
AVERTISSEMENT
I - La Corse dans l'aire linguistique italo-romane.
La Corse s'insère pleinement dans l'aire linguistique italo-romane. Cependant, cela n'implique pas que le corse soit proche de l'actuelle langue officielle italienne ; il se rapproche davantage en fait des dialectes italiens.
1 - Aperçu sur la formation des langues romanes
Comme chacun le sait, les langues romanes, et en particuler le corse, sont issues du latin. En fait, elles tirent leur origine, non du latin de Cicéron, mais du latin dit "vulgaire" et de son évolution différenciée au cours des siècles. Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire du latin, on discerne la coexistence de deux registres linguistiques : le latin écrit et le registre parlé.
La langue écrite a été fixée très tôt et a très peu évolué en huit siècles, car, devenue langue d'un puissant Empire, elle devait être sans équivoque et traduire fidèlement les textes juridiques. Mais peu à peu s'est formé un latin différent, dit "latin vulgaire", qui, parallèlement au latin classique fixé par l'écrit tel qu'il nous a été transmis, évoluait rapidement.
L'alphabet latin possédait 23 signes. Par rapport à l'alphabet français, le I et le U se confondaient respectivement avec J et V, représentant tantôt une voyelle (facit, lucidus), tantôt une consonne (iactum, uolo). U était considéré comme la minuscule de V. I consonne est dit "yod", U consonne "wau". Ce sont des semi-voyelles. Enfin, le W n'existait pas.
Peu à peu, le latin vulgaire s'est différencié du latin classique, tant au niveau des déclinaisons, des conjugaisons et de la syntaxe, qu'à celui du vocabulaire et de la prononciation :
Le contact avec les langues "barbares" provoque une fragmentation linguistique de la Romania.
Le latin importé dans les colonies romaines subit, dans chacune de ces colonies, des modifications liées en particulier au substrat et à des facteurs sociaux, géographiques et chronologiques.
Dès le IIe siècle, les différentiations s'accentuent :
A l'Ouest, on conserve le "S" final et on sonorise les consonnes sourdes intervocaliques : "P" a tendance à devenir "B", "T" devenant "D", "C" devenant "G".
A l'Est, le S final disparaît et les sourdes demeurent. Dans ces deux zones, les I et U brefs ont tendance à se transformer en "E" et "O".
Au contraire, dans les îles de la Méditerranée, on conserve les i et u brefs du latin.
La palatisation se généralise. Cependant, seule la Sardaigne conserve le "C" dur devant toutes les voyelles, alors que Corse et Sicile le palatisent devant E et I.
Plus le latin étend sa diffusion, plus il se diversifie, à la fois sous l'influence du substrat et de son évolution propre. Cependant, la différenciation du latin pendant l'Empire n'avait abouti qu'à la constitution de variétés dialectales dominées par le latin classique, langue de l'administration, du droit, des intellectuels et de la religion.
Après l'an 284, Rome perd son statut de capitale. Le morcellement administratif et politique accélère la diversification linguistique qui va donner naissance aux langues romanes. Ce processus s'intensifie entre le Ve et le IXe siècle, sous l'influence des invasions germaniques (Vandales, Wisigoths, Burgondes, Alamans, Ostrogoths, Saxons, Angles, Lombards, Francs) et arabes (Sarrasins).
Pendant le règne de Charlemagne, on tentera de réutiliser le latin classique, mais sans succès tant l'écart entre la "lingua latina" et la "lingua romana" s'était élargi. Le serment de Strasbourg en 842 marque symboliquement la naissance des nouvelles langues : Charles le Chauve et Louis le Germanique adressent le même discours à leurs guerriers, l'un en "roman", l'autre en "tudesque".
La lingua romana rustica deviendra le français tandis que la lingua teudisca donnera naissance à l'allemand.
2.1 - Les origines pré-latines.
On ne sait pas grand chose du langage des insulaires d'avant les Romains. Ils parlaient, semble t-il, une langue rude et incompréhensible pour les Romains.
La parenté
certaine avec le toscan ne doit pas faire oublier les origines
prélatines du corse : ibères, ligures, étrusques.. La
toponymie abonde de bases préindo-européennes. Ainsi, "Corsica" dérive
du radical "KOR-S" qui évoque un relief dentelé; "Sartè", comme
"Sardaigne", du radical "SAR". "Calasima" et "Calacuccia" dérivent du
radical "KAL", "Palleca" de "PAL", "Tallano" de "TAL". Le radical "CUK"
de "Cucco" et "Cucuruzzu" se retrouve en sarde (kukkuru="pointe,
hauteur") et en sicilien (cucca="tête"), ainsi que dans les toponymes
Montcuq, Cucuron, etc.
Les termes de flore et de faune rappellent également les origines pré-latines : "taravellu" (asphodèle) dérive de la base TAR, de même que Taravu.
L'indo-européen "cane" n'a pas effacé l'antique "ghjacaru" dont on retrouve l'équivalent au Pays Basque, en Georgie. De même, des mots tels que tafonu, teppa, sappara, muvra, caracutu, ghjallicu sont d'origine pré-indoeuropéenne. La prononciation dite "cacuminale" des LL dans le Sud (cavaddu, famidda, ciudda, uddastru, iddu) est également d'origine pré-latine (probablement ibère).
2.2 - La latinisation
Les auteurs divergent sur le rythme de la latinisation : alors que la conquête de la Corse, commencée en 259 av J.-C, est achevée en 27 av. J.C, la latinisation ne serait pas encore faite au 1er siècle de notre aire. Cependant, avant que la Corse ne tombe sous l'influence toscane, la latinisation est accomplie. En sont pour preuve la survivance dans l'Alta Rocca du I et du U brefs latins sous l'accent (pilu, furca), passés dans la péninsule à E et O dès la fin du IIIe siècle après J.-C.
Ce traitement vocalique particulier témoigne de l'appartenance des parlers de l'extrême Sud et de la Sardaigne à la plus ancienne strate de latinisation. A partir de ce vocalisme de type Sarde, la pénétration du toscan par le Nord-Est aurait modifié davantage les parlers du Nord, bien que le système vocalique du Nord présente de fortes dissemblances avec le système toscan.
La longue évolution vocalique du latin a conduit à un idiome de type roman dont la parenté avec le latin est frappante : les transformations caractéristiques des autres langues romanes ne se sont pas produites systématiquement.
Le Corse a même conservé des étymologies latines là où l'italien a utilisé des étymologies différentes :
stazzone/bottega
La
palatisation a touché la Corse beaucoup plus
faiblement que l'Italie ou a fortiori la France.
Ainsi, le C
latin a été palatisé en [tch], le G en [dge], le X et le SC en [che] :
| [tch] [dge] [che] [ge] [gne] [ly] |
celum>celu paginam>pagina galbinus>giallu (NB : Dans le Sud, ces mots deviennent paghjina et ciaddu). nascere>nasce coxam>coscia basium>basgiu caseum>casgiu calcaneum>calcagnu vineam>vigna paleam>paglia (padda dans le S.) mulier>moglia (mudderi dans le S.) |
La palatisation plus limitée que dans d'autres régions a donné naissance aux affriquées palatales typiques du corse, par transformation des consonnes latines GL, GI, DI, RI et J en GHJ (dy), CL et TL en CHJ (ty).
| [dy] [ty] |
coagulare>caghjà plagiam>piaghja diurnum>ghjornu vigilare>vighjà angelus>anghjulu aream>aghja auricula>arechja pares>paghju juniperum>ghjineparu jungere>ghjunghje jocalis>ghjuvellu vetulu>vechju clamare>chjamà clarum>chjaru circulum>chjerchju clavis>chjave oculus>ochju |
2.3 - Les particularités tyrrhéniennes et l'influence toscane
Au Moyen-Age,
la communauté linguistique
corso-sarde se distend, la Corse étant attirée dans l'orbite toscane,
alors que la Sardaigne se replie sur elle-même.
L'influence
toscane est massive. On la retrouve dans le vocabulaire (tamantu, avale
au lieu de ora ou adesso, nimu au lieu de nessuno, ancu au lieu de
anche ...), les sons, la morphologie, la syntaxe :
"u
mi da"
au lieu de "me lo dai".
Cependant, comme on l'a vu, le toscan a moins pénétré le sud-ouest de l'île que le nord-est.
Les
correspondances entre le corse et le toscan médiéval sont très
nombreuses : "sapemu" ou "sentimu", là où l'italien moderne
dira "sapiamo" et "sentiamo".
De même, les formes enclitiques "bàbbitu",
"màmmata" se
retrouvent à
Garfagnana et dans l'île d'Elbe.
Le corse a conservé des archaïsmes toscans ayant disparu de l'italien actuel, ainsi que des particularités tyrrhéniennes antérieures au toscan.
La diphtongaison s'est très peu produite : celum a donné "celu" sans que le E se transforme en IE comme dans l'italien "cielo".
Au nombre des archaïsmes tyrrhéniens, on peut citer :
-
les finales -I au lieu de -E
-
la transformation en A des O, U, E latins : aliva, arechja,
acellu
-
au Sud : les mots umbra, ulmu, piru, bucca comme en sarde,
calabrais ou lucanien.
- les mots caracutu (houx), talaveddu (asphodèle), tafonu (trou), ghjacaru (chien), mufroni (mouflon).
Parmi les archaïsmes toscans, citons :
- les pluriels
masculins en -A au Sud;
- l'article "u" (il en italien est une dérive du toscan lo
vers lu et u) ;
- Santu ou Sant' au lieu de San :
- les adjectifs possessifs pour tous genres et nombres (la
tuo veste) ;
- les possessifs en position enclitique (màmmata) ;
- les désinences verbales -emu et -imu lorsque l'italien
donnera -iamo : sapemu/sapiamo ;
- l'ordre des pronoms : "la ti dono".
2.4 - Les emprunts aux langues germaniques
Les invasions, comme celle des Vandales, ont apporté, comme dans le reste de la Romania, de nombreux mots d'origine germanique :
wërra>guerra/verra
warda>guardia
rauba>rubbà
spor>sperone
wanjan>guani/varni
witan>guidà/vidà
De même, les mots vastedda, fiadoni et vaghjimu sont respectivement issus de wastil (qui a donné "gâteau" en français, flado (flan) et waidan.
Certains prétendaient même que le mot ghjacaru viendrait de l'allemand Jagerhund (chien de chasse). En fait, il semble que ce mot soit d'origine beaucoup plus ancienne ...
2.5 - L'influence génoiseElle est faible, à l'exception de Bonifacio, dans la mesure où les génois avaient déjà adopté le toscan comme langue écrite.
Cependant on dit en Corse, comme en génois : luni, marti, mercuri, etc.
Les mots brandali (trépied), brennu (son), carbusgiu (chou), spichjetti (lunettes), mandile (fichu), tisori (ciseaux), arrimbà, bancalaru, carrega, carrughju, scagnu sont également empruntés au génois.
II - Unité et diversité du Corse contemporain
1 - Morphologie du corse
Le corse se caractérise principalement, pour sa morphologie :
- par la variété d'intensité de certaines consonnes, dites "cambiarine", selon leur position dans le mot ou la phrase ;
- par un système vocalique particulier.
1.1 - Consonnes et mutation consonantique.
Les 12 consonnes et 2 semi-consonnes (J et V) du latin se sont conservées en corse, qui connaît deux sons particuliers (affriquées palatales) rendus par CHJ et GHJ.
Une des principales particularités du corse est la variation du son de la plupart des consonnes (mutation consonantique).
En effet, selon les lettres qui leur sont contiguës ou leur position dans la phrase, 13 consonnes dites "cambiarine" sont articulées plus ou moins fortement ou plus ou moins faiblement.
Elles sont dites mutantes par prédétermination consonantique (cunsunatura capunanzu).
Ces cambiarine sont : B, C, D, F, G, P, Q, S, T, V, Z ainsi que les groupes CHJ et GHJ.
Les 4 autres consonnes (L, M, N et R) sont constantes.
La mutation des consonnes suit la règle suivante :
Après ponctuation, accent tonique ou consonne, les consonnes sont dites en position forte et ont un son plein (dur); dans tous les autres cas, les consonnes sont dites en position faible et sont atténuées (adoucies).
Cet adoucissement va dans certains cas juqu'à la mutation de valeur, "F" devenant "V", "T" devenant "D", "C" devenant "G", "S" devenant "Z", etc.
On a ainsi cane/[u gane], santu/[u zantu], etc.
Cette transformation, que l'on retrouve également en Ombrie méridionale et dans le Latium, est plus sensible dans le Nord que dans le Sud, où la consonne est affaiblie mais pas transformée.
B
Le B est dur après consonne. Doux après voyelle, il se prononce alors "w" au Nord et "b" peu atténué au Sud.
Ex : un bellu bancu se prononce [un bellu uancu] dans le Nord.
C
La prononciation du C varie selon qu'il est suivi ou non de E ou I.
Dans ce cas, il se prononce [TCH] (ou [DJ] dans le Nord).
Dans les autres cas, il se prononce [G] ou [K]:
Entre deux voyelles, il est adouci en [G].
Il est dur ("[K]") après point, accent ou consonne :
Ex
: u bacinu [u badjinu]
u fucone [u fugone]
a carri cruda [a ga'ri gru'da]
Bastélica [Basté'liga]
Dans les mots dérivés, CH correspond au maintien de la valeur initiale :
mànica > manichedda
àmicu > amichèvuli
pricà > prichera (dans le Nord, on écrira plutôt
pregà et preghera);
D
s'atténue plus ou moins selon les localités.
F
Le F sera : sourd et tendu après accent : hè fatta
dur (sourd) après consonne ou à l'initiale absolue : un fattu, facciu.
doux (sonore) et non tendu après voyelle atone :
"aghju fattu" se prononce [adiou vatou], "u fiatu" [u viatu], "u tafonu" [u tavonu], "a filetta" [a vilet'a].
G
Le G a généralement la valeur du G vélaire de "gai".
Il s'adoucit, voire s'efface devant a, o, u en position intervocalique ou après voyelle atone en initiale devant r.
Ex
:
a gola [a'(g)o'la]
u granu [u 'ra'nu]
Le maintien du son G avec e et i s'obtient en intercalant un h :
Ex : ghirlanda
P
Entre deux voyelles à l'intérieur d'un mot, P est atténué en [b] dans le Nord, simplement affaibli dans le Sud (mais pas du tout dans le Sartenais).
Ex
:
u capu [u ca'bu]
u pani [u ba'ni]
Q
Il est prononcé [KW] (Quist'annu) ou [GW] (di Quenza, liquidu) selon sa position.
Précédé de C, sa valeur forte est conservée : acqua.
S
Il se prononce dur ("S") comme dans "salut" :
- après ponctuation, accent tonique, consonne :
Salutu, à sàbbatu, trè suldata
- devant C suivi de A, O, U ou H :
scàtula, boscu, schèlatru
- devant F, P, Q et T :
disfattu, spirdu, Pasqua, stazzona
- lorsqu'il est doublé :
assassinu.
Il est doux ("Z") en position intervocalique (casanu, màsimu ...), en position initiale après voyelle non accentuée et devant voyelle (una sedda) et avant B, D, G, V, M et N (sbatta, sdrughjà, sguidà).
Dans le Sartenais, il se prononce "TS" lorsqu'il est entre une consonne et une voyelle :
Corsica [cor'tsiga], pinseri [pint'seri], mansu [man'tsu], in Sartè [in'tsartè].
T
Entre deux voyelles, il est atténué en "d" au Nord, en "t" au Sud (pas dans le Sartenais).
Ex :
a catena > cadena
u piscatore > piscadore
V
Atténué en "B" doux au commencement d'un mot ou devant une consonne au Nord, V est atténué (son "W") ou effacé entre deux voyelles ou à l'initiale, après voyelle non accentuée.
Dans le Sud, V se prononce comme en français en position initiale après ponctuation, voyelle accentuée ou consonne, ainsi qu'à l'intérieur d'un mot après consonne ou devant r : Calvi, muvra, invernu.
Ex :
veranu
[beranu] (N.)
vergogna
[bergogna]
un vinu
[un' binu]
povaru
[po'aru]
alivetu
[aliwetu].
Z
Comme le S, se prononce "TS" ou "DZ" selon le cas :
zappà
[tsapa']
in
Zicavu
[in'tsi'gawu]
alzà
[al'tsà]
Cuzzà
[cu'tsà]
mais on a :
orzu
[ôr'dzu]
lonzu
[lon'dzu].
mezu
[me'tsu]
laziu
[la'dziu]
Nous reviendrons plus loin sur l'orthographe, longtemps controversée, des affriquées palatales CHJ et GHJ dites "inchjaccatoghji".
CHJ
Ce signe ternaire se prononce "TY" après point, accent ou consonne, "DY" au Nord ou "Y" au Sud en début de mot après une voyelle atone : a chjave [a tiave], u chjosu [u tiosu], l'ochju [l'otiu], duie chjachjere [douyé dyàtièrè].
A Sartène, il est invariable et se prononce toujours "TY" : [duie tiatiari].
GHJ
Se prononce "DY" après point, accent ou consonne, ou "Y" en début de mot ou après voyelle non accentuée :
Ghjàcumu [dia'cumu], un ghjàcaru [dià'garu],
mais
a ghjesia di Ghjunchetu [a yesia di yunketu].
Rappelons enfin que CI se prononce [TCH], que SCI donne [CH], et que la chuintante sonore rendue en français par le J est orthographiée SG (+ E ou I).
En résumé :
| graphie corse | équivalent français | son | exemple |
| A | a de cat (angl.) | ae | a carne [a gaerne] |
| a de tomate | a | a fame [a va'mi] | |
| C | c de cadeau | k | trè case [trè ka'si] |
| tch de match | tch | cità [tchità'] | |
| E | é de blé | e | u seru [u zé'ru] |
| è de mère | è | a mela [a mè'la] | |
| F | f de faim | f | trè fetti [trè fè'ti] |
| v de vache | v | a fame [a va'mi] | |
| V | v | Calvi [cal'vi] | |
| w de water | w | a vacca [a wa'ka] | |
| ovu [ô'wu] | |||
| G | dj de djebel | dj | gestu [djes'tu] |
| I | i de pile | i | a pila [a pi'la] |
| i de pied | y | fiumu [fyu'mu] | |
| L | l de lumière | l | trè lume [trè lumi] |
| GL | li de lion | ly | a moglia [a mo'lya] |
| EN | enn | a mente [a menn'te] | |
| IN | inn | u tintu [u tinn'tu] | |
| O | o de parole | o | u toru [u to'ru] |
| ô de rôle | ô | a tola [a tô'la] | |
| R | r de rat | r | u rospulu [u ros'pulu] |
| SC | ch de chat | ch | scemu [chè'mu] |
| SCI | Cuscionu [kucho'nu] | ||
| SG | ge de rage | j | cusgidori [kujidô'ri] |
| SGI | casgiu [ka'ju] | ||
| U | ou de cou | u | u lumu [u lu'mu] |
| w de water | w | acqua [ak'wa] | |
| GHJ | di de Dieu | dy | Ghjacumu [dyà'cumu] |
| y | u ghjornu [u yor'nu | ||
| CHJ | ty | a machja [a mat'ya] | |
| Z | ts de tsar | ts | u ziteddu [u tsit'eddu] |
| dz | u zannu [u dzan'u] |
1.2 - Voyelles et alternance vocalique.
Les voyelles brèves et longues du latin ont subi, comme dans toute la Romania, une évolution, mais dans un sens diamétralement opposé : les voyelles longues se sont fermées et les brèves se sont ouvertes.
Il faut noter que l'évolution a donné des résultats différents au Nord et au Sud de l'île :
NE i è a ò u
NO i è a u
S i a u
La prononciation est généralement à l'inverse de celle de l'Italien :
e ouvert è parte
e fermé é mela
o ouvert ó comme dans port : O Antó !, óchju, rotta, facitóghju ...
o fermé ò comme dans pot : morte, sorte, porta
Les voyelles connaissent un type particulier de mutation, dit alternance vocalique, surtout dans les parlers du Sud :
Lorsque le "e" ou le "o" tonique deviennent atones, ils se changent respectivement en "i" et "u" dans les mots dérivés :
Ainsi, "mela" donne "miluccia", "fegatu" > "figateddu", "catena" > "catinacciu", "porta" > "purtone", "bastonu" > "bastunata", "meddu" > "middurà", "lettara" > "littarina", "deci" > "dicina", "petra" > "pitraghju", "ghjornu" > "ghjurnata", etc.
Le même phénomène affecte la conjugaison des verbes :
pusà - eiu posu - no pusemu
spoddà - mi spoddu - ci spuddemu
1.3 - Accentuation
Les accents sont assez peu usités dans l'orthographe corse, et on peut le regretter car ils permettraient de préciser systématiquement l'emplacement de l'accent tonique et l'aperture des voyelles.
On commence cependant à les voir apparaître sur les panneaux indicateurs :
u Tàravu, u Bàraci, a Restònica ...
Ils ne sont utilisés ordinairement que pour marquer les finales des mots tronqués (parolle mozze ou tronche en it.). L'accent est alors un accent d'intensité ou "incalcu".
Ex : Sartè, Auddè ...
Ils servent également à distinguer des mots homonymes :
à
(préposition)
a article
è (et)
e (article)
sò (ils sont
so (je suis)
bòtte
(barriques)
botte (bottes)
tòrta (tourte)
torta (tordue)
ùn (négation)
un (article)
Notons enfin que hà est la 3e personne singulier du verbe avoir, ha étant la 2e personne (tu as). Par symétrie, on écrit hè (il est) là où l'italien écrit è.
On a ainsi "hà fattu" (ha fattu : il a fait), et "ha fattu" (ha vattu : tu as fait).
Le corse étant une langue à accent libre, on peut avoir l'accent sur la pénultième syllabe (parolle lisce), comme dans parolle, sur l'antépénultième syllabe (parolle sguillule) comme dans chjàchjere, éramu, à védeci, séttima , sur l'antéantépénultième (parolle bisguillule) : mittitemine, éntresine, andémucine ...
Dans le Sartenais, les voyelles e et o portent toujours l'accent tonique : sinon elles se transforment en i et u et deviennent atones.
2 - Les variantes régionales du corse.
On peut distinguer grossièrement deux aires principales de parlers, ne coïncidant ni avec la chaîne montagneuse centrale, ni avec la division administrative. En fait, il n'y pas une ligne de démarcation unique, mais un faisceau de lignes au tracé différent suivant la nature des différences :
Par exemple, le V en position forte se prononce "b" au nord d'une ligne reliant Vico à Ajaccio, Bocognano à Bastelica.
De même, l'aire où les deux "L" se transforment en "dd" (u beddu cavaddu) n'est pas la même. Ce son, aboutissement du latin -LL ou -L, se retrouve également en Sicile, Sardaigne et en Afrique du Nord.
D'une manière générale, on peut dire que les parlers du Sud ont gardé davantage d'archaïsmes et ont été moins influencés par le toscan. En revanche, ils sont plus proches du sarde.
La partie nord de la Sardaigne, désertée pendant les XVe et XVIe siècles du fait des maladies et des invasions barbaresques, avait été repeuplée par des populations venues de Corse à partir de la fin du XVIe siècle et au cours du XVIIIe siècle, ce qui explique les parentés entre le corse du Sud et le gallurais. Les Gallurais disent d'ailleurs "I Sardi" pour désigner les habitants du reste de l'île et se considèrent comme "Corsi".
Les parlers du Sud paraissent à l'oreille généralement plus rudes que ceux du Nord du fait des articulations consonantiques plus fortes, des redoublements de consonnes et de la réduction des voyelles à un souffle après une consonne forte.
Les principales différences des parlers du Sud de la Corse par rapport à ceux du Nord sont les suivantes :
2.1 - différences phonétiques :
- les
voyelles :
Le vocalisme du Sud se réduit aux trois voyelles a, i et u.
Les voyelles accentuées du latin, transposées au Nord et sur le continent dans le gallo-roman ou l'italo-roman (I devenant e et U devenant o), ont disparu dans le Sud :
Ainsi pilu/pelo, filu/filo, furru/forno, bucca/bocca, cruce/croce.
"pilu" (i bref) présente la même voyelle que "filu" (i long); de même "furru" (u bref) et muru (u long).
Les voyelles
e
et o ne sont conservées dans le Sartenais que si elles portent l'accent
tonique.
Le vocalisme
se
présente comme suit :
i bref donne i dans le Sud, e ouvert (è) dans le Nord :
D'où les oppositions siccu/seccu, fritu/fretu, pilu/pelu, iddu/ellu ...
u bref donne u dans le Sud, o ouvert dans le Nord :
D'où russu/rossu, cruci/croce, furru/fornu, puzzu/pozzu, suttu/sottu ...
Les e, qu'ils soient brefs ou longs, peuvent donner e fermé ou e ouvert dans le Sud, alors qu'au Nord, e long donnera e ouvert (è) et e bref donnera e fermé (é) :
Dans le Sud, on prononcera : séra, téla, méla, réta, séta, céra, mais vèna, tèna, rènu, fèsta, lèttu ...
L'impression
générale est d'inversion des apertures par rapport au nord, plutôt que
d'aperture systématique des voyelles : séra et non sèra,
quistu et non questu, mais pèttu
et non péttu ...
L'aperture coïncide avec la présence d'une consonne nasale après la voyelle ou d'une syllabe dite entravée par une consonne (chj et ghj conservant cependant le son ouvert).
De même, les o latins se résoudront en o ouverts ou fermés dans le Sud, en fonction des consonnes qui les suivent, alors que le o long donnera forcément un o ouvert au nord :
o fermé : focu, locu, colu, dolu, boiu ...
o ouvert : pôsu, nôdu, sônu, côsa, bônu, ômu, côrsu, môrti, côstu ...
Le o ouvert est beaucoup plus fréquent dans le Sartenais.
La mutation des voyelles s'accentue :
omu donne umonu, ochju uchjonu, escia isciutu, pensu pinsà.
A l'inverse, le u atone peut se changer en o en devenant tonique :
cuddà/coddu, pisà/pesu.
Les e et o atones sont quasi absents, avant la syllabe tonique (vargogna, ibidi, uccidà, uffiziu, alivi), comme après celle-ci (nazioni, saluta, mari ...)
Les voyelles finales sont très peu audibles, l'élision étant systématiquement pratiquée, ce qui donne une élocution plus rapide que dans le Cismonte.
- les
consonnes
:
- Les parlers du Sud ne connaissent pratiquement pas la lénition (affaiblissement) des consonnes : à part f devenant v en position faible et s devenant z, les autres consonnes sont très peu affaiblies. Ainsi on dira u capu (u gabu au N.), u pedi (u bee), mais "u viori" et "u zumeri".
Le Nord joue
uniquement sur la sonorisation, alors que le Sud utilise davantage la
tension : le B, le P, le T sont à son constant, à peine affaibli
parfois.
On a ainsi :
so' tori : sourd au Nord (so' tori), tendu au Sud (so' ttori)
un toru sourd (N)/ non tendu (S)
u toru sonore au Nord (u doru), non tendu au Sud (u toru)
- les parlers du Sud n'appliquent pas le bêtacisme du Nord : on a "vinu", "vinti", "vena"...
- Ils redoublent fréquemment les consonnes : u farru (u feru au Nord) ;
- Les consonnes s'assimilent fréquemment :
invarru/invernu
cistarra/cisterna
furru/fornu
En outre, le groupe -rn du nord passe à -rr au sud : carri au lieu de carne ...
- Particularité du Sud, la prononciation cacuminale (dd articulé avec la pointe de la langue relevée vers le haut du palais) évoquée plus haut (u cavaddu, piddà).
2.2 - différences grammaticales:
Les mots se treminant en -e au nord se terminent en -i au sud : u mari, u pani, parfois en -u : u purtonu ...
Dans le Sartenais, on trouve des pluriels masculins en -a, dérivés des pluriels neutres du latin.
Ainsi u corpu/i corpa, u mesi/i mesa ...
A l'inverse, les pluriels féminins se terminent en -i, sauf ceux portant l'accent tonique sur la dernière syllabe : a petra/i petri... mais i libertà.
Les infinitifs en -e atone du nord sont en -a atone au sud : essa, veda.
On ne trouve donc pratiquement pas de mots se terminant en -e.
2.3 - différences lexicales :
On trouve des différences lexicales, en nombre restreint cependant :
vaghjimu / auturnu, ghjacaru / cane, maiori / grande, missiavu / babbone, asinu / sumeri, mufroni, fazzulettu/mandile ...
2.4 - Les principaux dialectes du Sud
On peut distinguer cinq dialectes principaux :
-
le bonifacien, qui est en fait d'origine génoise ;
- le sartenais ;
- le taravais ;
- l'ajaccien rural (Prunelli et Gravona) ;
- l'ajaccien urbain.
L'aire sartenaise s'étend en fait de l'Alta Rocca jusqu'à la Gallura sarde.
Les nombreux I et U toniques changés ailleurs en i et o sont conservés (cruce, bucca, iddu ...). Cette originalité purement sartenaise disparaît dans la campagne environnante.
Par ailleurs,
de nombreux E et O se prononcent ouverts (comme en italien) : fèsta,
rèstu, pèttu, portu, pocu, mais fôcu, lôcu, onôri.
Les consonnes P, T et CHJ sont invariables en toute position.
Le S se prononce [TS] entre consonne et voyelle :
Corsica [kôr'tsiga], salsa [sal'tsa]
Autre particularité : le "DD" qui remplace non seulement le double L, mais aussi les groupes gli, glia issus du "li" latin :
fiddolu,
famidda, cavaddu, travaddu.
De nombreux masculins (ceux qui n'ont pas de féminin) prennent leur pluriel en -a :
u corpu/i corpa, u frati/i frata, un ovu/dui ôva.
Les substantifs dont l'accentuation est sur l'antépénultième syllabe font leur pluriel en "i" :
ànguli/ànguli, nivulu/nivuli, spàsimu/spasimi ...
Les noms
féminins font leur pluriel en "i", sauf les noms abstraits portant
l'accent tonique sur la dernière syllabe.
Dans l'Alta Rocca, on prononce [K] le C en n'importe qu'elle position, quand il n'est pas suivi d'un E ou d'un I : àmicu, amichévuli.
Le groupe "QU" se prononce toujours [kw] dans l'Alta Rocca : è di Quenza, a quarésima ...
On pratique fréquemment les contractions de propositions suivies d'articles :
à u donne au (prononcé o)
à i donne ai (prononcé é)
à a donne aa (prononcé a:)
Enfin, "beaucoup" se dit "parecchj", nosciu et vosciu se prononcent avec un o ouvert, le son "gu" est parfois prononcé "v": vadagnà, invernu, vuletta.
Il faut noter qu'à Sartène cohabitent deux idiomes: celui de l'Alta Rocca, parlé par les sartenais de souche, et celui du Taravo.
2.3 - Les problèmes de l'écriture du corse.
Aperçu historique
Ce n'est qu'en présence de la situation créée par la substitution progressive du français à l'italien comme langue écrite que l'on a ressenti le besoin d'écrire la langue populaire.
On trouve
quelques textes anciens écrits en corse, mais l'on n'a réellement
commencé à écrire le corse qu'à la fin du XIXe siècle, donc après la
fixation définitive de l'orthographe italienne, ce qui n'est pas
indifférent.
L'orthographe corse résulte d'un lent effort entrepris depuis Falcucci (1835-1902). Elle est très voisine de l'écriture italienne, mais s'en écarte parfois et a été adaptée de façon à noter des sons inconnus de l'italien officiel et à rendre compte des variétés dialectales.
Autant il paraît souhaitable que la langue garde sa diversité, autant il apparaît indispensable d'utiliser une graphie normalisée unique.
Problématique
Quelle forme choisir pour la langue " standard " ?
On peut sélectionner l'une des formes en présence : c'est la solution qui a prévalu en France.
On peut
également forger une forme nouvelle : dans ce cas une description
précise de variations dialectales est nécessaire pour forger une forme
moyenne. Au niveau de la graphie, comment transcrire un mot prononcé de
différentes manières sur le territoire, afin que tout le monde le
reconnaisse ?
Au niveau du lexique, quelle variante conserver lorsque le même objet ou la même notion ne sont pas nommées de la même façon dans les différentes formes dialectales ?
Au niveau de la syntaxe, comment choisir la norme ?
Dans les
grandes lignes, le corse s'écrit comme l'italien. Cependant, certains
particularités sautent aux yeux : la graphie "GHJ" et "CHJ", ainsi que
les "J" en fin de mot.
Cette dernière graphie est la semi-voyelle J, variante calligraphique du I à l'origine, disparue de l'italien au XIXe siècle. Elle traduit certains pluriels en -ii. On y trouve l'origine des noms propres Valery, Landry, Mary, Ottavi primitivement Valerj, Landrj, Marj, Ottavj.
Ce J
semi-voyelle existait en toscan.
Les graphies CHJ et GHJ sont une réponse à la nécessité de transcrire les phonèmes inconnus en italien : les affriquées palatales.
On écrit ainsi "chjaru" pour l'italien "chiaro" et "ghjornu" pour "giorno".
(On trouve dans d'anciens textes l'opposition cchi/chi : specchiu, struchiu, achiu, ghiornu).
Notons que "ochju" vient du latin "oculus" à travers "oclu" et que "vechju" vient de "vetulus" par "vetlu" puis "veclu".
Cette graphie a été longtemps critiquée, , notamment dans le Sud de la Corse où l'on a tendance à utiliser le J ; elle fait à présent quasiment l'unanimité.
Une transcription "à l'italienne" aurait eu pour inconvénient de faire écrire de la même façon des sons différents comme dans "schiattà" et "schjavu", "chi" et "chjave", "secchi" et "vecchj" ...
L'utilisation du J pour rendre les phonèmes [y] et [dy] peut-elle être envisagée ?
Si on la réserve à la position faible (solution de P.M. de la Foata), un même mot aurait eu des orthographes différentes selon la construction de la phrase :
un giornu/u jornu.
Si on l'utilise dans tous les cas, on ne rend pas compte du son "dy" et l'on s'éloignerait parfois de l'étymologie :
ghjaddu < gallus
ghjenaru < gener
mughjà < mugire
ghjirà < gyrare
ghjelu < gelu.
Cependant, dans de nombreux cas, cette orthographe se rapproche de l'étymologie latine :
jacca < jacere
jubila < jubilare
juncu < juncus
majali < majalis
On pourrait aussi envisager d'écrire les affriquées palatales "gi", mais on écrirait alors "gi" le son en position faible, qui se prononce "y".
un giornu [djornu] /u giornu [yornu]
Ce n'est pas très satisfaisant.
La solution retenue, si elle peut surprendre un francophone par son aspect compliqué, a l'immense mérite de permettre une écriture unifiée rendant compte de la mutation consonantique CHJ/GHJ analogue à celle du C et du G.
L'opposition Nord-Sud dans la graphie
Sauf
intention particulière de rendre les différences dialectales, on
s'oriente vers une écriture standard tenant compte au maximum de
l'étymologie pour transcrire les consonnes mutantes b-w, c-g,
f-v, p-b, qu-gu, s-z, t-d, v-w.
On utilisera les signes graphiques correspondant aux prononciations sourdes, quitte à les prononcer sonores pour ceux qui opèrent la sonorisation après une voyelle atone.
On écrit donc "focu", qui sera prononcé "focu" par ceux qui ne sonorisent pas. Les autres (ceux du Nord) appliqueront la règle générale qui veut que "C précédé d'une voyelle atone se prononce G".
A contrario, la graphie "fogu" excluerait les Corses du Sud qui ne sonorisent pas.
De même, on écrira "cità" plutôt que "città", afin que les gens du Nord puissent prononcer la sonore "d" ("cidà"), et que ceux du Sud prononcent t tendu : "città".
Pour les sonores qui ne s'affaiblissent nulle part en Corse (b et d), il suffit de les doubler : rubbà, sabbatu, addiu.
Ainsi, chaque locuteur, selon son origine, pourra interpréter de lui-même : au Nord, le "P" entre deux voyelles se prononcera toujours [b], F se prononcera toujours [v]. Au Sud, "LL" se prononcera toujours [dd], etc.
Dans certains cas cependant, la synthèse est difficile à opérer :
Dans le Nord,
le redoublement du C sert à conserver le son [TCH] qui se prononcerait
[DJ] avec un seul C : faccia, leccia, accia ...
Cette solution s'écarte parfois de l'étymologie :
accentu, mais minacia ou minaccia ?
accidenti, mais lècia ou leccia ?
bracciu, mais facenda ou faccenda ?
La graphie C pour conserver la valeur [g] après voyelle, cohérente dans le Sartenais, est discutable pour le Nord, même si elle permet dans de nombreux cas de conserver le C étymologique. Doit-on écrire "aricusta" (de locusta), "biddicu" (umbilicus), "fècatu" (ficatum), "làcrima", "pricà" ou bien "aligosta", "billicu", "fégatu", "làgrima", "pregà" ?
Il faut en
l'espèce tenir compte des régions de Corse où le g intervocalique est
amui : figatellu [fi'atellu], ligà [li'à], etc et du fait que le C,
toujours adouci entre deux voyelles dans le Sud, reste, dans le Nord,
dur après l'accent tonique.
Deux
particularités de l'orthographe communément utilisée nous paraissent
discutables : le h ajouté aux auxiliaires dans hè et hà, et l'écriture
"è" de la conjonction de coordination. Ce choix paraît relever d'une
volonté de se démarquer de l'italien ... Pourquoi n'être pas allé au
bout de l'étymologie en orthographiant "havè" plutôt que "avè" ?
*
*
*
La grande majorité de ceux qui écrivent aujourd'hui en corse s'accorde sur la même pratique orthographique.
Cette orthographe n'est pas plus compliquée ou artificielle que l'orthographe française. En effet, personne n'est surpris de devoir écrire trois voyelles successives pour figurer le son d'une quatrième dans "eau", ni de prononcer [segon] ce qui s'écrit "second", ni du fait que le mot "oiseau" ne comporte dans sa forme orale ni O, ni I, ni S, ni E, ni A, ni U !
Rappelons la proposition de George Bernard Shaw d'écrire "ghoti" le mot fish (gh=f comme dans enough, o=i comme dans women et ti=sh comme dans nation !)
Le système adopté a l'immense avantage de permettre de prendre en compte les variantes de prononciation locales.
Les noms de lieux
On relève des
origines pré-latines liées à une particularité du relief (Calacuccia,
Avapessa, Carbini, Alzi) ou au type de culture : (Olmetu, Frassetu,
Carpinetu, Salicetu). A leur arrivée, les Français ont repris la
transcription italienne des noms propres, à quelques exceptions près
(l'Ile-Rousse et les noms de saints : Saint-Florent, Ste Lucie de
Tallano, St Pierre de Venaco, etc).
La récente initiative de généralisation du bilinguisme sur les panneaux routiers, à l'instar de ce qui se pratique depuis longtemps en Provence ou en Bretagne, officialise les orthographes (et permet également aux panneaux de rester intacts ...).
On trouve
ainsi
Belvédère/Belvidè, Argiusta-Moricco/Arghjusta Muricciu, Moca-Croce/Macà
Croci, Olivese/Livesi, Aullène/Auddè ...
On pourra certes discuter à l'infini de la légitimité de corsiser des noms qui n'ont jamais été orthographiés autrement qu'en toscan.
Est-il légitime de faire "cadrer" l'orthographe avec la prononciation ? En particulier se pose le problème des noms de lieux aux finales "tronquées" :
Sartè, Altaghjè, Auddè, Belvidè, Bisè, Bucugnà, Casaglió, Cuzzà, Fuzzà, Tizzà, Bicchisgià, Surbuddà...
On peut penser que, comme tous les mots portant l'accent tonique sur la dernière syllabe, ils comportaient à l'origine une finale tronquée par l'usage, à moins que ce soit le nom des habitants qui ait donné la consonne finale : Sartinesi -> Sartène -> Sartè ?
Rappelons que les syllabes atones ont chuté du latin dès l'origine : ainsi òculus a donné "ochju", auriculam "arechja", civitàtem "cità", habère "avè"
2.4 - Statut actuel et perspectives du corse.
Le discours sur la langue corse est resté longtemps - et est encore quelque peu - biaisé par des présupposés idéologiques ou politiques. Pour les Italiens, surtout pendant l'entre-deux-guerres, le corse est un dialecte italien comme les autres.
En réaction contre les visées irrédentistes mussoliniennes, les Français - dont de nombreux Corses - ont alors eu tendance à exagérer outre mesure les différences avec l'italien. Pourtant tous les spécialistes, italiens ou non, considèrent que le corse se rattache aux langues italiques.
La politique française a consisté de tous temps à imposer le français sur tout le territoire national :
Par l'Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), François Ier interdit le latin, le breton et l'occitan pour les actes officiels et impose le francien.
Dès 1768 Louis XV tente d'imposer le français en Corse. Après la Révolution, on cherche à faire disparaître l'italien de l'usage écrit et officiel. La Convention avec l'abbé Grégoire réprime les "patois" en 1793-94. Cependant, jusqu'au milieu du XIXe siècle, le français, bien que langue officielle, est supplanté par le corse pour la conversation et par l'italien pour la culture écrite et les jeunes Corses ont longtemps continué à aller en Italie poursuivre leurs études.
A partir du Second Empire, l'italien s'efface : interdit en 1852 dans les actes d'état civil, il disparaît peu à peu dans la pratique des notaires, des avocats, des prêtres. En 1938, les autorités religieuses rendent obligatoire le prêche en français.
Se trouvent bientôt seuls en présence le corse, langue parlée, et le français, langue officielle. Les deux idiomes appartenant à deux aires linguistiques différentes, ils ne peuvent être complémentaires comme l'étaient le corse et l'italien.
La substitution brutale du français à l'italien a transformé la situation de complémentarité corse/italien en une situation de diglossie/concurrence entre deux langues dont l'une ne pouvait plus être le dialecte de l'autre.
Il ne restait donc plus au corse qu'à disparaître ou à devenir lui-même une langue écrite.
On ne peut actuellement parler de bilinguisme (deux langues officielles ou de statut équivalent).
Au contact du français pendant deux siècles, le corse a survécu, mais a subi une francisation du lexique pour les objets postérieurs au XVIIIe siècle, alors que dans le même temps les Italiens forgeaient des néologismes.
Et peu à peu, on assiste à une francisation se traduisant par la substitution d'un gallicisme au mot corse ("lunetti" au lieu de "spichjali", "una buata d'allumetti" pour "una scatola di fulminenti").
Parallèlement, les formes grammaticales ont également subi l'influence du français et généré des barbarismes, par exemple : "vene di sorte" décalqué de "il vient de sortir".
La question est de savoir si l'on veut sauvegarder le corse. Dans l'affirmative, laisser faire l'évolution "naturelle" ne peut qu'aboutir à l'extinction totale de la langue corse, par suite de la diminution fatale du nombre de locuteurs par décès des anciens, perte de l'usage de la langue par les jeunes générations dont une partie quitte la Corse, abâtardissement de la langue sous l'influence du français (gallicismes), qui fait irruption dans chaque foyer par les media.
Par conséquent, une démarche volontariste est nécessaire. Dans les années 70, une large prise de conscience s'est produite, se traduisant par l'affirmation de la personnalité et de l'identité culturelles corses et la volonté de sauvegarder le patrimoine culturel, notamment dans la poésie ou le chant.
Cette prise de conscience a - enfin - abouti en 1974 à la reconnaissance officielle du corse comme langue régionale.
En effet, la loi Deixonne, votée en 1951, qui autorisait l'enseignement facultatif du basque, du breton, du catalan et de l'occitan, ne s'est pas appliquée au corse, qui n'était pas considéré comme une langue régionale, mais comme une langue allogène, de même que l'alsacien.
Cette première étape ne suffira pas à sauver la langue : il faudra pour cela que les Corses aient la capacité de créer des oeuvres modernes en corse et qu'ils aient la volonté d'utiliser le corse quotidiennement dans la vie courante et dans les media, en faisant vivre la langue. En effet, bien souvent, les locuteurs butent sur un mot n'existant pas en corse traditionnel et n'ont pas forcément l'idée de puiser dans le fonds lexical : Ainsi, on peut entendre : "cordes à sauter, ùn ci n'hè più ?" ou lire : "So Corsu, aghju l'autocollant" !!! Cela n'est pas très grave, il vaut mieux faire des "fautes" plutôt que s'abstenir de parler.
On ne défend une langue qu'en la pratiquant. Contre la disparition du corse, on ne peut que dresser l'énergie de la volonté.
La survie du corse ne se fera pas contre quelqu'un mais par les corses eux-mêmes. Il ne s'agit pas d'opposer le corse au français, mais de permettre une coexistence harmonieuse des deux langues. Il faut accepter une identité multiple.
D'aucuns jugeront cette démarche inutile. Quel intérêt y aurait-il, à notre époque de mondialisation, à tirer du quasi oubli une langue ne concernant pas plus de 200 000 personnes ?
Le premier intérêt, c'est que, comme dans toute langue, il y a dans la langue corse des expressions admirables.
D'autre part, sait-on que l'irlandais, langue officielle de l'Irlande, n'est parlé que par 3% de la population ? Que tout jeune luxembourgeois apprend le luxembourgeois, le français et l'allemand ?
En outre, dans le monde méditerranéen actuel, la possession d'une langue de filiation latine peut être une chance, et non un handicap. Le développement de l'enseignement du corse ne saurait être considéré comme un luxe inutile ou comme une manifestation d'indépendantisme, mais peut, s'il est fait de façon intelligente, être un enrichissement et une ouverture sur l'ensemble des pays du bassin méditerranéen.
Enfin, notre époque se caractérise à la fois par une mondialisation des échanges et de la culture et par une volonté de conservation des racines.
Il y a d'ailleurs contradiction entre les prises de position françaises de défense du plurilinguisme en Europe ou dans le monde (cf. le Québec ou l'ONU) et le peu d'empressement mis à appliquer ce principe aux langues régionales en France. On peut dire que la politique linguistique de la France a une cohérence téléologique profonde, la défense du français, qui la mène à des stratégies variées et en fin de compte à une incohérence théorique non moins profonde. La seule cohérence, non assumée officiellement, est que la France ne défend pas partout les mêmes principes, parce qu'elle veut défendre la langue française, et non des principes universels comme le respect de toutes les cultures ...
DEUXIEME PARTIE :
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