A lingua corsa
Eléments de langue corse

Dernière mise à jour : 01/02/2017

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2 - Les variantes régionales du corse.

On peut distinguer grossièrement deux aires principales de parlers, ne coïncidant ni avec la chaîne montagneuse centrale, ni avec la division administrative. En fait, il n'y pas une ligne de démarcation unique, mais un faisceau de lignes au tracé différent suivant la nature des dif­férences :

Par exemple, le V en position forte se prononce "b" au nord d'une ligne reliant Vico à Ajaccio, Bocognano à Bastelica.

De même, l'aire où les deux "L" se transforment en "dd" (u beddu cavaddu) n'est pas la même. Ce son, aboutissement du latin -LL ou -L, se retrouve également en Sicile, Sardaigne et en Afrique du Nord.

D'une manière générale, on peut dire que les parlers du Sud ont gardé davantage d'archaïsmes et ont été moins influencés par le toscan. En revanche, ils sont plus proches du sarde.

La partie nord de la Sardaigne, désertée pendant les XVe et XVIe siècles du fait des maladies et des invasions barbaresques, avait été repeuplée par des populations venues de Corse à partir de la fin du XVIe siècle et au cours du XVIIIe siècle, ce qui explique les parentés entre le corse du Sud et le gallurais. Les Gallurais disent d'ailleurs "I Sardi" pour désigner les habitants du reste de l'île et se considèrent comme "Corsi".

Les parlers du Sud paraissent à l'oreille généralement plus rudes que ceux du Nord du fait des articulations consonantiques plus fortes, des redoublements de consonnes et de la réduction des voyelles à un souffle après une consonne forte.

Les principales différences des parlers du Sud de la Corse par rapport à ceux du Nord sont les suivantes :

2.1 - différences phonétiques :

- les voyelles :

Le vocalisme du Sud se réduit aux trois voyelles a, i et u.

Les voyelles accentuées du latin, transposées au Nord et sur le continent dans le gallo-roman ou l'italo-roman (I devenant e et U devenant o), ont disparu dans le Sud :

Ainsi pilu/pelo, filu/filo, furru/forno, bucca/bocca, cruce/croce.

"pilu" (i bref) présente la même voyelle que "filu" (i long); de même "furru" (u bref) et muru (u long).

Les voyelles e et o ne sont conservées dans le Sartenais que si elles portent l'accent tonique.

Le vocalisme se présente comme suit :

i bref donne i dans le Sud, e ouvert (è) dans le Nord :

D'où les oppositions siccu/seccu, fritu/fretu, pilu/pelu, iddu/ellu ...

u bref donne u dans le Sud, o ouvert dans le Nord :

D'où russu/rossu, cruci/croce, furru/fornu, puzzu/pozzu, suttu/sottu ...

Les e, qu'ils soient brefs ou longs, peuvent donner e fermé ou e ouvert dans le Sud, alors qu'au Nord, e long donnera e ouvert (è) et e bref donnera e fermé (é) :

Dans le Sud, on prononcera : séra, téla, méla, réta, séta, céra, mais vèna, tèna, rènu, fèsta, lèttu ...

L'impression générale est d'inversion des apertures par rapport au nord, plutôt que d'aperture systématique des voyelles : séra et non sèra, quistu et non questu, mais pèttu et non péttu ...

L'aperture coïncide avec la présence d'une consonne nasale après la voyelle ou d'une syllabe dite entravée par une consonne (chj et ghj conservant cependant le son ouvert).

De même, les o latins se résoudront en o ouverts ou fermés dans le Sud, en fonction des consonnes qui les suivent, alors que le o long donnera forcément un o ouvert au nord :

o fermé : focu, locu, colu, dolu, boiu ...

o ouvert : pôsu, nôdu, sônu, côsa, bônu, ômu, côrsu, môrti, côstu ...

Le o ouvert est beaucoup plus fréquent dans le Sartenais.

La mutation des voyelles s'accentue :

omu donne umonu, ochju uchjonu, escia isciutu, pensu pinsà.

A l'inverse, le u atone peut se changer en o en deve­nant tonique :

cuddà/coddu, pisà/pesu.

Les e et o atones sont quasi absents, avant la syllabe tonique (vargogna, ibidi, uccidà, uffiziu, alivi), comme après celle-ci (nazioni, saluta, mari ...)

Les voyelles finales sont très peu audibles, l'élision étant systématiquement pratiquée, ce qui donne une élocution plus rapide que dans le Cismonte.

- les consonnes :

- Les parlers du Sud ne connaissent pratiquement pas la lénition (affaiblissement) des consonnes : à part f devenant v en position faible et s devenant z, les autres consonnes sont très peu affaiblies. Ainsi on dira u capu (u gabu au N.), u pedi (u bee), mais "u viori" et "u zumeri".

Le Nord joue uniquement sur la sonorisation, alors que le Sud utilise davantage la tension : le B, le P, le T sont à son constant, à peine affaibli parfois.

On a ainsi :

            so' tori : sourd au Nord (so' tori), tendu au Sud (so' ttori)

            un toru sourd (N)/ non tendu (S)

            u toru sonore au Nord (u doru), non tendu au Sud (u toru)

- les parlers du Sud n'appliquent pas le bêtacisme du Nord : on a "vinu", "vinti", "vena"...

- Ils redoublent fréquemment les consonnes : u farru (u feru au Nord) ;

- Les consonnes s'assimilent fréquemment :

            invarru/invernu

            cistarra/cisterna

            furru/fornu

En outre, le groupe -rn du nord passe à -rr au sud : carri au lieu de carne ...

- Particularité du Sud, la prononciation cacuminale (dd articulé avec la pointe de la langue relevée vers le haut du palais) évoquée plus haut (u cavaddu, piddà).

2.2 - différences grammaticales:

Les mots se treminant en -e au nord se terminent en -i au sud : u mari, u pani, parfois en -u : u purtonu ...

Dans le Sartenais, on trouve des pluriels masculins en -a, dérivés des pluriels neutres du latin.

Ainsi u corpu/i corpa, u mesi/i mesa ...

A l'inverse, les pluriels féminins se terminent en -i, sauf ceux portant l'accent tonique sur la dernière syllabe : a petra/i petri... mais i libertà.

Les infinitifs en -e atone du nord sont en -a atone au sud : essa, veda.

On ne trouve donc pratiquement pas de mots se terminant en -e.

2.3 - différences lexicales :

On trouve des différences lexicales, en nombre restreint cependant :

vaghjimu / auturnu, ghjacaru / cane, maiori / grande, mis­siavu / babbone, asinu / sumeri, mufroni, fazzulettu/mandile ...

2.4 - Les principaux dialectes du Sud

On peut distinguer cinq dialectes principaux :

          - le bonifacien, qui est en fait d'origine génoise ;
          - le sartenais ;
          - le taravais ;
          - l'ajaccien rural (Prunelli et Gravona) ;
          - l'ajaccien urbain.

L'aire sartenaise s'étend en fait de l'Alta Rocca jusqu'à la Gallura sarde.

Les nombreux I et U toniques changés ailleurs en i et o sont conservés (cruce, bucca, iddu ...). Cette originalité purement sartenaise disparaît dans la campagne environnante.

Par ailleurs, de nombreux E et O se prononcent ouverts (comme en italien) : fèsta, rèstu, pèttu, portu, pocu, mais fôcu, lôcu, onôri.

Les consonnes P, T et CHJ sont invariables en toute position.

Le S se prononce [TS] entre consonne et voyelle :

            Corsica [kôr'tsiga], salsa [sal'tsa]

Autre particularité : le "DD" qui remplace non seulement le double L, mais aussi les groupes gli, glia issus du "li" latin :

fiddolu, famidda, cavaddu, travaddu.

De nombreux masculins (ceux qui n'ont pas de féminin) prennent leur pluriel en -a :

            u corpu/i corpa, u frati/i frata, un ovu/dui ôva.

Les substantifs dont l'accentuation est sur l'antépénultième syllabe font leur pluriel en "i" :

            ànguli/ànguli, nivulu/nivuli, spàsimu/spasimi ...

Les noms féminins font leur pluriel en "i", sauf les noms abstraits portant l'accent tonique sur la dernière syllabe.

Dans l'Alta Rocca, on prononce [K] le C en n'importe qu'elle position, quand il n'est pas suivi d'un E ou d'un I : àmicu, amichévuli.

Le groupe "QU" se prononce toujours [kw] dans l'Alta Rocca : è di Quenza, a quarésima ...

On pratique fréquemment les contractions de propositions suivies d'articles :

            à u donne au (prononcé o)

            à i donne ai (prononcé é)

            à a donne aa (prononcé a:)

Enfin, "beaucoup" se dit "parecchj", nosciu et vosciu se prononcent avec un o ouvert, le son "gu" est parfois prononcé "v": vadagnà, invernu, vuletta.

Il faut noter qu'à Sartène cohabitent deux idiomes: celui de l'Alta Rocca, parlé par les sartenais de souche, et celui du Taravo.

Peu à peu, le latin vulgaire s'est différencié du latin classique, tant au niveau des déclinaisons, des conjugaisons et de la syntaxe, qu'à celui du vocabulaire et de la prononciation :

Le contact avec les langues "barbares" provoque une fragmentation linguistique de la Romania.

Le latin importé dans les colonies romaines subit, dans chacune de ces colonies, des modifications liées en particulier au substrat et à des facteurs sociaux, géographiques et chronologiques.

Dès le IIe siècle, les différentiations s'accentuent :

A l'Ouest, on conserve le "S" final et on sonorise les consonnes sourdes intervocaliques : "P" a tendance à devenir "B", "T" devenant "D", "C" devenant "G".

A l'Est, le S final disparaît et les sourdes demeurent. Dans ces deux zones, les I et U brefs ont tendance à se transformer en "E" et "O".

Au contraire, dans les îles de la Méditerranée, on conserve les i et u brefs du latin.

La palatisation se généralise. Cependant, seule la Sardaigne conserve le "C" dur devant toutes les voyelles, alors que Corse et Sicile le palatisent devant E et I.

Plus le latin étend sa diffusion, plus il se diversifie, à la fois sous l'influence du substrat et de son évolution propre. Cependant, la différenciation du latin pendant l'Empire n'avait abouti qu'à la constitution de variétés dialectales dominées par le latin classique, langue de l'administration, du droit, des intellectuels et de la religion.

Après l'an 284, Rome perd son statut de capitale. Le morcellement administratif et politique accélère la diversification linguistique qui va donner naissance aux langues romanes. Ce processus s'intensifie entre le Ve et le IXe siècle, sous l'influence des invasions germaniques (Vandales, Wisigoths, Burgondes, Alamans, Ostrogoths, Saxons, Angles, Lombards, Francs) et arabes (Sarrasins). 

Pendant le règne de Charlemagne, on tentera de réutiliser le latin classique, mais sans succès tant l'écart entre la "lingua latina" et la "lingua romana" s'était élargi. Le serment de Strasbourg en 842 marque symboliquement la naissance des nouvelles langues : Charles le Chauve et Louis le Germanique adressent le même discours à leurs guerriers, l'un en "roman", l'autre en "tudesque". 

La lingua romana rustica deviendra le français tandis que la lingua teudisca donnera naissance à l'allemand.

2 - Naissance et évolution de l'idiome corse.

1.1 - Les origines pré-latines.

On ne sait pas grand chose du langage des insulaires d'avant les Romains. Ils parlaient, semble t-il, une langue rude et incompréhensible pour les Romains. 

La parenté certaine avec le toscan ne doit pas faire oublier les origines prélatines du corse : ibères, ligures, étrusques.. La toponymie abonde de bases préindo-européennes. Ainsi, "Corsica" dérive du radical "KOR-S" qui évoque un re­lief dentelé; "Sartè", comme "Sardaigne", du radical "SAR". "Calasima" et "Calacuccia" dérivent du radical "KAL", "Palleca" de "PAL", "Tallano" de "TAL". Le radical "CUK" de "Cucco" et "Cucuruzzu" se retrouve en sarde (kukkuru="pointe, hauteur") et en sicilien (cucca="tête"), ainsi que dans les toponymes Montcuq, Cucuron, etc.

Les termes de flore et de faune rappellent également les origines pré-latines : "taravellu" (asphodèle) dérive de la base TAR, de même que Taravu.

L'indo-européen "cane" n'a pas effacé l'antique "ghjacaru" dont on retrouve l'équivalent au Pays Basque, en Georgie. De même, des mots tels que tafonu, teppa, sappara, muvra, caracutu, ghjallicu sont d'origine pré-indoeuropéenne. La prononciation dite "cacuminale" des LL dans le Sud (cavaddu, famidda, ciudda, uddastru, iddu) est également d'origine pré-latine (probablement ibère).

2.2 - La latinisation

Les auteurs divergent sur le rythme de la latinisation : alors que la conquête de la Corse, commencée en 259 av J.-C, est achevée en 27 av. J.C, la latinisation ne serait pas encore faite au 1er siècle de notre aire. Cependant, avant que la Corse ne tombe sous l'influence toscane, la latinisation est accomplie. En sont pour preuve la survivance dans l'Alta Rocca du I et du U brefs latins sous l'accent (pilu, furca), passés dans la péninsule à E et O dès la fin du IIIe siècle après J.-C.

Ce traitement vocalique particulier témoigne de l'appartenance des parlers de l'extrême Sud et de la Sardaigne à la plus ancienne strate de latinisation. A partir de ce vocalisme de type Sarde, la pénétration du toscan par le Nord-Est aurait modifié davantage les parlers du Nord, bien que le système vocalique du Nord présente de fortes dissemblances avec le système toscan.

La longue évolution vocalique du latin a conduit à un idiome de type roman dont la parenté avec le latin est frappante : les transformations caractéristiques des autres langues romanes ne se sont pas produites systématiquement.

Le Corse a même conservé des étymologies latines là où l'italien a utilisé des étymologies différentes :

calà/abbassare
dannificu/dannoso
stazzone/bottega

La palatisation a touché la Corse beaucoup plus faiblement que l'Italie ou a fortiori la France.
Ainsi, le C latin a été palatisé en [tch], le G en [dge], le X et le SC en [che] :

[tch]
[dge]


[che]

[ge] 


[gne]
[ly]
celum>celu
paginam>pagina
galbinus>giallu
(NB : Dans le Sud, ces mots deviennent paghjina et ciaddu).
nascere>nasce
coxam>coscia
basium>basgiu
caseum>casgiu
calcaneum>calcagnu
vineam>vigna
paleam>paglia (padda dans le S.)
mulier>moglia (mudderi dans le S.)

La palatisation plus limitée que dans d'autres régions a donné naissance aux affriquées palatales typiques du corse, par transformation des consonnes latines GL, GI, DI, RI et J en GHJ (dy), CL et TL en CHJ (ty).

[dy]



 

 





[ty]
coagulare>caghjà
plagiam>piaghja
diurnum>ghjornu
vigilare>vighjà
angelus>anghjulu
aream>aghja
auricula>arechja
pares>paghju
juniperum>ghjineparu
jungere>ghjunghje
jocalis>ghjuvellu

vetulu>vechju
clamare>chjamà
clarum>chjaru
circulum>chjerchju
clavis>chjave
oculus>ochju

2.3 - Les particularités tyrrhéniennes et l'influence toscane

Au Moyen-Age, la communauté linguistique corso-sarde se distend, la Corse étant attirée dans l'orbite toscane, alors que la Sardaigne se replie sur elle-même.
L'influence toscane est massive. On la retrouve dans le vocabulaire (tamantu, avale au lieu de ora ou adesso, nimu au lieu de nessuno, ancu au lieu de anche ...), les sons, la morphologie, la syntaxe :

"u mi da" au lieu de "me lo dai".

Cependant, comme on l'a vu, le toscan a moins pénétré le sud-ouest de l'île que le nord-est.

Les correspondances entre le corse et le toscan médiéval sont très nombreuses : "sapemu" ou "sentimu", là où l'italien moderne dira "sapiamo" et "sentiamo".

De même, les formes enclitiques "bàbbitu", "màmmata" se retrouvent à Garfagnana et dans l'île d'Elbe.

Le corse a conservé des archaïsmes toscans ayant disparu de l'italien actuel, ainsi que des particularités tyrrhéniennes antérieures au toscan.

La diphtongaison s'est très peu produite : celum a donné "celu" sans que le E se transforme en IE comme dans l'italien "cielo".

Au nombre des archaïsmes tyrrhéniens, on peut citer :

- le U atone de la syllabe finale

        - les finales -I au lieu de -E
        - la transformation en A des O, U, E latins : aliva, arechja, acellu
        - au Sud : les mots umbra, ulmu, piru, bucca comme en sarde, calabrais ou lucanien.

- le passage de LL à DD dans le Sud (consonnes dites réflexes ou cacuminales, que l'on retrouve en Sicile)

- les mots caracutu (houx), talaveddu (asphodèle), tafonu (trou), ghjacaru (chien), mufroni (mouflon).

Parmi les archaïsmes toscans, citons :

- les pluriels féminins en -E ;

        - les pluriels masculins en -A au Sud;
        - l'article "u" (il en italien est une dérive du toscan lo vers lu et u) ;
        - Santu ou Sant' au lieu de San :
        - les adjectifs possessifs pour tous genres et nombres (la tuo veste) ;
        - les possessifs en position enclitique (màmmata) ;
        - les désinences verbales -emu et -imu lorsque l'italien donnera -iamo : sapemu/sapiamo ;
        - l'ordre des pronoms : "la ti dono".

- au niveau du vocabulaire, les mots tamantu, nimu, avale, aghju (tosc. aggio) ...


2.4 - Les emprunts aux langues germaniques

Les invasions, comme celle des Vandales, ont apporté, comme dans le reste de la Romania, de nombreux mots d'origine germanique :

wërra>guerra/verra
warda>guardia
rauba>rubbà
spor>sperone
wanjan>guani/varni
witan>guidà/vidà

De même, les mots vastedda, fiadoni et vaghjimu sont respectivement issus de wastil (qui a donné "gâteau" en français, flado (flan) et waidan.

Certains prétendaient même que le mot ghjacaru viendrait de l'allemand Jagerhund (chien de chasse). En fait, il semble que ce mot soit d'origine beaucoup plus ancienne ...

2.5 - L'influence génoise

Elle est faible, à l'exception de Bonifacio, dans la mesure où les génois avaient déjà adopté le toscan comme langue écrite.

Cependant on dit en Corse, comme en génois : luni, marti, mercuri, etc.

Les mots brandali (trépied), brennu (son), carbusgiu (chou), spichjetti (lunettes), mandile (fichu), tisori (ciseaux), arrimbà, bancalaru, carrega, carrughju, scagnu sont également empruntés au génois.


II - Unité et diversité du Corse contemporain

1 - Morphologie du corse

Le corse se caractérise principalement, pour sa morphologie :

- par la variété d'intensité de certaines consonnes, dites "cambiarine", selon leur position dans le mot ou la phrase ;

- par un système vocalique particulier.

1.1 - Consonnes et mutation consonantique.

Les 12 consonnes et 2 semi-consonnes (J et V) du latin se sont conservées en corse, qui connaît deux sons particuliers (affriquées palatales) rendus par CHJ et GHJ.

Une des principales particularités du corse est la variation du son de la plupart des consonnes (mutation consonantique).

En effet, selon les lettres qui leur sont contiguës ou leur position dans la phrase, 13 consonnes dites "cambiarine" sont articulées plus ou moins fortement ou plus ou moins faiblement.

Elles sont dites mutantes par prédétermination consonantique (cunsunatura capunanzu).

Ces cambiarine sont : B, C, D, F, G, P, Q, S, T, V, Z ainsi que les groupes CHJ et GHJ.

Les 4 autres consonnes (L, M, N et R) sont constantes.

La mutation des consonnes suit la règle suivante :

Après ponctuation, accent tonique ou consonne, les consonnes sont dites en position forte et ont un son plein (dur); dans tous les autres cas, les consonnes sont dites en position faible et sont atténuées (adoucies).

Cet adoucissement va dans certains cas juqu'à la mutation de valeur, "F" devenant "V", "T" devenant "D", "C" devenant "G", "S" devenant "Z", etc.

On a ainsi cane/[u gane], santu/[u zantu], etc.

Cette transformation, que l'on retrouve également en Ombrie méridionale et dans le Latium, est plus sensible dans le Nord que dans le Sud, où la consonne est affaiblie mais pas transformée.

B

Le B est dur après consonne. Doux après voyelle, il se prononce alors "w" au Nord et "b" peu atténué au Sud.

Ex : un bellu bancu se prononce [un bellu uancu] dans le Nord.

C

La prononciation du C varie selon qu'il est suivi ou non de E ou I. 

Dans ce cas, il se prononce [TCH] (ou [DJ] dans le Nord).

Dans les autres cas, il se prononce [G] ou [K]:

Entre deux voyelles, il est adouci en [G].

Il est dur ("[K]") après point, accent ou consonne :

Ex :      u bacinu [u badjinu]
            u fucone [u fugone]
            a carri cruda [a ga'ri gru'da]
            Bastélica [Basté'liga]

Dans les mots dérivés, CH correspond au maintien de la valeur initiale :

            mànica > manichedda
            àmicu > amichèvuli
            pricà > prichera (dans le Nord, on écrira plutôt pregà et preghera);

D

s'atténue plus ou moins selon les localités.

F

Le F sera :                sourd et tendu après accent : hè fatta

                               dur (sourd) après consonne ou à l'initiale absolue : un fattu, facciu.

                               doux (sonore) et non tendu après voyelle atone : 

"aghju fattu" se prononce [adiou vatou], "u fiatu" [u viatu], "u tafonu" [u tavonu], "a filetta" [a vilet'a].

G

Le G a généralement la valeur du G vélaire de "gai".

Il s'adoucit, voire s'efface devant a, o, u en position intervocalique ou après voyelle atone en initiale devant r.

Ex :      a gola [a'(g)o'la]
            u granu [u 'ra'nu]

Le maintien du son G avec e et i s'obtient en intercalant un h :

Ex :             ghirlanda

P

Entre deux voyelles à l'intérieur d'un mot, P est atténué en [b] dans le Nord, simplement affaibli dans le Sud (mais pas du tout dans le Sartenais).

Ex :      u capu [u ca'bu]
            u pani [u ba'ni]

Q

Il est prononcé [KW] (Quist'annu) ou [GW] (di Quenza, liquidu) selon sa position.

Précédé de C, sa valeur forte est conservée : acqua.

S

Il se prononce dur ("S") comme dans "salut" :

            - après ponctuation, accent tonique, consonne :

                        Salutu, à sàbbatu, trè suldata

            - devant C suivi de A, O, U ou H :

                        scàtula, boscu, schèlatru

            - devant F, P, Q et T :

                        disfattu, spirdu, Pasqua, stazzona

            - lorsqu'il est doublé :

                        assassinu.

Il est doux ("Z") en position intervocalique (casanu, màsimu ...), en position initiale après voyelle non accentuée et devant voyelle (una sedda) et avant B, D, G, V, M et N (sbatta, sdrughjà, sguidà).

Dans le Sartenais, il se prononce "TS" lorsqu'il est entre une consonne et une voyelle :

Corsica [cor'tsiga], pinseri [pint'seri], mansu [man'tsu], in Sartè [in'tsartè].

T

Entre deux voyelles, il est atténué en "d" au Nord, en "t" au Sud (pas dans le Sartenais).

Ex :      a catena > cadena
            u piscatore > piscadore

V

Atténué en "B" doux au commencement d'un mot ou devant une consonne au Nord, V est atténué (son "W") ou effacé entre deux voyelles ou à l'initiale, après voyelle non accentuée.

Dans le Sud, V se prononce comme en français en position initiale après ponctuation, voyelle accentuée ou consonne, ainsi qu'à l'intérieur d'un mot après consonne ou devant r : Calvi, muvra, invernu.

Ex :      veranu           [beranu] (N.)
            vergogna       [bergogna]
            un vinu         [un' binu]
            povaru          [po'aru]
            alivetu          [aliwetu].

Z

Comme le S, se prononce "TS" ou "DZ" selon le cas :

            zappà             [tsapa']
            in Zicavu         [in'tsi'gawu]
            alzà                [al'tsà]
            Cuzzà             [cu'tsà]

mais on a :

            orzu                 [ôr'dzu]
            lonzu               [lon'dzu].
            mezu               [me'tsu]
            laziu                [la'dziu]

Nous reviendrons plus loin sur l'orthographe, longtemps controversée, des affriquées palatales CHJ et GHJ dites "inchjaccatoghji".

CHJ

Ce signe ternaire se prononce "TY" après point, accent ou consonne, "DY" au Nord ou "Y" au Sud en début de mot après une voyelle atone : a chjave [a tiave], u chjosu [u tiosu], l'ochju [l'otiu], duie chjachjere [douyé dyàtièrè].

A Sartène, il est invariable et se prononce toujours "TY" : [duie tiatiari].

GHJ

Se prononce "DY" après point, accent ou consonne, ou "Y" en début de mot ou après voyelle non accentuée :

            Ghjàcumu [dia'cumu], un ghjàcaru [dià'garu],

mais

            a ghjesia di Ghjunchetu [a yesia di yunketu].

Rappelons enfin que CI se prononce [TCH], que SCI donne [CH], et que la chuintante sonore rendue en français par le J est orthographiée SG (+ E ou I).

En résumé :

graphie corse équivalent français son exemple
A a de cat (angl.)     ae  a carne [a gaerne]
     a de tomate    a         a fame [a va'mi]
C                c de cadeau   k            trè case [trè ka'si]
     tch de match    tch             cità [tchità']
E         é de blé         e        u seru [u zé'ru]
                è de mère     è  a mela [a mè'la]
F f de faim trè fetti [trè fè'ti]
  v de vache a fame [a va'mi]
V   v Calvi [cal'vi]
  w de water w a vacca [a wa'ka]
      ovu [ô'wu]
G dj de djebel dj gestu [djes'tu]
i de pile i a pila [a pi'la]
  i de pied    fiumu [fyu'mu]
L l de lumière l trè lume [trè lumi]
GL li de lion ly a moglia [a mo'lya]
EN   enn a mente [a menn'te]
IN   inn u tintu [u tinn'tu]
O o de parole o u toru [u to'ru]
  ô de rôle ô a tola [a tô'la]
R r de rat r u rospulu [u ros'pulu]
SC ch de chat ch scemu [chè'mu]
SCI       Cuscionu [kucho'nu]
SG ge de rage j cusgidori [kujidô'ri]
SGI        casgiu [ka'ju]
U ou de cou  u u lumu [u lu'mu]
  w de water w acqua [ak'wa]
GHJ  di de Dieu  dy Ghjacumu [dyà'cumu]
    y u ghjornu [u yor'nu
CHJ   ty a machja [a mat'ya]
Z ts de tsar ts u ziteddu [u tsit'eddu]
    dz u zannu [u dzan'u]

1.2 - Voyelles et alternance vocalique.

Les voyelles brèves et longues du latin ont subi, comme dans toute la Romania, une évolution, mais dans un sens diamétralement opposé : les voyelles longues se sont fermées et les brèves se sont ouvertes.

Il faut noter que l'évolution a donné des résultats différents au Nord et au Sud de l'île :

NE                   i            è            a            ò            u

NO                  i            è            a                      u

S                     i                       a                      u

La prononciation est généralement à l'inverse de celle de l'Italien :

e ouvert           è            parte

e fermé            é            mela

o ouvert           ó comme dans port : O Antó !, óchju, rotta, facitóghju ...

o fermé            ò comme dans pot : morte, sorte, porta

Les voyelles connaissent un type particulier de mutation, dit alternance vocalique, surtout dans les parlers du Sud :

Lorsque le "e" ou le "o" tonique deviennent atones, ils se changent respectivement en "i" et "u" dans les mots dérivés :

Ainsi, "mela" donne "miluccia", "fegatu" > "figateddu", "catena" > "catinacciu", "porta" > "purtone", "bastonu" > "bastunata", "meddu" > "middurà", "lettara" > "littarina", "deci" > "dicina", "petra" > "pitraghju", "ghjornu" > "ghjurnata", etc.

Le même phénomène affecte la conjugaison des verbes :

pusà - eiu posu - no pusemu

spoddà - mi spoddu - ci spuddemu


1.3 - Accentuation

Les accents sont assez peu usités dans l'orthographe corse, et on peut le regretter car ils permettraient de préciser systématiquement l'emplacement de l'accent tonique et l'aperture des voyelles.

On commence cependant à les voir apparaître sur les panneaux indicateurs :

u Tàravu, u Bàraci, a Restònica ...

Ils ne sont utilisés ordinairement que pour marquer les finales des mots tronqués (parolle mozze ou tronche en it.). L'accent est alors un accent d'intensité ou "incalcu".

Ex : Sartè, Auddè ...

Ils servent également à distinguer des mots homonymes :

à (préposition)             a article
è (et)                         e (article)
sò (ils sont                  so (je suis)
bòtte (barriques)          botte (bottes)
tòrta (tourte)              torta (tordue)
ùn (négation)              un (article)

Notons enfin que hà est la 3e personne singulier du verbe avoir, ha étant la 2e personne (tu as). Par symétrie, on écrit hè (il est) là où l'italien écrit è.

On a ainsi "hà fattu" (ha fattu : il a fait), et "ha fattu" (ha vattu : tu as fait).

Le corse étant une langue à accent libre, on peut avoir l'accent sur la pénultième syllabe (parolle lisce), comme dans parolle, sur l'antépénultième syllabe (parolle sguillule) comme dans chjàchjere, éramu, à védeci, séttima , sur l'antéantépénultième (parolle bisguillule) : mittitemine, éntresine, andémucine ...

Dans le Sartenais, les voyelles e et o portent toujours l'accent tonique : sinon elles se transforment  en i et u et deviennent atones.

separateur

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