Keith Jarrett

Dernière mise à jour : 02/08/2022

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Qui contesterait que Keith Jarrett soit l'un des plus grands pianistes de l'histoire du jazz ? Sa maîtrise de l'instrument sort de la logique.
"Il possède la faculté de jouer à genoux, rien qu'en faisant confiance aux muscles de ses doigts. Il a des mains de crabe! C'est un extra-terrestre!" dit de lui Giovanni Mirabassi, qui est lui-même loin d'être manchot !

La sortie en DVD de la passionnante "Leçon de jazz" d'Antoine Hervé sur Keith Jarrett m'a donné envie de consacrer quelques lignes à ce grand musicien et improvisateur qui se situe au carrefour des musiques du 20e siécle.

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Pianiste à la technique exceptionnelle, improvisateur hors normes, il synthétise divers courants tels que le classique (avec une emphase sur la musique de JS.Bach), le jazz, la musique country, le rock, le free jazz et bien d’autres encore.
Une de ses particularités consiste en l’utilisation du contrepoint traditionnel, de l’art de la fugue improvisée directement au clavier (école française) dans un contexte harmonique du début du XXème siècle (Ravel-Debussy), avec un groove jazz original et irrésistible.

Un musicien moderne qui se place au carrefour de ce que la musique occidentale a de mieux à nous offrir.

Eléments biographiques

Keith Jarrett prend ses premières leçons de piano à ... trois ans, donne son premier concert à sept ans et un récital de ses propres compositions à dix-sept !

Après des collaborations avec Don Jacoby, Roland Kirk, Tony Scott, etc.), il fait brièvement partie des Jazz Messengers d’Art Blakey (seule trace disographique, l’album Buttercorn Lady enregistré en 1966) puis la même année il intègre le groupe du saxophoniste Charles Lloyd (avec Jack DeJohnette, Cecil McBee ou Ron McClure) et devient alors la nouvelle révélation du piano, volant la vedette au leader du groupe. Le groupe se sépare en 1968 et Keith Jarrett forme alors un trio en compagnie de Charlie Haden à la basse et Paul Motian à la batterie, et commence à enregistrer sous son propre nom.

À cette même époque, produit par Atlantic, le pianiste se fait chanteur de pop-folk en assurant lui-même l'accompagnement musical par le système de re-recording sur l'album Restoration Ruin.

En 1970, il est embauché par Miles Davis et contraint de jouer des claviers électriques (ce qu'il déteste, assure t-il). Son trio devient quartette en intégrant le saxophoniste Dewey Redman, issu du groupe d'Ornette Coleman. À l’occasion de concerts ou d’enregistrements, cette formation est parfois augmentée d’un ou de deux percussionnistes : Guilherme Franco et/ou Danny Johnson.

Entre deux concerts avec Miles Davis, Jarrett enregistre en 1972 son premier opus au piano solo sur ECM, Facing you, prélude à une très longue association avec Manfred Eicher, producteur de la célèbre compagnie phonographique allemande. Trois ans plus tard, le même producteur enregistrera Jarrett seul avec son piano lors d'un concert à Cologne (The Köln Concert, 1975), l'album est un succès qui ne se démentira pas avec le temps. Plus tard, en 1993, Nanni Moretti utilisera la mélodie de la première partie de ce concert dans son film Journal intime.

Après une brève collaboration avec Gus Nemeth (basse), Jean-François Jenny-Clark (basse) et Aldo Romano (batterie), Keith Jarrett forme son second quartette, dit "quartette européen" ou parfois "Belonging Band", avec Jan Garbarek aux saxophones, le bassiste Palle Danielsson et le batteur Jon Christensen sans délaisser pour autant sa formation américaine. Celle-ci sera dissoute en 1976, le quartette européen en 1979.

Inauguration en 1977 d'un nouveau trio avec l'album Tales of Another, sous le nom du contrebassiste Gary Peacock, en compagnie de Jack DeJohnette. Standards et compositions originales, la formation traverse les décennies pour atteindre le succès qu'on lui connaît encore aujourd'hui.

Dans les années 1970 et jusqu'aux années 1990, Keith Jarrett se consacre parallèlement à la scène classique. Outre ses expériences d’improvisation à l’orgue baroque et au clavecin, il interprète Bach, Haendel, Mozart mais aussi Chostakovitch, ainsi que des compositeurs contemporains comme Alan Hovhaness, Lou Harrison, Peggy Glanville-Hicks et compose lui-même pour ce répertoire des pièces pour orchestre (In the Light, 1973 ; The Celestial Hawk, 1980) et de la musique de chambre (Bridge of Light, 1993). Il enregistre deux albums de compositions originales pour orchestre à cordes et Jan Garbarek en soliste : Luminessence en 1974 et Arbour Zena en 1975.

À la fin des années 1990, atteint du syndrome de fatigue chronique, le pianiste est contraint de réduire momentanément son activité. En 1998, sa mobilité étant réduite par la maladie, Jarrett enregistre à son domicile The Melody At Night, With You, recueil de standards interprété seul au piano et qu'il dédiera à son épouse de l'époque.

Depuis 2000, à l'exception de Jasmine enregistré en duo avec Charlie Haden, Jarrett oscille entre sa formation en trio et le piano solo.

En 2004, Keith Jarrett reçoit le Léonie Sonning Music Award. Cette distinction prestigieuse est habituellement décernée à des compositeurs et interprètes de musique classique. Miles Davis était le seul musicien de jazz à l'avoir reçue.

En octobre 2020, le pianiste annonce que, partiellement paralysé par deux AVC, il ne pourra vraisemblablement plus se produire en concert.

Ce qui sera peut-être le dernier concert de Keith Jarrett remonte à février 2017, au Carnegie Hall de New York.


Le musicien

Pianiste au toucher délicat avec un style fortement inspiré par la guitare folk, Keith Jarrett a su, par ses nombreuses influences pianistiques (de Bill Evans à Paul Bley en passant par Cecil Taylor) et l’inspiration de différents styles, ouvrir le piano jazz à de nouveaux horizons au cours des années soixante-dix. Ses premiers enregistrements aux côtés de Charles Lloyd témoignent déjà de ses influences empruntées à la musique folk et au free jazz. Ses improvisations et ses compositions en seront fortement marquées tout au long de sa carrière musicale.

Jarrett appartient également au monde du classique en tant que compositeur et surtout interprète. Sa musique en est imprégnée : influences de Claude Debussy (principalement dans ses prestations en solo) et de la musique baroque (notamment la composition Oasis sur "Personal Mountains", ou encore la première partie du "Paris concert").

Héritage de son intérêt (commun avec Debussy) pour le gamelan, l’ostinato est une caractéristique remarquable sur nombre de ses enregistrements. L’album "Changeless" en est l’exemple parfait : construction de compositions et improvisations sur un climat créé par un ostinato.

La transe est, selon ses propos, un état d’esprit, un comportement essentiel pour l’exécution de son art. Son instabilité corporelle sur scène face à son clavier et ses fredonnements et cris audibles en concert et sur ses enregistrements témoignent d’une relation fusionnelle avec la réalisation de sa création.

Quelque chose d'unique réunit tous les publics de Keith Jarrett à travers le monde : la ferveur inquiète. On sait que l'on va entendre le plus grand pianiste de jazz du monde et que, si tout va bien, on va traverser avec lui des instants d'intense émotion. Mais on sait aussi que le moindre grain de sable peut tout détraquer. Que quelqu'un tousse un peu bruyamment, il s'arrête. Et s'il voit quelqu'un prendre une photo, il se lève et le concert est terminé. Cela arrive régulièrement...

Exemples : Juillet 2007, Pérouse. Quelques photos déclenchent la colère du pianiste, qui injurie le public.
Montréal : Alors qu'ils saluaient avant le rappel, quelqu'un prit une photo. Avec flash ! Keith alla se planter devant le photographe et le désigna du doigt sans dire un mot. Un silence lourd s'abattit sur la salle. Le pianiste sortit sans un regard pour ne plus revenir. Les lumières se rallumèrent et quelques huées s'élevèrent.
Juan les Pins : il part après vingt minutes de concert. On dit qu'il s'agissait d'un critique jazz d'un hebdo français qui ne l'aimait pas et qui l'avait fait exprès pour le mettre en colère.
Juillet 2010, Lyon. Le trio arrive avec quarante-cinq minutes de retard sans un mot d'excuse, puis exige que deux calorifères soient installés à proximité des musiciens pour les protéger de la fraîcheur nocturne. A la fin du premier morceau, le batteur demande le remplacement du premier calorifère par un autre moins puissant. Après une demi-heure de musique, De Johnette arrête de jouer et fait signe à un spectateur qui vient de prendre une photo qu'il veut l'égorger. Arrivés aux trois-quarts du concert, les musiciens s'interrompent, De Johnette désignant un autre spectateur. Jarrett intervient au micro pour dire qu'ils ne reprendront pas le jeu tant que l'enregistreur de la personne au premier rang ne sera pas en leur possession. En fait, la personne en question est tétraplégique et De Johnette a pris la commande électronique de son fauteuil roulant pour celle d'un magnétophone...
A la fin du concert, les artistes font dire au public qu'ils reviendraient jouer un dernier morceau à la condition expresse qu’ils ne soient pas photographiés pendant le salut...

J'ai vécu plusieurs fois de tels incidents et j'avais même décidé un temps de ne plus me déplacer... Mais cela n'enlève rien au talent de ces musiciens.


Keith Jarrett, partisan de l’indétermination ou l’improvisation sans filet

Source : musiqxxl.fr - 14 avril 2019

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Keith Jarrett, pianiste, compositeur, claveciniste, organiste, saxophoniste, flûtiste et percussionniste (Allentown, Pennsylvanie, 8 mai 1945). Le plus génial improvisateur que le jazz ait connu, avec Charlie Parker. Voilà la dimension de Keith Jarrett. D’abord l’Histoire, ensuite les contingences. La statue inaugurée, examinons les détails.

Les premières confirmations de la puissance d’expression du pianiste Keith Jarrett se trouvent entre 66 et 68 au sein du quartette de Charles Lloyd. En compagnie de Cecil McBee et Jack DeJohnette, Jarrett y apprend à faire danser le clavier. Déjà il le fait chanter à gorge déployée.

L’originalité du talent de l’accompagnateur-dynamiteur-ciseleur est souvent mise à contribution. Il répond aux sollicitations avec parcimonie : Art Blakey (1966), Miles Davis (70-71), Gary Burton, Freddie Hubbard, Charlie Haden, Kenny Wheeler, Paul Motian...

En 68-69, son premier trio (Charlie Haden-Paul Motian) fait entendre un pianiste presque fruste, économe, refusant les planismes, à l’instar d’un Paul Bley.

De 1972 à aujourd’hui, il déroule parallèlement à ses autres activités une carrière de pianiste solo (disques et concerts, improvisations et, depuis peu, standards). C’est ce Jarrett-là qui devait être célébrissime et prendre parfois des manières de star, suite aux millions de « Kôln Concert » vendus à travers le monde.

Pourtant, c’est ce soliste-là qui fait le plus aisément prendre conscience de la puissance créatrice de Keith Jarrett. Farouche partisan de l’indétermination, aucun thème, rythme ou harmonie préexistant à l’entrée en scène, Jarrett prend tous les risques.

Celui de longues minutes qui tournent à vide pour ménager la perspective sur des sommets de musicalité par lui seul atteint. Transe, grâce, possession de (et par) l’instrument, la musique de Keith Jarrett soliste (piano comme orgue) prend à bras le corps la folie de l’aventure, la sublime, déploie sa haine des conformismes, se jette à l’eau et en ressort incandescente.

De 1971 à 76, il promène à travers le monde un quartette osé, magnifique : Dewey Redman en goguette de chez Ornette Coleman, Haden et sa contrebasse profonde, Motian et sa violence contenue. Triomphes.

Il dissout le quartette « américain », persuadé d’être allé au bout de ce chemin et poursuit un quartette « européen » : Jan Garbarek, Palle Danielsson et Jon Christensen l’accompagnent dans des voyages hyper-mélodiques et sensitifs.

En pleine période Dylan (68), Keith Jarrett avait livré à Atlantic un album de re-recording baba-sans filet : chant, guitare, harmonica, sax, batterie, flûtes... Il ne cessera — musicien avant d’être pianiste — de s’exprimer, avec des bonheurs divers, à l’orgue, au clavecin, au sax-soprano, aux flûtes... Jardins secrets, secret du temple : les albums préférés de Jarrett lui-même sont précisément ceux-là.

L’homme est aussi compositeur — et interprète — de musique classique. Interprète d’hier (Bach) et d’aujourd’hui (Arvo Part, Alan Hohvaness, Lou Harrison), compositeur de musique soliste, de chambre ou symphonique.

Depuis 1983, Keith Jarrett dispose du plus beau trio piano-basse-batterie de la décennie : Gary Peacock et Jack DeJohnette, cordes graciles et peaux sensitives, sont à ses côtés pour une antithèse de Bill Evans. Bill laissait entendre trois voix et leur entrelacs ; Keith impose un seul discours — le sien — idéalement commenté. Quelque deux cents standards au répertoire des trois hommes, jamais sur le même tempo, la même tonalité, la même construction. Ce trio pourrait bien être l’exemple le plus abouti des ivresses de liberté dans un contexte formel.

Lorsqu’il ne parcourt pas le monde — il se fait de plus en plus rare — Jarrett vit et travaille en pleine forêt, à 120 kilomètres à l’ouest de New York. Deux Steinway (un américain, un allemand) et deux clavecins dans son studio ouvert sur les arbres. C’est en Amérique mais ce pourrait être l’Irlande, ou la Toscane ou le fin fond des Landes. Là, Jarrett travaille, vit, se ressource, prend le temps de penser sa musique. De penser la musique. Et lorsqu’il joue, le plaisir en lui submerge tout.

Source : https://www.musiqxxl.fr/keith-jarrett/

Keith Jarrett : Les mains du miracle

Source : Le Temps - Texte: Arnaud Robert

Le pianiste américain annonçait il y a quelques jours qu’il ne jouerait probablement plus de piano. Il sort un nouvel album live, enregistré en 2016 à Budapest. Prétexte offert à notre journaliste pour raconter sa visite chez lui, dans le New Jersey.

«Je ne sais pas bien à quoi mon avenir va ressembler. Je n’ai plus l’impression d’être un pianiste. Voilà tout ce que je peux dire.» Le 21 octobre, dans un poignant article du New York Times, le pianiste américain Keith Jarrett annonçait qu’il avait souffert en février puis en mai 2018 d’accidents vasculaires qui l’empêchent désormais de jouer. Tandis que paraît aujourd’hui un nouvel enregistrement de concert solo, gravé en 2016 à Budapest, il ne semble pas superflu de se replonger dans l’une des œuvres décisives de ces 50 dernières années. De son premier récital à 7 ans lorsqu’il jouait Bach, Saint-Saëns et lui-même, jusqu’à ses ultimes apparitions publiques où il soumettait encore à la question cet outil dont il n’est jamais venu à bout, Keith Jarrett est un continent. Si grand qu’il intimide. Je me souviens de mon effroi lorsque je me suis rendu chez lui, en octobre 2016. Je m’étais glissé dans une invitation qui ne m’avait pas été faite. Quelques mois plus tôt, tandis qu’il préparait un sujet de couverture sur les génies pour le magazine National Geographic, le photographe Paolo Woods m’avait demandé quel musicien répondait à cette étrange définition. Quelques noms s’étaient bousculés dans mon esprit et Keith Jarrett s’était rapidement imposé. S’il existe des génies, Keith Jarrett en est presque l’archétype. D’abord par sa précocité. Il naît le 8 mai 1945, dans une banlieue de Pennsylvanie; dès l’âge de 3 ans, il improvise seul sur le piano droit de son salon, il étudie avec une professeure d’origine russe, qui décèle chez lui une oreille absolue et une propension à la dépasser dès la deuxième leçon.

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En 1975 à Los Angeles. Michael Ochs Archives/Getty Images

Keith saisit tout, très vite, et s’agace de la lenteur des autres. Il développe avec le monde une relation de défiance ou d’extrême exigence qui nourrissent une légende de misanthrope. On se souvient de la terreur qu’il instillait parfois lorsqu’il était dérangé par un détail pendant un concert; en 2009, à Zurich, il s’était soudain levé au milieu d’une pièce particulièrement dense et avait demandé: « A quelle distance de la scène se trouve le public? » Comme s’il était heurté par une respiration trop lourde. D’autres fois, on l’a vu vertement tancer un spectateur bronchitique. Les profondeurs auxquelles il aspirait semblaient à la fois dépendre et souffrir de leurs témoins.

Une ferme en forêt

La route qui mène à sa ferme du XVIIIe siècle, enfouie dans les forêts rousses du New Jersey, est barrée de panneaux «propriété privée» et d’un portail électrique. Cet après-midi de 2016, je suis un intrus. J’ai convaincu Paolo Woods de se servir de moi comme petite main, de tenir un lumignon ou de m’activer dans tous les sens pour dresser un décor. L’assistant de Keith Jarrett, qui a servi auparavant auprès de Bruce Springsteen, semble plus nerveux encore que nous. A côté de la demeure du musicien, il y a une espèce de chapelle de bois ocre qui lui sert de studio. On y pénètre après qu’on nous a précisé avec empressement de ne rien toucher – avant de déplacer de cinq centimètres une lampe, l’assistant collera du scotch au sol pour marquer son emplacement exact.

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Le studio de bois ocre, enfoui dans les forêts du New Jersey. Paolo Woods

C’est un ermitage. Presque un coffre-fort. Il y a deux grands pianos imbriqués, des orgues, un clavecin, des luths chinois, des percussions indiennes, la photographie de Keith Jarrett jeune, torse nu, sous laquelle il est inscrit en anglais: « Je n’ai pas besoin du soleil pour composer. »
Il y a surtout des dizaines et des dizaines d’heures de bandes, des DAT surtout, éparpillées dans tous les coins, le Standards Trio à Montréal en mars 1993, toute la série de concerts du club Blue Note en juin 1994, des VHS des années 1980, une espèce d’inventaire universel des choses jouées. Keith Jarrett enregistre tout et écoute l’essentiel. Il traque ce qui, dans son jeu, ne procède pas de lui. Ainsi il est capable de traiter de son apport, de sa contribution, avec une espèce de franchise qui pourrait passer ailleurs pour de la prétention.
Au New York Times, l’autre jour, il expliquait qu’il se sentait comme « le John Coltrane des pianistes »: « Tous ceux qui ont joué du saxophone après lui ont montré à quel point ils lui étaient redevables. Mais il ne s’agissait pas de leur musique. Ils se contentaient de l’imiter. »

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Dans la forêt entourant sa propriété, en 2016. Paolo Woods

Une mystique à l’œuvre

On ne peut pas lui donner tort. La comparaison avec John Coltrane se justifie d’autant plus qu’elle prend également, chez Keith Jarrett, la forme radicale d’une quête mystique. Il semble que la mère du pianiste lui a inculqué jeune cette idée qu’il n’était qu’un canal pour l’expression divine. Jarrett a longtemps été passionné par George Gurdjieff, un philosophe russe né au milieu du XIXe siècle qui mêlait les techniques du moine, du fakir et du yogi pour atteindre le plein potentiel humain. Aujourd’hui, le pianiste est un adepte de la science chrétienne, un mouvement qui croit en la vérité scientifique des guérisons de Jésus et évite de recourir à la médecine moderne.

Depuis ses premières scènes, lorsqu’il débarquait à New York pour rejoindre l’ensemble d’Art Blakey, Keith Jarrett s’est fait remarquer comme une source intarissable d’idées. Le batteur Jack DeJohnette, qui deviendra plus tard un membre permanent de son Standards Trio avec le bassiste Gary Peacock, l’entend un soir. Il est si impressionné par l’engagement physique du soliste, cette façon d’aborder ce lourd instrument en corps-à-corps, ces mouvements de transe qui ressemblent à ceux des orthodoxes juifs en étude, qu’il le conseille au saxophoniste Charles Lloyd. Keith rejoint le groupe, avec lequel il ouvrira en 1967 le Montreux Jazz Festival, et enregistre dans le même élan l’un des disques les plus vendus de l’histoire du jazz: Forest Flowers. Une manière de dérive hallucinogène.

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Le Charles Lloyd Quartet, avec Keith Jarrett au piano, au Montreux Jazz Festival de 1967. François Jacquenod

Il est sidérant de revenir aujourd’hui aux premiers engagements de Keith Jarrett lorsqu’il n’était encore qu’un accompagnateur dans une génération si puissante qu’il aurait pu passer inaperçu. Le groupe de Charles Lloyd, bien sûr, mais surtout celui de Miles Davis. Les sessions au club Cellar Door de Washington, en 1970, où Jarrett pratique le clavier électrique Fender Rhodes, contiennent en substance toute l’aventure qui suivra. L’incroyable maîtrise du langage, l’écriture automatique, l’obsession du beau et de sa trahison. Keith Jarrett a beaucoup changé en cinquante ans, son jeu a pris la ferveur mélancolique d’une impossible fin. Mais, de ses dizaines d’albums et de ses projets si différents, chacun pourrait servir de porte d’entrée à l’œuvre entier.

Le « Köln Concert », la « Joconde » du jazz

Alors, ce jour-là, quand il est entré dans la pièce, j’ai pensé à toutes ces marques gravées à même le temps, le premier quartet américain, presque hippie, le souffle de Dewey Redman, le second quartet européen et les glaces tropicales de Jan Garbarek, j’ai pensé à ces milliers d’incunables tournés dans un trio d’académie qui suffiraient à contenir le jazz si tout le jazz était détruit, j’ai pensé à Mozart, au lyrisme rêche d’Arbour Zena, à Bach, à Chostakovitch, à la confrontation d’un être avec les compositeurs classiques, lui qui est défini aux yeux du grand public comme l’incarnation de l’improvisation spontanée et de l’écriture automatique.

Et puis, oui, j’ai pensé aux solos. Le premier pour le label allemand ECM en 1971, Facing You. Celui de Brême et Lausanne (salle de spectacle d’Epalinges, en réalité), 1973. Ceux du Japon, 1976. D’Italie, au milieu des années 1990. Celui de la résurrection, The Melody at Night, with You quand Keith Jarrett émergeait d’une terrible interruption, empêché par une maladie (le syndrome de fatigue chronique) d’autant plus vicieuse qu’elle n’est pas encore assez documentée. Le Testament de 2008, Paris et Londres, après une rupture amoureuse. Et puis, cette chose folle, démesurée, enregistrée à Cologne le 24 janvier 1975.

Si on rend visite au producteur allemand de Keith Jarrett, Manfred Eicher, le fondateur du label ECM, dans ses bureaux qui surplombent justement l’autoroute de Cologne, il vous raconte volontiers cette histoire. La Renault 4L dans laquelle ils traversaient ensemble l’Europe, l’arrivée tardive à Cologne ce soir de 1975, le constat que le piano exigé n’avait pas été livré et qu’il faudrait jouer sur une pétoire. Keith Jarrett est hors de lui, il menace de tout annuler; Eicher le poursuit, le convainc. Dans cette heure et huit minutes de suspension, ces quatre plages dont rien n’était prémédité, il y a la colère et sa transfiguration.

Keith Jarrett a réussi à faire d’une expérience de dérèglement des sens un tube mondial, une fresque intemporelle, très au-delà des cercles consacrés. Presque un espéranto musical. Le Köln Concert rehausse le réel qu’il expose, comme le démontre le long travelling sur vespa du film Journal intime de Nanni Moretti. J’ai tout cela en tête, en octobre 2016, quand le maître pénètre dans son studio et remarque immédiatement la lampe déplacée; il a l’air exaspéré. Le photographe a décidé de montrer le génie reclus dans sa tanière et donc de photographier la maisonnette depuis l’extérieur. Je suis chargé de maintenir Keith Jarrett à son piano.

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Séance d’improvisation dans le studio, en octobre 2016. Paolo Woods

Alors, pendant une vingtaine de minutes, assis dans un renflement de la pièce, j’écoute Keith Jarrett. Je suis seul et je l’écoute, de ce concert improvisé qui ne m’est pas destiné. Le pianiste semble absolument incapable de faire semblant de jouer pour la caméra au dehors. Alors il entame une première pièce, une sorte de boogie déconstruit, qui dérive très imperceptiblement en swing; j’entends sa voix qui grince, encourage, comme un cocher sa monture. A la fin, il s’exclame: « Ah maintenant je souris. Elle était pas mal, celle-ci. Est-ce que je dois jouer encore? »

Franchement, oui. Je ne me souviens de presque rien qu’il ait dit ce jour-là, même s’il a finalement baissé les armes, mais je me souviens parfaitement de la sensation: Keith Jarrett est capable de s’adresser à l’expérience absolument unique de chacun d’entre nous; son infini savoir et la bataille qu’il mène depuis plus d’un demi-siècle contre le repos, contre un corps défaillant, contre une ère où les stéréotypes sont mieux rétribués que les pensées originales, aboutit à cette certitude qu’il sait saisir le tragique de chaque être.

Budapest, une consolation

Quelques semaines avant que Keith Jarrett nous ait reçus chez lui, il a donné à Budapest un concert qui est l’illustration exacte de ce prodige. C’était au Béla Bartók National Concert Hall, une espèce de navire-cathédrale posé au bord du fleuve. Difficile de savoir s’il s’agissait de cette terre qui l’a inspiré parce que le pianiste a de lointaines origines hongroises ou si c’est la référence à un compositeur qu’il adore, mais, ce soir-là, Keith Jarrett trafiquait avec les anges. De courtes pièces minées, où rôde d’abord une inquiétude électrique, puis des espaces inconquis, des prières qui rassurent, le miracle d’une consolation (Part VII et VIII).

Le concert de Budapest s’achève par Answer Me, un thème qui l’accompagne depuis des décennies, une prière allemande enregistrée par Nat King Cole en 1954 ou Joni Mitchell en 2000. « Answer me », réponds-moi, il y a quelque chose d’enfantin et de déchirant dans cette requête. Au New York Times, Keith Jarrett affirmait qu’il rêve certaines nuits qu’il est encore capable de jouer. Dans le conte de la force et de la fragilité mêlées que constitue l’existence de ce musicien sans précédent, il y a une leçon de résistance.

Pourquoi ce récit?

Dans un moment historique d’incertitude absolue sur les plans sanitaires, économiques, politiques, l’annonce faite par un pianiste de jazz de 75 ans qu’il n’allait plus jouer en public a eu un retentissement qu’on ne pouvait escompter. C’est peut-être parce que Keith Jarret n’est pas seulement un pianiste de jazz. Il est l’incarnation même d’une forme de liberté créative et d’indépendance d’esprit dont le monde a aujourd’hui plus que jamais besoin; il est aussi cet être qui a su toucher, sans voix, des millions de personnes qui n’écoutaient ni musique improvisée ni jazz. Keith Jarrett est un artiste populaire d’élite. Et, au moment où l’idée même de performance publique s’effondre partout, la retraite anticipée d’un géant amplifie la mélancolie de l’époque. Je n’avais jamais raconté cette visite chez Keith Jarrett parce qu’elle n’était pas liée directement à mes fonctions de journaliste. Mais quand j’ai entendu cet homme démesuré évoquer ses limitations nouvelles, j’ai eu en mémoire ces quelques instants privilégiés où la puissance de son esprit, face à un piano au New Jersey, prenait corps.


Discographie

Comme sideman :

Avec The Jazz Messengers

Buttercorn Lady (Limelight, 1966)

Avec Charles Lloyd

Dream Weaver (Atlantic, 1966)
Forest Flower (Atlantic, 1966)
The Flowering (Atlantic, 1966)
Charles Lloyd in Europe (Atlantic, 1966)
Love-In (Atlantic, 1967)
Journey Within (Atlantic, 1967)
Charles Lloyd in the Soviet Union (Atlantic, 1967)
Soundtrack (Atlantic, 1968)

Avec Miles Davis

Miles Davis at Fillmore (1970)
Live-Evil (1970)
Get Up With It (1974)
Directions (1980)
Miles Electric: A Different Kind of Blue (2004)
The Cellar Door Sessions (2005)
Miles at the Fillmore – Miles Davis 1970: The Bootleg Series Vol. 3 (2014)
Miles Davis at Newport 1955–1975: The Bootleg Series Vol. 4 (2015)

Autres

Don Jacoby: Swinging Big Sound (1962)
Bob Moses: Love Animal (Amulet, 1968)
Marion Williams: Standing Here Wondering Which Way to Go (Atlantic, 1971)
Donal Leace: Donal Leace (Atlantic, 1972)
Airto Moreira: Free (CTI, 1972)
Freddie Hubbard: Sky Dive (CTI, 1972)
Paul Motian: Conception Vessel (ECM, 1972)
Various Artists - NDR Jazz Workshop '72 (Norddeutscher Rundfunk)
Kenny Wheeler: Gnu High (ECM, 1975)
Charlie Haden: Closeness (Horizon, 1976)
Gary Peacock: Tales of Another (ECM, 1977)
Scott Jarrett: Without Rhyme or Reason (1979)

Sous son nom :

1967 Life Between the Exit Signs (Trio : Ch. Haden & P. Motian), Vortex 2006 (Atlantic)
1968 Restoration Ruin (Solo sur instruments multiples), Vortex 2008 (Atlantic)
1968 Somewhere Before (Trio avec Haden et Motian), Vortex 2012 (Atlantic)
1970 Gary Burton & Keith Jarrett (Quintet avec Gary Burton), Atlantic
1971 Ruta and Daitya Duo avec Jack DeJohnette, ECM 1021
1971 El Juicio (The Judgement) ("Quartet américain"), Atlantic SD 1673
1971 Birth ("Quartet américain"), Atlantic SD 1612
1971 The Mourning of a Star (Trio avec Haden & Motian), Atlantic SD 1596
1971 Facing You (Solo), ECM
1972 Expectations ("Quartet américain" + Sam Brown & Airto Moreira), Columbia KG 31580
1972 Hamburg '72 (Trio Haden & Motian), ECM
1973 Fort Yawuh ("Quartet américain" plus Danny Johnson), Impulse! AS 9240
1973 In the Light Avec Willi Freivogel, Ralph Towner & orchestre, ECM 1033/34
1973 Solo Concerts: Bremen/Lausanne (Solo), ECM 1035/37
1974 Treasure Island ("Quartet américain" + D. Johnson & Sam Brown), Impulse! AS 9274
1974 Belonging ("Quartet européen"), ECM 1050
1974 Luminessence (avec Jan Garbarek & orchestre - Mladen Gutesha), ECM 1049
1974 Back Hand ("Quartet américain" plus Guilherme Franco), Impulse! AS 9305
1974 Death and the Flower ("Quartet américain" plus Guilherme Franco), Impulse!
1975 The Köln Concert (Solo), ECM 1064/65
1975 Arbour Zena (Avec Garbarek, Haden et orchestre - Mladen Gutesha), ECM 1070
1975 Mysteries ("Quartet américain" plus Guilherme Franco), Impulse! AS 9315
1975 Shades ("Quartet américain" plus Guilherme Franco), Impulse! ASD 9322
1976 The Survivors' Suite ("Quartet américain"), ECM 1085
1976 Staircase (Solo), ECM 1090/91
1976 Eyes of the Heart ("Quartet américain"), ECM 1150
1976 Hymns/Spheres (orgue solo) ECM 1086/87
1976 Spheres (orgue solo) ECM 1302
1976 Byablue ("Quartet américain"), Impulse! AS 9331
1976 Bop-Be ("Quartet américain"), Impulse! IA 9334
1976 Sun Bear Concerts (solo), ECM 1100
1977 Silence ("Quartet américain"), Impulse GRD 117
1977 My Song ("Quartet européen"), ECM 1115
1977 Ritual (avec Dennis Russell Davies), ECM 1112
1979 Sleeper ("Quartet européen"), ECM 2290/91
1979 Personal Mountains ("Quartet européen"), ECM 1382
1979 Nude Ants ("Quartet européen"), ECM 1171/72
1979 Invocations/The Moth and the Flame (solo piano, org., vo. & sop. sax), ECM 1201/02
1980 G.I. Gurdjieff: Sacred Hymns (solo), ECM 1174
1980 The Celestial Hawk (avec orchestre - Christopher Keene), ECM 1175
1981 Concerts (Bregenz) (solo), ECM 1227
1983 Standards, Vol. 1 (Trio "Standards"), ECM 1255
1983 Standards, Vol. 2 (Trio "Standards"), ECM 1289
1983 Changes (Trio "Standards"), ECM 1276
1985 Spirits (solo sur multiples instruments), ECM 1333/34
1985 Standards Live (Trio "Standards"), ECM 1317
1986 Still Live (Trio "Standards"), ECM 1360/61
1986 Book of Ways (clavecin solo), ECM 1344/45
1986 No End (solo sur multiples instruments), ECM
1987 Dark Intervals Live – Solo piano ECM 1379
1987 Changeless (Trio "Standards"), ECM 1392
1988 Paris Concert (solo), ECM 1401
1989 Standards in Norway (Trio "Standards"), ECM 1542
1989 Tribute (Trio "Standards"), ECM 1420/21
1990 The Cure (Trio "Standards"), ECM 1440
1991 Vienna Concert Live – Solo piano ECM 1481
1991 Bye Bye Blackbird (Trio "Standards"), ECM 1467
1992 At the Deer Head Inn Live – Trio (Peacock & Motian) ECM 1531
1993 Bridge of Light With orchestra conducted by Thomas Crawford ECM 1450
1994 At the Blue Note (Trio "Standards"), ECM 1575/80
1995 La Scala Live – Solo piano ECM 1640
1996 Tokyo '96 (Trio "Standards"), ECM 1666
1996 A Multitude of Angels Live – Solo piano ECM
1998 The Melody at Night, with You (Solo piano), ECM 1675
1998 After the Fall (Trio "Standards"), ECM
1999 Whisper Not (Trio "Standards"), ECM 1724/25
2000 Inside Out (Trio "Standards"), ECM 1780
2001 Yesterdays (Trio "Standards"), ECM 2060
2001 Always Let Me Go (Trio "Standards"), ECM 1800/01
2001 My Foolish Heart (Trio "Standards"), ECM
2001 The Out-of-Towners (Trio "Standards"), ECM 1900
2002 Up for It (Trio "Standards"), ECM 1860
2002 Radiance Live – Solo piano ECM 1960/61
2005 The Carnegie Hall Concert (solo), ECM 1989/90
2006 La Fenice (solo), ECM
2007 Jasmine (Duo avec Charlie Haden), ECM 2165
2007 Last Dance Duo avec Charlie Haden ECM
2008 Paris / London: Testament Live (solo), ECM 2130
2009 Somewhere (Trio "Standards"), ECM
2011 Rio (solo), ECM 2198/99
2014 Creation (solo), ECM
2016 Munich 2016 (solo), ECM
2020 Budapest Concert (solo), ECM

Musique classique :

1983 Arvo Pärt: Tabula Rasa Duo with Gidon Kremer ECM
1984–85 Barber/Bartók ECM
1987 J.S. Bach: Das Wohltemperierte Klavier, Buch I [ECM 1362/63]
1987 J.S. Bach: The Well-Tempered Clavier Book 1 (en concert), ECM [2627/28]
1988 Lou Harrison: Piano Concerto With orchestra conducted by Naoto Otomo New World
1989 Hovhaness, Alan: Piano Concerto:Lousadzek (Coming Of Light) With orchestra conducted by Dennis Russell Davies Nimbus
1989 J.S. Bach: Goldberg Variations Solo harpsichord ECM
1990 J.S. Bach: Das Wohltemperierte Klavier, Buch II Solo harpsichord ECM
1990 G.F. Handel: Recorder Sonatas with Harpsichord Obbligato. Duo with Michala Petri on recorder RCA
1991 J.S. Bach: The French Suites Solo harpsichord ECM
1991 J.S. Bach: 3 Sonaten für Viola da Gamba und Cembalo Duo with Kim Kashkashian (Jarrett plays harpsichord) ECM
1992 J. S. Bach: 3 Sonatas with Harpsichord Obbligato. 3 Sonatas with Basso Continuo Duo with Michala Petri on recorder RCA
1992 Peggy Glanville Hicks: Etruscan Concerto With orchestra conducted by Dennis Russell Davies Music Masters
1992 Dmitri Shostakovich: 24 Preludes and Fugues op.87 Solo piano ECM
1993 G.F. Handel: Suites For Keyboard Solo piano ECM
1994 W.A. Mozart: Piano Concertos, Masonic Funeral Music, Symphony In G Minor With orchestra conducted by Dennis Russell Davies ECM
1996 W.A. Mozart: Piano Concertos, Adagio And Fugue With orchestra conducted by Dennis Russell Davies ECM

Video :

1968/1971 Directions (DVD) : concerts avec Charles Lloyd et Miles Davis
1984 Last Solo (VHS/Laserdisc/DVD)
1985 Standards
1986 Standards II
1985/1986 Standards I/II réédition des deux précédents
1987 Solo Tribute: Keith Jarrett – The 100th Performance in Japan (VHS/Laserdisc/DVD)
1993 Live at Open Theater East
1996 Trio Concert 1996
1993/96 Live in Japan 93 / 96 (2x DVD) (réédition sous coffret de "Live at Open Theater East" et " Trio Concert 1996") ECM 2005 The Art of Improvisation (DVD) Documentary EuroArts
2002 Tokyo Solo (DVD)

Dans l’imposante discographie de Keith Jarrett, que retenir en priorité ?


Ma sélection

Que choisir dans cette abondante discographie ? Quelques repères, très personnels comme il se doit...

On pourra distinguer les débuts en trio, le quartette américain, le quartette européen, les disques solo avant de conclure avec le trio "Standards". Tour d’horizon de 50 ans de création…

Les débuts : Somewhere Before

somewhere

Enregistré en août 1968 au Shelly Manne's Hole de Hollywood, avec son trio de l'époque : Charlie Haden, contrebasse, Paul Motian, batterie.
Un disque de jeunesse, frais et mélodieux.

Le "quartet américain"

EL JUICIO

juicio

Un disque contrasté, avec un excellent 'Pardon My Rags" où Jarrett mélange toutes ses influences, Scott Joplin, Paul Bley, Bob Dylan. A côté de cela on apprécie moins ses incursions au soprano ou à la flûte.

EXPECTATIONS

expectations

Un disque déroutant. En 1972, son quartette américain n'est pas encore arrivé à maturité. "Expectations” nous le fait découvrir aux côtés de Dewey Redman, de l'autre colemanien Charlie Haden à la contrebasse  et du batteur Paul Motian, Soit le quartet américain. Mais à ce quartet de base se joignent le guitariste Sam Brown, le percussionniste Airto Moreira. Keith Jarrett fait aussi appel dans certains morceaux à des violons et à une section de cuivres, lui joue du piano acoustique et du saxophone soprano. "Expectations" expose toutes les aspirations jarrettiennes : goût du chant, de la musique dansante (afro-cubaine), de l'approfondissement  harmonique, des violences colemaniennes, et toujours présent dans son jeu pianistique, le rythme, un swing particulier, unique, une façon de faire vibrer les notes difficile a décrire,
Revenant vingt-sept ans plus tard sur les motivations de cet enregistrernent, Keith Jarrett écrit : J’avais rassemblé (depuis un certain temps déjà) des morceaux pour ce que je considérais comme mon « grand » projet :intégrer la plupart de mes centres d'intérêt à une œuvre ».

DEATH AND THE FLOWER

death

Cet enregistrement du quartette américain de Keith Jarrett (augmenté du percussionniste Guilherme Franco) est à mon avis son meilleur sur Impulse.
Au programme 3 morceaux:
"Death and The Flower" alternant long développement sensuel et ascension vertigineuse et puissante.
“ Prayer ” : Jarrett dans toute la splendeur d'un recueillement total immobilise le temps pour mieux l'étirer et nous plonger dans un abime bucolique.
“ Great Bird ” plus franchement déstructuré, mariant les croisements rythmiques et timbriques vers un jazz plus libéré au thème obsessionnel, clôt un album en tout point remarquable. Dewey Redman (ts, perc), Charlie Haden (b) et Paul Motian (dms, perc) servent merveilleusement (est-ce une surprise?) les compositions du pianiste et réaffirment, si besoin était, l'importance du Quartet Américain.

SHADES

death

Ce n'est pas un album génial mais c'est à coup sûr du très bon Jarrett dans le contexte « quartet américain », avec le ténor de Dewey Redman lyrique ("Shades Of Jazz"), la basse de Charlie Haden plus chantante que jamais ("Rose Petals"). Paul Motian toujours aussi inventif, privilégiant la discontinuité et l'asymétrie, entraînant dans ces décalages l'imagination de l'improvisateur. La qualité de sa frappe est pour beaucoup dans, ce son d'ensemble unique dont est doté le quartet.
Jarrett est ici irréprochable, inspiré.

MYSTERIES

mysteries

Toujours accompagné par l'équipe habituelle Jarrett délivre un excellent disque. Les thèmes,  "Rotation", "Everything  That  Lives Laments" et "Mysteries" comme très souvent chez Jarrett, ont à la fois un petit côté "facile" et des cellules déconcertantes - harmoniquement ou mélodiquement.
Rotation” contient un solo de piano qui est une illustration parfaite de la fusion que réalise Jarrett entre jazz et classique : son débit, son phrasé, sa progression harmonique le rattachent à Bud Powell et à McCoy Tyner, mais il est impossible de ne pas penser au "Clavecin Bien Tempéré" et aux "Suites Anglaises". Les solos de saxophone, eux, conduisent aux frontières du free-jazz. Et puis, il y a "Flame", où Jarrett joue d'une flûte pakistanaise et Redman d'une sorte de clarinette chinoise, pour un double thème modal, avec ces notes qui “ frottent" magnifiquement, avec la rencontre d'un son doux et rond et d'un autre plus acide, brillant.

THE SURVIVORS' SUITE

survivors

Le disque parfait !  Rien à rajouter, rien à retrancher non plus.
Jusqu'ici, les disques du quartet souffraient trop souvent d'un défaut d'architecture : on y trouvait un ou deux morceaux superbes, mais aussi de trop longues errances du leader au pipeau ou au soprano. Ici, tout est extrêmement varié et plaisant, de la sonorité pulpeuse de Redman, aux ronflements sensuels de la section rythmique.
On sent que cette suite a été bien mûrie, Les mélodies extrêmement chantantes que Keith sait faire surgir de son imagination avec tant de facilité prennent une dimension plus imposante que par le passé, parce qu'elles nous sont proposées ici en situation.

Tout d'abord, une introduction hors tempo, très lente, jouée par Jarrett à la flûte, puis vient un thème d'une très grande noblesse exposé par Dewey Redman sur accompagnements aux mailloches de Paul Motian. Le tout débouche sur un thème au rythme très particulier, sorte de flux et de reflux marin, doucement amené par le piano sur fond de célesta et de contrebasse. Redman vient alors se joindre au trio pour exposer, avec fougue et lyrisme à la fois, un second thème qui sert de tremplin à l'une des improvisations les plus inspirées et les plus lucides que nous lui devions, finissant dans une sorte d'apothéose où se distinguent particulièrement les accords percussifs du piano. Vient enfin clore cette première partie le sommet de cet album, un thème d'une pureté miraculeuse exposé de façon particulièrement dépouillée par Charlie Haden. Après la reprise du thème par Redman, vient le moment de la félicité absolue, avec le piano qui clôt la première partie.
La deuxième partie commence très violemment et débouche sur un seul thème (aux harmonies délicieuses), et d'extraordinaires solos de Dewey Redman et de Paul Motian. Tout au long du disque un subtil dosage de l'énergie entre passages violents et effusions lyriques, tout du long, ce climat chantant, inspiré, habité, un bonheur de jouer total.

Le piano solo

FACING YOU

DIAPASON D’OR

facing

1972 : Le premier disque de Keith Jarrett pour ECM. La découverte d’un immense talent, le début d’une carrière et les prémisses d’une complicité avec un label et son fondateur trois ans avant le Concert de Cologne.

THE KÖLN CONCERT

Köln

Il arrive parfois que l’œuvre d’un artiste éclipse totalement le reste de sa production. Ainsi depuis plus de trente ans, le nom de Keith Jarrett reste associé à celui du Köln Concert.
Ce qui distingue ce concert des autres, c’est peut-être qu’il semble à la fois le plus spontané, le plus fulgurant en terme d’inspiration et également le plus intense en termes d’émotion, ce qui, du coup, en fait l’un des plus abordables de la longue discographie du pianiste.

Ce qui est extraordinaire, c'est que ce concert tient en partie de l’accident !

Le concert fut organisé par Vera Brandes, alors la plus jeune promotrice de concerts d'Allemagne (elle n'a que 17 ans ! À la demande de Jarrett, Vera Brandes avait commandé un piano à queue de concert Bösendorfer 290 Imperial pour la représentation. Mais ce fut un autre piano qui fut livré, un autre Bösendorfer beaucoup plus petit, utilisé pour les répétitions et dans un état médiocre : il nécessitait plusieurs heures d'accord, les pédales ne fonctionnaient oas et les registres extrêmes sonnaient mal. Vera Brandes a bien tenté de faire livrer d'urgence un autre piano à queue conforme aux normes de Jarrett, mais la pluie violente tombant à ce moment aurait endommagé le piano....

Jarrett arriva à l'opéra en fin d'après-midi, fatigué par un long trajet en voiture depuis Zürich, où il s'était produit quelques jours plus tôt. Il n'avait pas bien dormi depuis plusieurs nuits, souffrait de problèmes de dos et devait porter une orthèse. Après avoir essayé le piano de qualité inférieure et avoir appris qu'un instrument de remplacement n'était pas disponible, Jarrett refusa de jouer. Vera Brandes réussit à le convaincre de se produire, car le concert devait commencer dans quelques heures. En outre, elle avait réservé une table dans un restaurant italien local, pour que Jarrett puisse dîner, mais la commande mit du temps à arriver et Keith Jarrett ne put avaler que quelques bouchées avant de devoir partir pour le concert ! On aurait pu s’attendre à une catastrophe. Et pourtant... Et peut-être à cause de cela, Jarrett donne tout ce qu’il peut, compte tenu de la situation : sans idées préconçues, sur la corde raide, c’est le déploiement mélodique et le lyrisme décomplexé qui porte l’œuvre.

Le concert eut lieu à l'heure tardive de 23h30, après une représentation d'opéra. C'éytait la seule disponibilité pour ce premier concert de jazz à l'Opéra de Cologne. Les 1 400 spectateurs ont accueilli avec enthousiasme la prestation de Jarrett, et on sait comment l'enregistrement a été acclamé par la critique. Il reste son enregistrement le plus populaire et continue de se vendre bien des décennies après sa sortie.

Le concert a été enregistré par Martin Wieland, l'ingénieur d'ECM, à l'aide d'une paire de microphones à condensateur alimentés à tube sous vide Neumann U 67 et d'un magnétophone portable Telefunken M-5. La réverbération qu’on entend sur disque, effet d’atmosphère planant, et qui deviendra caractéristique du « son ECM » sert ici à masquer les imperfections. L'enregistrement est divisé en trois parties. Comme il était initialement programmé pour LP vinyle, la deuxième partie a été divisée en sections intitulées "IIa" et "IIb". La troisième partie, intitulée "IIc", était en fait le rappel.

On peut entendre quelques légers rires au tout début de "Part I", en réponse à la citation par Jarrett des notes de la sonnerie de rappel annonçant le début d'un concert au public de l'Opéra de Cologne : sol-ré-do-sol-la. Jarrett a indiqué que même s'il ne se souvient pas l'avoir fait consciemment, il pense que cela a mis le public de bonne humeur, ce qui l'a aidé à traverser une expérience de concert difficile.

Du fait des défauts du piano, Jarrett a souvent utilisé des ostinatos et des figures rythmiques de la main gauche et a concentré son jeu dans la partie centrale du clavier. Manfred Eicher a déclaré plus tard: « Probablement [Jarrett] l'a joué comme il l'a fait parce que ce n'était pas un bon piano. Comme il ne pouvait pas tomber amoureux du son, il a trouvé un autre moyen d'en tirer le meilleur parti. "

Ce concert se caractérise par l'utilisation d'ostinatos (vamps) pendant des périodes prolongées. Par exemple, dans Part I, il passe près de 12 minutes sur La mineur 7 et Sol majeur, tantôt dans une ambiance rubato, tantôt dans une ambiance blues/gospel. Pendant environ les 6 dernières minutes, il utilise un ostinato en la majeur. Environ les 8 premières minutes de Part II A sont un ostinato sur un groove en ré majeur avec une ligne de basse répétée par la main gauche, et dans Part IIb, Jarrett improvise sur un ostinato de fa dièse mineur pendant environ les 6 premières minutes.

Les phrasés de la main droite ne cessent de dessiner une ligne sinueuse, oscillant sans cesse entre phases d’accélérations et de décélérations. On retrouve des accords typiquement jazz, des ornementations classiques évoquant par endroits Debussy ou Rachmaninov, mais c’est le gospel qui domine et contribue à donner au concert de Cologne son fragment essentiel d’humanité ; avec le son live, les soupirs du pianiste, le souffle de la foule et le feu de l’improvisation en elle-même, bien sûr.
A cet égard, la première partie est un modèle du genre. Dans tout cela, ce qui est peut-être le plus remarquable, c’est l’impression laissée que, bien qu’improvisée, il n’y aurait rien à ajouter ni à retrancher du résultat : les notes placées au bon moment, les effets déclenchés à l’instant parfait, les idées s'enchaînant avec un naturel incroyable, tout coïncide et fonctionne à merveille : comme une évidence.
La seconde partie, plus longue, est moins prodigue en effets et joue davantage sur la création de climats, on y retrouve des émanations bluesy, avant un ample mouvement introspectif, qui peut évoquer la musique répétitive de Terry Riley ou Philip Glass.
Pour finir, le rappel reprend un ton mélodique et sentimental appuyé : il est surtout notable pour son oscillation entre joie et tristesse et son mouvement de crescendo ; Jarrett le baptisera plus tard du nom de « Memories of Tomorrow ».

Le Köln Concert est un succès commercial important dans le monde du jazz (plus de trois millions d’exemplaires vendus à l’heure actuelle), ce qui va notamment assurer la pérennité du label ECM. Il est de bon ton de le dénigrer, justement à cause de ce succès. Mais il reste pour moi un chef d'oeuvre absolu.

The Köln concert (Keith Jarrett), un jazz aux sonorités pop/classiques

Source : musiqxxl.fr

A l’occasion d’une étape de sa tournée européenne commencée en 1973, Keith Jarrett doit se produire à l’Oper Köln, la salle de l’Opéra de Cologne. Seulement voilà, l’artiste est extrêmement fatigué et souffre d’un mal de dos. A cela s’ajoutent quelques soucis techniques.

Köln

Köln concert. À la place du Bösendorfer model Imperial 290, le plus grand piano de concert qui existait alors, on lui a mis à disposition un piano d’étude en piteux état.

Prévenu quelques heures seulement avant le début du concert, il est impossible à l’organisation de la salle d’obtenir le piano initialement demandé. Jarrett refuse de jouer. Vera Brandes, l’organisatrice du concert, le convainc malgré tout de monter sur scène. Le concert est censé être improvisé. Personne ne sait ce qui va être joué, pas même Keith Jarrett.

Dans un entretien, Keith dira « je n’avais aucune idée de ce que j’allais jouer. Pas de première note, pas de thème. Le vide. J’ai totalement improvisé, du début à la fin, suivant un processus intuitif. Une note engendrait une deuxième note, un accord m’entraînait sur une planète harmonique qui évoluait constamment. Je me déplaçais dans la mélodie, les dynamiques et les univers stylistiques, pas à pas, sans savoir ce qui se passerait dans la seconde suivante ».

Ce dernier s’assied au piano, l’examine, hésite encore, quand la sonnerie de l’Opéra retentit, annonçant le début du concert. C’est avec les quatre notes de cette mélodie que Jarrett commence à jouer. Voilà comment un perfectionniste tel que Keith Jarrett a dû faire face à une situation imparfaite.

Non seulement le piano dont il dispose n’a pas assez de présence dans les touches extrêmes graves et aigus mais la pédale de sustain fonctionne mal. Keith Jarrett doit s’adapter à ces contraintes et jouer essentiellement avec les touches du milieu. Pour compenser la faiblesse dans les basses, il utilise des figures rythmiques répétitives avec la main gauche.

Dès les premières mesures, précise Manfred Eicher, « j’ai compris qu’il avait décidé de ne pas se battre contre l’instrument mais de l’accepter tel quel, et que ça allait avoir une influence sur son jeu, et peut-être l’emmener dans des territoires qu’il n’avait pas forcément l’habitude d’explorer. Je n’étais pas dans la salle mais dans le bus qui servait de régie à l’enregistrement, et j’ai tout de suite été saisi par la splendeur mélodique du motif originel, la façon extrêmement virtuose et naturelle avec laquelle il le transformait en vagues lyriques successives, l’art hautement dramaturgique avec lequel il déroulait cet espèce de fil émotionnel tout du long, sans jamais le lâcher ».

Le résultat est une pièce de musique singulière, « moins complexe » que les morceaux de jazz habituels. Ses improvisations, à partir d’un ou deux accords pendant des périodes de temps prolongées, intègrent des sonorités pop et classiques, en partie en raison de ces contraintes techniques. Cela lui a valu pas mal de critiques et certains puristes qualifient même l’œuvre d’easy-listening. C’est sans doute pour ces mêmes raisons que le disque a trouvé un public dépassant le cadre des amoureux de jazz.

Dernier coup du sort, heureux cette fois, le concert ne devait pas être enregistré mais un technicien décida de poser des micros pour les archives de la salle. Sans cette initiative, seuls quelques élus auraient pu en profiter.

La production de l’album sera difficile, notamment à cause de la mauvaise qualité du piano. Le producteur Manfred Eicher et l’ingénieur du son du label ECM passent plusieurs jours en studio pour améliorer la qualité des bandes.

Après la sortie de l’enregistrement du Köln concert, Keith Jarrett sera souvent sollicité par des pianistes, musicologues et autres, afin de retranscrire et publier ses improvisations. Pendant des années, il résistera à ces demandes ne voyant pas l’intérêt de la réinterpréter.

En 1990, Jarrett acceptera finalement de publier une transcription autorisée du Köln concert. Seule recommandation du maitre, l’interprète doit utiliser l’enregistrement lui-même comme le dernier mot.


SOLO CONCERTS - BREMEN/LAUSANNE

bremen

Ces concerts solo de Jarrett n'ont jamais atteint le succès de son célèbre “ Köln Concert ” qui leur est postérieur. Les concerts de Brême et Lausanne sont peut être moins « faciles », mais quelle splendeur ! C'est un musicien lyrique et passionné qui s'exprime ici. Jamais à court d'idées, il fascine et séduit avec autorité et élégance.
Les trois thèmes se ressemblent légèrement, mais ce qu'ils deviennent au fil des faces écarte toute impression de monotonie.

STAIRCASE

staircase

Paris, mai 1976. Peut-être le moins complaisant des enregistrements du pianiste en solo, depuis “ Facing You ”. Quatre morceaux  (Staircase, Hourglass, Sundial,  Sand) chacun articulé en trois parties sauf le second en deux parties. Pas grand-chose à voir avec le jazz, des échos de Chopin ou Schumann, mais c’est un très beau disque. La ligne de force, c’est le plaisir.

SUN BEAR CONCERTS

sun

5 concerts, 6 heures et demie de musique... un événement rare dans l’histoire phonographique mondiale. Ce qui frappe d’abord, en regard de Brême, de Lausanne et autre Köln, c'est la présence dans le cheminement musical d’instants répétitifs transitionnels pendant lesquels le chant en devenir se cherche avec obstination et d’où émerge la limpidité d'une nouvelle phase, d'une autre direction ; moments de transition, dont on ne sait si ce sont des hésitations astucieusement exploitées ou le fruit d'une implacable logique intérieure.

 

Une musique évoquant par moments Schumann, Fauré, Rachmaninov,  Satie mais dotée d'une énorme intensité émotionnelle.
Kyoto : rêverie et sérénité, un court motif répétitif, circulaire, des rythmes suggérés, puis éclatement, fin tourbillonnante. En deuxième partie, Jarrett est impétueux, puis proche de Facing You; la tension retombe… Probablement le plus beau concert de la série.
Osaka : début méditatif ; les phrases deviennent plus longues, très crispées ; vélocité; répétition: progression, intensité; rupture; fin rhapsodiante ; puis cela redémarre très tort; paroxysme, clusters, le corps exulte et explore tout le clavier. Comme épuisé Jarrett flotte, semble surgir d'un songe et son chant de nouveau s élève, plein, généreux..
Nagoya : contrastes, fureur, rafales. éclats, fulgurances.
Tokyo : du jazzy au romantisme. Juste avant le rappel, délicat et sensuel, K.J. semble moins inspiré et tourne un peu en rond avant de se reprendre en un final que ne désavouerait pas Cecil Taylor lui-même !
Après cette fureur, un rappel miraculeux.
Sapporo: Une ouverture très mélodique puis Keith Jarrett tombe dans la monotonie et l'ennui par une incantation un peu systématique; après un passage très swinguant prétexte à quelques cassures, envolée lyrique que vient gâcher un rappel exagérément lancinant, d’une insistance un peu lourde.


Le quartet européen :

KEITH JARRETT/JAN GARBAREK : BELONGING

belonging

Cette premère rencontre entre Keith Jarrett et Jan Garbarek est miraculeuse. Des compositions de Jarrett toutes très chantantes, aux rythmes variés et complexes, opposés à la simplicité de la mélodie. Une musique libre sans cri, sans véhémence.
La sonorité de Garbarek au ténor, à mi-chemin entre Rollins et Barbieri, est liée à un chant plein et  généreux aux longues phrases flexibles, comme une longue plainte vibrante et bouleversante.

Remarquable accompagnement du tandem scandinave.. Le disque n'a pas vieilli sans doute grâce à l'intelligence, la beauté du matériel thématique, exclusivement des compositions de Jarrett, souvent modales, et au jeu lumineux de ce dernier.

KEITH JARRETT : SLEEPER

sleeper

Un étonnant double-album témoignage du "quartet européen" de Keith Jarrett (souvent appelé "Belonging") au sommet de son art. Un concert inédit dans son intégralité au Nakano Sun Plaza de Tokyo en avril.
Personal Mountains”, “Innocence”, “So Tender”, “Oasis”, “Chant of the Soil”, “Prism”, “New Dance”.

Dire que ces bandes inédites dormaient depuis plus de 30 ans dans les armoires chez ECM avant d'être enfin exhumées aujourd'hui ! Partagé entre ses multiples collaborations et son quartet américain, Keith Jarrett avait peu l'occasion de tourner avec cette formation d'Europe. Chacune de ses apparitions était donc relativement rare pour en faire, en soi, un événement et donc bien plus qu'un témoignage.

A l’écoute de ce concert capté à Tokyo en 1979, il se dégage en effet une énergie rare. Une formidable complémentarité entre Jarrett et Garbarek. Le son de Garbarek y est exceptionnel avec cette raucité-acidité qui marque une époque, celle de la toute fin des années 70. Quelques merveilles d'écriture comme ce Prism où le flot de l'improvisation se ralentit pour laisser place à une expression poétique différente. Car au-delà de l'improvisateur génial, Jarrett s’impose comme un très grand mélodiste. L'introduction de So tender est un véritable modèle du genre. La coda splendide où tout à coup tout s'apaise et où le temps prend le dessus sur le tempo ne l'est pas moins. Et un magnifique Garbarek entre les deux, soutenu par une rythmique exceptionnelle d'intensité, qui donne à cette formation une puissance capable de projeter la force et l’énergie du son de Garbarek.

KEITH JARRETT : LUMINESSENCE

luminessence

Jarrett se met ici au service du saxophoniste, réservant dans sa musique des espaces étudiés avec précision où Garbarek se déchire, crie, pleure et rugit avec une sûreté, un sentiment de puissance et une parfaite maîtrise de ses moyens.

ARBOUR ZENA

luminessence

Un disque qui avait été "descendu" par la critique de jazz. « Ennui indescriptible », écrivait Musica Jazz. « Musique hybride », écrivait André Francis. Pourtant, ce disque ne manque pas de charme, et Charlie Haden est impérial. A vous de juger !

Standards : Le (les) trio (s)

Standards (Keith Jarrett, Gary Peacock, Jack Dejohnette), trio d’une liberté insensée

Source : musiqxxl.fr

1977 et la sortie chez ECM de l’album Tales Of Another de Gary Peacock marque l’acte de naissance du trio Keith Jarrett/Gary Peacock/Jack Dejohnette. Le trio se « forme » six ans plus tard à l’initiative de Keith Jarrett, et jusqu’en 2015, il va s’appliquer à épuiser les potentialités apparemment illimitées de leur travail collectif, inventant une musique d’une liberté insensée et d’une exigence totale.

Lorsqu’en 1983, le premier enregistrement du nouveau trio de Keith Jarrett standards sort, il fait l’effet d’une bombe. Après les musiques enregistrées dans des contextes différents (en solo, en trio avec Charlie Haden et Paul Motian entre 1966 et 1976, en quartettes), le pianiste propose un album de standards.Au moment où une bonne partie du jazz sombre dans l’académisme, il s’agit pour Keith Jarrett, musicien constamment en mouvement, d’un désir profond de se ressourcer esthétiquement en allant explorer cet univers harmonique et mélodique spécifique et cohérent, aux fondements même de la musique américaine.

Je savais que Gary et Jack avaient autrefois parcouru les standards comme je l’avais fait, et ils étaient devenus comme une seconde nature pour nous. Je pensais que nous pouvions partager cela comme un langage tribal qui nous était offert, un monde de merveilleuses petites mélodies, et pourtant nous étions en 1983. Nous avons dîné le soir précédant la session et c’était comme un dîner précédant une conférence, comme si nous étions les gens qui avaient à donner une information en conférence. J’ai parlé de notre engagement spirituel dans quelque chose qui n’est pas nôtre, quelque chose de beau qui n’est pas nôtre, que nous ferons nôtre. [...] Et ce à quoi nous sommes parvenus est incroyable. (Keith Jarrett)

Le trio parvient à renouveler le traitement des standards, ces chansons des années trente et quarante devenues le terrain de jeux préféré des jazzmen. Ce trio, c’est l’association de deux rythmiciens infaillibles (Jarrett et Dejohnette) et d’un musicien poète aussi fragile qu’imprévisible, Peacock, bassiste volubile et digressif. C’est une vraie connivence à trois, une manière d’ombre portée des héritages de Bill Evans et de Paul Bley.Le choix des standards s’effectue de façon très simple. Keith Jarrett propose une liste de standards et demande à ses partenaires : “Est-ce que vous aimez celui-là ?” Lorsque le choix est fait, tous les trois lisent les paroles des thèmes afin, comme le faisait Lester Young, de s’imprégner de leur esprit au moins autant que de leur structure harmonique ou de leur mélodie.

En une seule journée sont enregistrés deux albums en trio, Standards volumes 1 et 2. Stravinski disait que tout n’avait pas été dit en do majeur : ils font brillamment la preuve que tout n’a pas été dit sur All the Things You Are et sur tant d’autres standards aux centaines d’interprétations précédentes.

Le langage, le vocabulaire commun est large (blues, classique, bop, free, modal, pop). Qu’ils jouent les standards en mettant la mélodie toujours en valeur (« Never Let Me Go »), ou bien qu’ils se lancent dans des improvisations sans filets (l’album Changes de 1984 issu de la même séance ou Inside Out en 2001), l’entente entre les trois compagnons de musique est totale, l'"interplay" est poussé au maximum.

Un son d’ensemble cohérent, aux fortes dynamiques, le trio swingue avec une puissance enivrante et réinvente un format pourtant surinvesti depuis belle lurette.Ces disques Standards sont certainement parmi les meilleurs du trio, avec Still Live et Whisper Not enregistrés en concert, et Bye Bye Blackbird gravé en studio.

Manfred Eicher, le directeur d’ECM, se souvient: « Il s’est passé une sorte de petit miracle, la musique a coulé comme dans un rêve, avec une fluidité et une inspiration qui n’ont jamais décliné. Les morceaux se sont succédé, on parlait à peine entre les prises, chacun était conscient de la qualité de la musique, et personne ne voulait prendre le risque de rompre la magie. »

L’alchimie aboutit de façon tellement complète que les musiciens adoptent immédiatement une formule représentant à la fois le couronnement de l’expérience musicale de chacun d’eux et de celle qu’ils viennent de vivre : l’improvisation en trio.

Changes ne sortira que l’année suivante. Il est composé de trois plages : Prism, composition de l’époque du quartet européen mais qui n’avait pas été enregistrée, et une improvisation libre en deux parties, Flying, qui indique clairement à la fois l’objectif recherché et la qualité de l’affinité symbiotique qui l’anime. Une citation de Rainer Maria Rilke sur le livret leur fait référence : “Et si je ne m’organise pas pour voler, quelqu’un d’autre volera, l’esprit veut seulement que l’on vole. Pour celui qui y parvient, il n’a pour cela qu’un intérêt fugitif.”

Cet album en quelque sorte supplémentaire est un cadeau miraculeux ; Gary Peacock en témoigne :

“Nous sommes arrivés pour faire juste un album mais il en est ressorti assez de matériau pour deux autres. Ils laissèrent la bande tourner. C’était incroyable !”

Keith Jarrett se produira désormais régulièrement au sein de ce trio, dont le répertoire et l’exceptionnelle symbiose qui l’anime autorisent toutes les aventures musicales, de l’interprétation de standards affranchie de tout cliché à l’exploration librement improvisée de ses potentialités.

STANDARDS LIVE

standards

De tous les albums de standards enregistrés par Keith Jarrett, c'est peut-être le plus beau. L'introduction de "Stella by Starlight" pour ne parler que d'elle, fait date, réconciliant pourfendeurs et inconditionnels du fameux "Köln concert". Ce qui captive ici c'est cette façon de faire venir le plaisir, un art prodigieux de la retenue, une manière de se tenir en arrière d'un tempo qui ne demande qu'à partir. Et contrairement aux concerts solo, la rythmique est là pour ramener Keith Jarrett à l'essentiel.

AT THE DEER HEAD INN

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Est-ce la présence de Paul Motian qui remplace ici DeJohnette ? Ce disque est l'un des plus inventifs de Keith Jarrett en trio.

AT THE BLUE NOTE

bluenote

Certes, c'est un coffret, mais ces trois soirées au Blue Note sont extraordinaires.
Des standards (In Your Own Sweet Way, Now's the Time, Oleo, Days of Wine and Roses, My Romance), mais pas uniquement : une improvisation de plus de 28 minutes, Desert Sun, qui évoque les concerts solo des années 70. Une extraordinaire version de plus de 26 minutes de Autumn Leaves, où, après une longue improvisation, le pianiste retrouve miraculeusement la mélodie. Tout au long des trois nuits, l'intéraction entre les trois musiciens est remarquable.

ET MAINTENANT ?

Le dernier disque de la sélection date de 1994. "Rien depuis ?", allez-vous me dire, à juste titre. Keith Jarrett et son trio ont continué de donner des concerts et d'enregistrer des disques, dont aucun n'est mauvais, mais que j'avoue écouter rarement. La machine (excellente au demeurant) tourne parfois un peu à vide, et même si un 'Standards Trio' qui ronronne vaut toujours plus que beaucoup d’autres trios, un fossé s’est créé entre la vitalité parfois un peu folle de 1983 et la mécanique trop bien huilée de 2012.

Jarrett/Peacock/DeJohnette : SOMEWHERE (ECM 2200)

somewhere

Ce “Somewhere”, c'est en fait Lucerne, où a été enregistré ce nouveau CD du trio 'Standards’. Un concert à la fois audacieux et dans la tradition. La Neue Zürcher Zeitung parlait de “kontrollierte Ekstase” – extase contrôlée.
Le set commence avec une improvisation “Deep Space” qui débouche sur le “Solar” de Miles Davis; puis ce sont les standards “Stars Fell On Alabama” et “Between The Devil And The Deep Blue Sea”.

Le sommet du concert, c'est la fusion entre deux morceaux de West Side Story, “Somewhere” et “Tonight”, et l'improvisation de Jarrett : “Everywhere”.

Une autre liste, celle proposée par Patrick Artinian dans Mediapart :

Keith Jarrett, 70 ans, 80 albums

Petit guide de survie pour ne pas s’égarer dans la luxuriante forêt discographique du pianiste.

Né le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, le pianiste Américain Keith Jarrett a effectué la majorité de sa carrière sous le label munichois ECM dont il a contribué à bâtir la fortune et son disque le plus célèbre porte le nom d’une grande ville outre-Rhin. En signe de gratitude, le label, afin de célébrer dignement les 70 ans de l’unique star actuelle du jazz, véritable poule aux œufs d’or, sortira deux albums dont il faut bien le reconnaître, on pourra parfaitement se passer. Il faut dire que l’artiste a un lourd passé discographique avec, au milieu de cette jungle foisonnante, quelques chef d’œuvres qui marqueront à jamais l’histoire du jazz. Pour ceux qui craignent de se perdre parmi la discographie pléthorique, plus de 80 albums sous son nom, un petit guide de survie.

Si l’on ne devait en garder qu’un seul : sautez votre tour sans passer par la case départ. N’avoir qu’un seul album de Keith Jarrett, ce serait comme n’avoir qu’un seul album de Miles Davis, de Jacques Brel, de JS Bach, des Beatles ou des Rolling Stone, vaut encore mieux ne rien avoir du tout.

Si l’on ne devait en garder que 5 : Là, on peut commencer à discuter. La carrière du pianiste se divise grosso-modo en 4 formations distinctes se recoupant de temps à autres : quartet Americain et quartet Européen dans les années 70, le célèbre trio avec Jack Dejohnette à la batterie et Gary Peacock à la basse depuis 1983 et, courant sur toute sa carrière, les albums solos.

Le plus célèbre d’entre eux, “The Köln Concert“ de 1975, enregistré sur un piano pourri, Jarrett n’acceptant de jouer et d’enregistrer que pour les beaux yeux de l’organisatrice. On connaît la suite. Album d’une époque, vendu à plus de 3 millions d’exemplaire, boudé par certains (consensuel, facile, forçant le trait, ...) mais indispensable. Le concert s’ouvre sur quatre notes désormais portées à la postérité, en fait la sonnerie de rappel de la salle de concert de Cologne reprise au piano, quatre notes qui projetterons les spectateurs dans un univers musical inconnu jusque là.
Autre album indispensable, le plus beau à mes yeux, apothéose du quartet Américain, Charlie Haden à la basse, Paul Motian à la batterie et Dewey Redman au saxo, édité en 1977, “The Survivor’s Suite“, longue suite orchestrale empreinte de spiritualité, cérémonial majestueux en deux parties, “Beginning“ et “Conclusion“, sur lequel, en une avancée inexorable, on voit se construire pas à pas un paysage musical grandiose et d’une beauté saisissante.

En 1983, retour aux fondamentaux avec deux albums sobrement intitulés Standards vol 1 et vol 2, regroupés désormais en un coffret. Ces deux albums jumeaux ne se contentent pas de moderniser et de dispenser une lecture revigorante de classiques du jazz qui fera date, ils célèbrent aussi en fanfare le début d’une autre grande histoire de Keith Jarrett, celle d’un trio exceptionnel de longévité et de complémentarité avec DeJohnette et Peacock, débuté en 1983 et qui semble désormais être terminé si l’on en croit l’interview accordé à Jazz Magazine de ce mois où le pianiste explique qu’en raison de la surdité de Gary Peacock, il préfère arrêter la formule. Il semble pourtant que le sourdingue ne l’entende pas de cette oreille puisqu’il sort ces jours ci un album réjouissant, le formidable “Now This“ en trio (avec cette fois Marc Copland et Joey Baron) sur le même label, ECM.

Prenez “Köln Concert“ et déclinez le pour trio, le même trio susmentionné et vous obtiendrez “Changeless“, aussi lyrique, aussi mélodique, mais sous forme cette fois d’expérience musicale collective pour un résultat d’un niveau rarement approché. Enregistré en 1987 à l’occasion d’une tournée américaine, probablement l’album sur lequel la complicité avec Dejohnette est la plus évidente.
Enfin, en guise de cinquième album, il est difficile de faire l’impasse sur le quartet Européen où le pianiste côtoie celui qui deviendra l’autre grande vedette d’ECM, le saxophoniste norvégien Jan Garbarek. L’euphorique “Sleeper“, un double album enregistré en public à Tokyo en 1979 et sorti tardivement en 2012, donne une palette luxuriante des possibilités de ce quartet un brin mésestimé.

Et plus si affinité: Toujours au Japon et cette fois en solo, “The Sun Bear Concerts“, une série de 5 concerts solos enregistrés en 1976 et édité sous forme de coffret de 6 Cds. Là encore, comme beaucoup d’enregistrements en solo de ces années 70, 80 et parfois 90, on approche les cimes musicales. Si vous êtes un peu moins fortuné, se contenter du double “Bremen-Lausanne“ voire du simple “Paris Concert“, autres témoignages d’un Jarrett en grande forme, et peut-être aussi une curiosité, “Gurdjieff. Sacred Hymns“, des interprétations de mélodies orientalisantes chantonnés par le “philosophe“ ésotérique Georges Gurdjieff , recueillies et transcrites par Thomas de Hartmann, un de ses disciples qui était aussi musicien.

En trio, surtout ne pas faire l’impasse sur les indispensables “Standards Live“ et surtout “Still Live“ ainsi que le troublant “Bye bye Blackbird“ en hommage à Miles Davis avec qui il a joué durant un peu plus d’un an au début des années 70. Au cours des années 1990 et 2000, il a livré pléthore d’album avec ce trio, et si l’on pourra parfaitement se passer du coffret Live “At the blue Note“, on pourrait éventuellement se rabattre sur “Whisper Not“, “The Cure“, “The out of Towners“ et surtout “Inside Out“. Difficile d’ignorer “Treasure Island“ et surtout “Death and the flower“ du quartet americain, qui parvient presque à se hisser au niveau de Survivor’s suite.

Les plus curieux pourront aussi explorer l’antiquité Jarrettienne, celle du temps oú le quartet americain n’était encore qu’un trio avec Haden et Motian, “Somewhere Before“ avec une reprise de “My Back Pages“ de Bob Dylan ou “Life Between the Exit Signs“, son tout premier album de 1967.


Décembre 2013 : Deux rééditions de Keith Jarrett.

noend

« No End », enregistré en 1986 dans le studio que Keith Jarrett a aménagé dans la grange attenant à sa maison. Keith a procédé comme il le fit pour "Spirits", le double album enregistré en 1985 et qui est son disque préféré : il y joue de toutes sortes d'instruments et quasiment pas de piano. Pour retrouver l'état où la musique ne passe pas par le savoir ou la virtuosité, mais où le musicien est un simple conducteur, au sens physique du terme, de la musique qui le traverse : une attitude, presque une éthique, sur laquelle Jarrett a plusieurs fois insité au cours d'entretiens.
Il n’y a jamais eu, à ma connaissance, de préméditation ou d’ambition “compositionnelle“ (au sens classique du terme) dans ce projet. Je me suis laissé aller à mes humeurs à partir d’idées de rythme, d’une ligne de basse, ou d’une simple mélodie. Mais rien n’était écrit. Les amorces de morceaux et leurs conclusions ont parfois été la source de beaucoup de tâtonnement, et d’autres fois sont venues de façon incroyablement intuitive". [Keith Jarrett.]


concerts

Si le concert de Bregenz avait déjà fait l’objet d’une réédition en CD par le passé, Concerts propose pour la première fois de retrouver sur CD l’intégralité du concert de Münich.
Après avoir fait paraître successivement quelques disques majeurs rendant compte sur le vif de l’évolution de son travail en solo ("Bremen/Lausanne" en 1973, "The Köln Concert" en 1975 et les épiques "Sun Bear Concerts" de la tournée japonaise de 1976), Jarrett portait ici à un point culminant son esthétique si particulière, en une musique extraordinaire de complexité et d’ouverture.

Comme pour tous les concerts solo de Keith Jarrett, les phases de recherche alternent avec celles de créativité, très dominantes ici. Réunissant deux concerts improvisés, le premier enregistré en Autriche au Festspielhaus Bregenz (le 28 mai 1981), le second en Allemagne à la Herkulessaal der Residenz de Munich (le 2 juin 1981) — ce coffret de trois disques peut être considéré comme le sommet de la première période de musique solo de Jarrett.

Octobre 2018

lafenice

Ce double album « La Fenice » paru le 19 octobre 2018 chez ECM/Universal, longtemps escompté, nous permet de découvrir Keith Jarrett en concert dans le cadre prestigieux du Gran Teatro La Fenice de Venise, le 19 juillet 2006.


Ce décor – l’un des plus célèbres espaces dédiés à la musique classique en Italie – évoque instantanément quelques parallèles avec “La Scala”, l’enregistrement préféré du pianiste paru en 1995, mais chaque nouvelle performance de Jarrett en solo est un monde en soi, sa créativité protéiforme engendrant continuellement de nouvelles formes.

 

“La Fenice” (le phénix) le présente s’appliquant à canaliser le flux de son inspiration en une suite de huit créations spontanées passant du blues à l’atonalité avec un bonheur d’expression constant. Dès les premières notes, l’auditeur se trouve embarqué dans un voyage constamment captivant. Dans la séquence de transition entre les pièces intitulées Part VI et Part VII, Jarrett surprend et émeut en faisant référence à l’air “The Sun Whose Rays”, extrait de l’opéra de Gilbert et Sullivan The Mikado.

En rappel il s’empare de la chanson traditionnelle My Wild Irish Rose (déjà enregistrée par le pianiste sur son album “The Melody At Night With You”) ainsi que du standard intemporel Stella By Starlight (très fréquemment joué en trio avec Gary Peacock et Jack DeJohnette notamment dans les disques “Standards Live et Yesterdays”). Le concert se termine par une tendre relecture de Blossom, un thème du pianiste créé en 1974 dans le légendaire album “Belonging” avec Jan Garbarek, Palle Danielsson et Jon Christensen.

“La Fenice” peut être considéré comme le point d’orgue d’une série de concerts en solo entamée en septembre de cette même année 2006 avec “The Carnegie Hall Concert”. Rendant compte de cette performance, Fred Kaplan du magazine The Absolute Sound avait écrit alors : “Ces pièces de concert, toutes de pures improvisations, sontdes modèles d’économie. Les thèmes sont exposés, explorés, revivifiés en subtiles variations, abandonnés, réinvestis, achevés — avec un sens de la forme constant du début à la fin. Les rappels sont de la même veine, animés de la même tension – lyriques et magnifiques.”

La parution de ce concert vénitien arrive à point nommé. A l’occasion de sa 62e édition le Festival International de Musique Contemporaine de la Biennale de Venise a remis à Keith Jarrett un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. C’est la première fois qu’un musicien de jazz reçoit cette récompense, qui par le passé s’est vue attribuée à des compositeurs contemporains comme, ces dernières décennies, Luciano Berio, Pierre Boulez, György Kurtág, Helmut Lachenmann, Sofia Gubaidulina ou encore Steve Reich. Il existe bien sûr bien des façons d’être un “compositeur contemporain” et c’est ce que Keith Jarrett illustre de manière si éloquente dans “La Fenice”, façonnant en temps réel des formes et structures musicales d’une beauté inédite.

22 octobre 2020

Le pianiste Keith Jarrett, handicapé par des AVC, ne donnera plus de concerts

kj
Keith Jarrett à Juan-les-Pins en 2003 - ©JACQUES MUNCH, AFP

AFP, publié le mercredi 21 octobre 2020 à 20h57

Le pianiste américain de jazz Keith Jarrett ne pourra sans doute plus jamais se produire en concert, partiellement paralysé par deux AVC, explique-t-il dans un entretien publié mercredi par le New York Times.

"Mon côté gauche est toujours en partie paralysé", explique, pour la première fois, le musicien de 75 ans, après deux accidents vasculaires cérébraux intervenus en février et mai 2018.

"On me dit que le maximum que je pourrais récupérer de ma main gauche, c'est la capacité de tenir un verre", se désole-t-il.

Depuis, il ne s'est mis que de rares fois au piano, jouant de la main droite uniquement.

"Je ne sais pas à quoi est censé ressembler mon avenir", a-t-il confié au New York Times. "Je ne me considère pas comme un pianiste aujourd'hui."

Légende du jazz, Keith Jarrett a été à l'avant-garde du mouvement dès le début des années 60, et a collaboré avec des artistes de référence comme Miles Davis, Art Blakey ou Jack DeJohnette.

Son travail autour de l'improvisation l'a mené jusqu'à donner des concerts solo totalement improvisés, qui ont largement contribué à sa réputation de virtuose génial.

"J'ai le sentiment que je suis le John Coltrane des pianistes", a-t-il dit au New York Times, se plaçant au niveau du monstre du saxophone.

Ce qui sera peut-être le dernier concert de Keith Jarrett remonte à février 2017, au Carnegie Hall de New York.

S'il a enregistré plusieurs albums en studio, le natif d'Allentown (Pennsylvanie) est surtout connu pour ses concerts, son jeu au son limpide et ses mimiques, notamment sa tête exagérément penchée sur le piano.

"Aujourd'hui, je ne peux même pas en parler", dit-il au sujet de la possible fin de sa carrière scénique.

Keith Jarrett - Budapest Concert (ECM Records, 2020)

Source : Jazzandblues.blogspot.com

budapest

Since it appears that pianist Keith Jarrett's career has come to an end due to illness, these yearly archival releases take on an increased poignancy. This album is a solo piano performance from the Béla Bartók National Concert Hall in Budapest in 2016. It is taken from the same tour as the prior Munich album, and he is really dialed in with everything he could ever want: beautiful instrument, respectful audience, acoustically favorable hall and he responds with enjoyably flowing and accessible concert drawing from jazz improvisation, classical technique and the forms of blues and standards.
Jarrett spontaneously composes and improvises a twelve part suite that incorporates elements of jazz, classical and blues music into a daring and powerful performance.
The music itself encapsulates and refines much of the music that he developed since the eighties when he began to focus solely on solo and trio recordings and performances.
The first part of the suite is particularly arresting, as Jarrett spools out a fourteen minute improvisation, dynamically building and developing themes and motifs that would serve as a foundation for the remainder of the performance.
The rest of the suite explores a wide range of territory from nearly free to spacey and patient ballad portions. He brings the suite to a close with a romping blues that is as surprising as it is welcome, swinging in a joyful fashion, it makes for a fine finale.
Two standards follow as an encore, "It's A Lonesome Old Town" and "Answer Me, My Love" are played in a warm and melodic fashion, with Jarrett closely inhabiting the songs and presenting to the audience as a parting gift and completes the contract between artist and audience.
There are a great many Keith Jarrett solo albums, and it will take a better fan than me to place this one in the context of his overall discography. But I can say that this was a thoroughly enjoyable album, where the music flows gracefully and is played by a master at a very high level.

02/08/2022

bordeaux

À paraître le 29 septembre 2022 ... l'enregistrement du seul concert en France de sa tournée européenne. Le 6 juillet 2016.

Keith Jarrett lévite à Bordeaux : tendu, détendu, inattendu

Ovationné, le légendaire pianiste de jazz américain donnait le 6 juillet l’unique concert en France de sa tournée européenne en solo.

Lire l'article de Francis Marmande envoyé spécial du journal LE MONDE. https://www.lemonde.fr/.../keith-jarrett-levite-a...

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Pile cinquante ans que sortait le premier album solo du pianiste, aussi son premier album sur le label ECM : « Facing You », considéré par beaucoup comme un de ses meilleurs solos, ce qui n’est pas peu dire vu la pléthore d’enregistrements sortis depuis, tous aussi saisissants, lyriques, inventifs, bref brillants les uns que les autres. Ce concert à Bordeaux fait partie de ces dernières apparitions en public.
Pour ma part, mon dernier parmi les dizaines de concerts en trio ou solo auquels j’aie assisté, m’a laissé un souvenir amer plutôt qu’impérissable, non par la qualité du concert mais par son déroulement : remarques sèches dès l’entrée en scène sur les gens qui voudraient faire des photos, interruption lors de l’intro parce qu’une personne toussote et commentaire désagréable, leçon donnée au public sur l’importance de son art...
Le plaisir de l’écoute était passé. Et plus d’un spectateur, pianistes présents inclus, ont dit ce soir-là qu’on ne les y reprendrait plus à ce Keith Jarrett-là. C’était le 13 novembre 2015, le soir de l’horreur au Bataclan.
Aujourd’hui, je dois avouer qu’écouter ce « Bordeaux Concert » m’a fait un bien fou, comme si je me réconciliais avec quelqu’un que j’aime et que je croyais avoir perdu. Car tout Jarrett se trouve dans ces treize improvisations à l’Opéra National de Bordeaux : le lyrisme, le blues, le folk, le classique, le contemporain, le country, le boogie, les silences, les fulgurances. C’est d’une beauté limpide, d’un toucher divin qui fait qu’un piano joué par Jarrett ne ressemble pas au même joué par un autre.
Et si le compte-rendu du concert extrait du journal Le Monde croit judicieux d’évoquer Nietzsche et Bataille pour parler de la musique de Jarrett ce soir-là, je n’ai eu besoin que de mes tripes et de mon cœur pour en apprécier chaque note.

© Jean-Pierre Goffin
Une collaboration JazzMania / Jazz’halo

 


Bibliographie

jackson-jarrett

"Keith Jarrett" par Jean-Pierre Jackson

EAN : 9782330132033
144 pages
Éditeur : Actes Sud (10/10/2019)

Keith Jarrett est tout simplement la plus grande star actuelle du jazz. Pour des millions de fans à travers le monde, le pianiste américain est avant tout l’homme d’un seul disque, "The Köln Concert". Et pourtant...
Celui-ci fut une sorte d'accident miraculeux dans son parcours. En fait, on connaît bien mal Keith Jarrett. Il ne se produit pas seulement au piano, mais aussi au clavecin, à l'orgue électrique, au saxophone soprano, aux percussions, à la flûte, à la guitare, à l'harmonica. Il a même été parfois chanteur. Sa musique, qui porte la marque d’un style unique, opère une synthèse qui va de Bach à la musique contemporaine, en passant par toutes formes de jazz, le gospel, folk, le rock et la musique liturgique de différentes origines. Cet ouvrage est là pour replacer cette étonnante trajectoire dans son contexte. Il montre que le fil conducteur de cette confondante diversité, de cette sorte de rage créatrice, de cet engagement constant, est la biographie.
Chez Keith Jarrett, chaque oeuvre est en quelque façon une autobiographie, dégagée du quotidien pour atteindre une vérité artistique universelle.

eine

"Keith Jarrett: Eine Biographie" par Wolfgang Sandner

Keith Jarrett ist einer der einflüssreichsten Musiker des 20. Jahrhunderts, ein Jazzvisionär und glänzender Interpret der Klassik, ein Meister der Improvisation – sein legendäres « Köln Concert » von 1975 ist bis heute die meistverkaufte Soloplatte des Jazz überhaupt. Wolfgang Sandner kennt Keith Jarrett, über dessen Leben bislang nur wenig bekannt ist, seit vielen Jahren, war Gast in Jarretts Haus und hat in langen, intensiven Gesprächen den Menschen hinter der Musik erlebt. Nun erzählt er die Biographie des Künstlers: von Jarretts Kindheit, in der er als Wunderkind die Bühne betrat, über seine Selbstfindung im Spiel mit Größen wie Art Blakey, Charles Lloyd oder Miles Davis bis zu seinen gefeierten Interpretationen der Werke Bachs, Mozarts oder Schostakowitschs. Sandner zeigt, was Jarrett und seine Musik prägte, erzählt aber auch von Schicksalsschlägen – wie jenem chronischen Erschöpfungssyndrom, das Jarrett für Jahre verstummen ließ, bevor er sich Ende der Neunziger triumphal zurückmeldete. Das Porträt eines der größten Pianisten der Gegenwart, erzählt von einem der wenigen, die Jarrett nahekommen konnten – und zugleich eine Musikgeschichte der letzten fünfzig Jahre, voller Momente magischer Intensität, in denen sich die treibende Kraft der Musik offenbart.


ian carr

Keith Jarrett: The Man And His Music par Ian Carr

Keith Jarrett is probably the most influential jazz pianist living today: his concerts have made him world famous. He was a child prodigy who had his first solo performance at the age of seven. In the sixties he played with the Jazz Messengers and then with the Charles Lloyd Quartet, touring Europe, Asia, and Russia. He played electric keyboards with Miles Davis at the beginning of the seventies, and went on to lead two different jazz groups—one American and one European. He straddles practically every form of twentieth century music—he has produced totally composed music, and has performed classical music as well as jazz. Jarrett has revolutionized the whole concept of what a solo pianist can do. And his albums such as Solo Concerts (at Lausanne and Bremen), Belonging, The Koln Concert, and My Song have gained him a worldwide following.Now, with Keith Jarrett: The Man and His Music, Ian Carr has written the definitive story of Jarrett's musical development and his personal journey. This is a revealing, fascinating, and enlightening account of one of the outstanding musicians of our age.

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