Chaque
moment, de la naissance à la mort, a son chant, profane ou sacré
et le plus souvent interprété a cappella. Certains, comme le chjama
è rispondi (littéralement : appel et réponse) mettent
essentiellement en valeur les talents d'improvisation et l'esprit
d'à-propos des chanteurs qui s'interpellent et se défient, rivalisant
en traits d'esprit à l'humour parfois dévastateur. Il s'agit là de
véritables joutes oratoires où le fond prime sur la forme musicale,
proche de la mélopée du théâtre antique.
D'autres, comme la paghjella,
forme la plus représentative du chant corse, font la part belle à la
voix humaine, à l'émotion qu'elle véhicule, bien au-delà des mots.
Chant polyphonique dont l'origine pourrait être pré-grégorienne, la
paghjella, composée en forme de sizain octosyllabique, s'interprète
toujours, en dépit de son éthymologie - de paghju : paire , à... trois
voix, ou plutôt trois tessitures car les voix, notamment la basse, sont
souvent doublées, et les chanteurs peuvent être quatre, cinq ou six.
Les trois voix entrent de manière quasi immuable. Vient d'abord a
seconda qui donne le ton et projette le chant, suivie et soutenue par u
bassu - la basse -, bientôt rejointe par le registre haute-contre de a
terza - la tierce, qui improvise à partir des mélismes (e
riccucate) de l'ornementation de la seconda. Et quand elle
est bien chantée apparaît la "quintina", harmonique née de la
résolution des fondamentales.
Deux exceptions notables à ce principe : , la polyphonie en "versu
aschese" comme Sè tu passi où c'est la basse qui
attaque le chant, et le versu de Tagliu, dans lequel a terza marque
l'accord, constamment calée sur u bassu, laissant l'ornementation à a
secunda. Cela donne les harmoniques tenues si caractéristiques.
L'image
des chanteurs de paghjella disposés en demi-cercle, le bras passé
parfois sur l'épaule du voisin, la main à l'oreille (soit pour écouter
les autres chanteurs, soit pour mieux entendre son propre chant), est
désormais connue du monde entier.
Je
me suis permis d'emprunter à Benedettu Sarocchi ces deux textes sur la
paghjella, trouvés sur le site paghjella.com
:
La paghjella est une des
formes du chant polyphonique traditionnel. C’est le chant de fête par
excellence car on l’entonne durant toutes les manifestations festives
(fêtes patronales, banquets, noces etc.) Ne pas confondre la paghjella
avec d’autres formes de polyphonies qui s’en inspirent dans le style de
chant comme les « Terzetti » ou « Terzine » (tercets hendécasyllabiques
le plus souvent rédigés en toscan), les « madricali » (chants d’amour à
métrique libre en toscan également) et surtout le chant religieux tiré
de la liturgie romaine, la plupart du temps en latin parfois appelé «
messa in paghjella » (messe en paghjella). Il s’agit d’une poésie
profane composée d’un sixtain d’octosyllabes, certains pensent qu’il
s’agit plutôt de 3 vers de seize pieds.
Exemple de paghjella :
Què sò voci muntagnole / Spurgulate di cannella
Beienu tutte le mani / L’acqua di la funtanella
A’ lu frescu di lu fovu / ‘Ntonanu la so paghjella.
Traduction :
Voici des voix montagnardes
claires de la gorge
Elles boivent tous les matins
l’eau de la source
Sous la fraîcheur du hêtre,
elles entonnent leur paghjella.
Les thèmes poétiques sont très variés. Il n’y
a, à ma connaissance, aucun thème interdit. La paghjella peut être
souvent d’un niveau poétique élevé comme parfois très bas, voire
vulgaire, dans le cas bien entendu de paroles grivoises.
Il est intéressant de noter que le haut style poétique en toscan (in
crusca), présent dans la poésie traditionnelle est quasiment absent
dans la paghjella.
Ces poèmes que sont les paghjelle sont véhiculés par la tradition orale
et transmis directement le plus souvent de chanteur à chanteur.
La paghjella sous forme de poésie improvisée est peu fréquente voire
inexistante.
Il faut croire qu’un individu invente une paghjella et que celle-ci est
véhiculée et parfois transformée par d’autres ; ce qui laisse à penser
que l’on a affaire dans bien des cas à une « réappropriation populaire
» de l’œuvre qui devient de ce fait création collective. En ce qui concerne la
musique de la paghjella, il s’agit essentiellement d’un chant à trois
voix : la siconda (ou seconda), voix principale mélodique qui démarre
le chant et sur laquelle viennent se greffer les autres voix que sont
la basse (u bassu), voix grave plus harmonique assez bourdonnante qui
peut être doublée ou triplée (ce qui explique que l’on trouve souvent 4
ou 5 chanteurs entonnant une paghjella) et la terza (qui peut se
traduire par « tierce » mais aussi par « troisième ») voix aiguë à la
fois mélodique et harmonique qui vient compléter l’accord mais aussi
enjoliver de mélismes (fioritures rapides appelées rivucate) certains
passages du chant.
Ceci dit la paghjella ancestrale se chantait à trois.
En principe, l’harmonie de la paghjella est fixe et déterminée à
l’avance alors que la mélodie et les mélismes de la siconda ainsi que
les mélismes de la terza sont improvisés (ou du moins spécifiques à
chaque chanteur) tout en restant bien entendu dans une certaine
harmonie générale du morceau, un peu comme dans un phrasé de jazz.
Il va de soi que la paghjella existait avant le tempérament égal
(système qui divise la gamme en 12 demi-tons pour des raisons au départ
plus pratiques qu’esthétiques comme par exemple sur le clavier d’un
piano) ; par conséquent la « vraie » paghjella, celle de nos anciens,
utilisera souvent une gamme qui semble microtonale pour une oreille
occidentale et qui fluctue plus ou moins entre majeur et mineur (avec
souvent l’utilisation d’une tierce naturelle.)
Une paghjella « réussie » doit allier la singularité vocale des
chanteurs et leur cohésion harmonique à mélanger leur voix à celle des
autres ; autant dire que la paghjella parfaite est un idéal jamais
atteint.
Il se dégage d’une paghjella « réussie » des harmoniques, des notes
supplémentaires de celles produites par les chanteurs eux-mêmes et qui
donne l’impression d’un plus grand nombre de participants au chant.
Pour des raisons de tessiture, la paghjella est plutôt un chant
d’hommes ; comme le voceru (chant funèbre improvisé par les pleureuses)
et la nanna (berceuse) sont plutôt des chants de femmes.
Dernier point , le chanteur de paghjella porte souvent la main à son
oreille : c’est dans le but d’avoir un retour naturel qui lui permet de
varier son propre volume d’écoute par rapport aux autres chanteurs et
surtout de ne pas s’égosiller.
Benedettu Sarocchi
La
paghjella, cette machine à remonter dans le temps .
"Je ne me souviens pas de la première fois que
j’ai entendu la Paghjella, probablement enfant au village. Je me
souviens en revanche de cette équipe de chantres qui, d’une certaine
manière, ont perpétué sinon établi la renommée de ce chant
polyphonique. J’ai eu la chance, moi qui, enfant, les considérais comme
les détenteurs inaccessibles d’un savoir mystérieux réservé aux
représentants d’une génération vénérable, de les côtoyer durant mon
adolescence au point de me fondre avec eux à maintes occasions. Car la
paghjella c’est avant tout cela : quelque chose qui efface les
différences d’âge, qui gomme le fossé des générations, qui permet à des
jeunes et des moins jeunes de festoyer ensemble trois jours et trois
nuits sans s’ennuyer une seconde en partageant pour ainsi dire tout :
la joie, la convivialité, l’humour même, l’ivresse parfois mais surtout
le plaisir de l’harmonie des voix, la sensation de chanter une
paghjella parfaite, de faire vibrer les harmoniques, ces notes générées
par les autres notes chantées, que l’on entend mais que personne dans
le cercle ne produit directement et que certains anciens attribuent
volontiers à une participation posthume de chanteurs défunts.
Il faut se rendre dans un village où la paghjella n’a plus été chantée
pendant des décennies pour découvrir, dès les premiers accords de voix
lancés, un petit vieux essuyer discrètement une larme sur le coin de
l’œil ou un enfant bouche bée écarquiller les yeux d’étonnement.
Car la paghjella c’est aussi cela : quelque chose qui vous projette à
la fois dans le passé et dans le futur, quiconque l’a bien connue n’en
ressort pas indemne et il en est souvent de même pour celui qui la
découvre.
Le chanteur de paghjella durant ses premières années d’apprentissage
est souvent frustré dans son art : il faut être trois pour chanter la
paghjella et de plus les occasions sont rares ; par conséquent il
connaît bien cette sensation étrange qui fait que, une fois qu’il a
entendu les premiers accords de voix résonner au loin, son sang se met
à chauffer, il sent son cœur battre très fort au niveau des tempes en
même temps que ses entrailles semblent se liquéfier alors qu’un
irrésistible réflexe pousse ses jambes en direction de ces notes
familières tant attendues.
Parfois, il s’imposera malgré tout une attitude nonchalante dans son
déplacement afin de ne pas éveiller les soupçons de son entourage ;
sachant qu’il est « accro », il peut ne pas vouloir le montrer ; c’est
peine perdue !
Le temps qu’il va passer avec ses acolytes et l’énergie qu’il mettra à
le prolonger attestera d’une manière indéniable sa passion pour cette
forme de chant.
Car la paghjella c’est parfois cela : un sport d’endurance en même
temps qu’une drogue régénérante qui insuffle une sensation de toute
puissance, d’efficacité d’action, de surpassement de soi et qui, selon
mes propres observations, permet effectivement à l’individu de
repousser ses limites jusqu’à l’extrême.
Les années de pratique venant, le chanteur de paghjella devient plus
sûr de lui et pourtant, périodiquement, il va connaître le doute : au
moment où il était persuadé d’avoir atteint le sommet de son art, ne
voilà-t-il pas qu’il se rend compte qu’il a encore beaucoup de choses à
apprendre : une subtilité dans le mélisme (ma ùn a facciu micca à fà
sta rivuccata !), une perfection dans la gamme (ma cumu ferà per cantà
cusì à l’usu anticu ?), une précision dans le rythme (ma cumu serà chì
u mo versu ùn chjocca micca cum’ellu ci vole ?).
Car la Paghjella c’est surtout cela : quelque chose que l’on pourrait
définir d’une manière simpliste comme un cri animal mais qui est en
fait un style de chant raffiné très complexe qui fait tendre ses
interprètes vers une perfection qu’ils n’atteindront pour ainsi dire
jamais tant les difficultés qu’ils surmontent laisseront
immanquablement la place à de nouvelles complications.
Comme la paghjella ne nous a pas tout dit, elle nous empêchera encore
longtemps de dormir."
Benedettu Sarocchi sur http:www.paghjella.com
Les chants sacrés, messes des morts ou messes des vivants,
occupent une place importante. La tradition s'en est maintenue dans
certains villages comme Sermanu ou Rusiu.
Le chant profane distingue :
- le Lamentu : complainte du malheur, du départ, de l’exil, du bandit.
- le Madricale : forme polyphonique spécifique de la région de Tagliu
Isulacciu
- les Terzetti : Chants composés de couplets de trois vers
endécasyllabiques dont la rime est agencée en ABA, BCB, CDC ... Très
prisés au Moyen-Âge, ils sont écrits en toscan littéraire et ont
généralement une ligne mélodique harmonieuse.
- les Terzine : semblables aux terzetti.
Les fioritures et les mélismes ("riccucate"), jouant sur des
intervalles variés et serrés, sont très libres.
La polyphonie sartenaise, qui tire ses origines des franciscains, se
distingue de celle du nord de la Corse par ses structures vocales
différentes, une moindre liberté d'improvisation et un peu moins
d'ornementation. Elle a souvent un caractère plus choral.
Jean-Claude
Acquaviva note :
"La polyphonie est viscéralement attachée à l'île et reflète une
culture, une façon d'être de la société corse".
Les musicologues ou les chercheurs n'ont pu définir avec précision les
origines, le moment démergence et le parcours de ce chant, qui ignore
toute virtuosité pure comme tous effets sans expressivité. La voix
seule n'est pas un but en soi. Ce qui compte, c'est l'émotion et la
communion. Les chanteurs se touchent en chantant et vibrent ensemble.
Des
origines obscures
Certains musicologues plaident pour une origine religieuse du chant
corse, compte tenu de la christianisation précoce de la Corse et de la
grande influence des franciscains; D'autres au contraire penchent pour
une récupération chrétienne d'un substrat païen. Ce qui est certain, en
tout cas, c'est la prépondérance, encore de nos jours, des Confréries
dans la transmission du chant. Dès lors, "la paghjella a autant de
raisons d'être lue comme une expression polyphonique authentiquement
profane de la vie communautaire que comme une survivance d'une
tradition liturgique transposée hors du champ sacré" (Ph .J. Catinchi).
La
renaissance du chant corse
Paradoxalement, le chant
corse a été découvert au moment où il allait disparaître sous l'effet
de la saignée démographique de la guerre de 1914-18, de l'abandon
progressif des modes de vie ancestraux, du mépris de ces traditions
"paysannes"... Xavier Tomasi, lorsqu'il publie Les Chants de Cyrnos en
1932, passe entièrement sous silence la polyphonie.
En 1948 l'ethnomusicologue Félix Quilici (1909-1980) découvre à Rusiu
l'existence d'une polyphonie sacrée à trois voix pratiquée lors de
différentes messes.
Il
découvre aussi la paghjella, qui était conservée au sein de quelques
familles, dont les Bernardini. Il sillonnera la Corse pour recueillir
les vestiges de ces chants immémoriaux, et poursuivra ce travail au
début des années 60 pour le CNRS.
Cette collecte sonore qu'il présentera aux Universités d'été de Corte
restitue les paghjelle, lamenti, voceri, sirinati et nanne qui
composent la vision insulaire du monde.
Des vérités assez mal accueillies à une époque où ces chants semblaient
trop rugueux, trop orientaux, trop "arabes". En 1949, un auditeur d'une
diffusion des chants collectés par Quilici se crut sur un poste de
radio AOF, alors qu'un Ajaccien raffiné se demandera avec effroi "ce
que vont penser de nous les continentaux..."
Ces préjugés sont tenaces, puisqu'à de récentes Rencontres de Calvi, un
spectateur demandait au groupe L'Alba si sa musique
n'était pas "un peu arabe", à quoi il lui fut répondu que la Corse
était en Méditerranée et avait subi des influences multiples...
Ces enregistrements peuvent désormais être consultés pour partie au
musée de Corte, le reste à la Bibliothèque Nationale de France.
Ce même souci de sauvegarde a été le fer de lance du mouvement du riacquistu
autour de Canta u Populu corsu.
avec notamment Minicale, Alain Bitton-Andreotti, Alain Nicoli, Natale
Luciani et Ghjuvan-Paulu Poletti, et aussi Ghjermana de Zerbi et
Mighele Rafaelli. Il faut citer également Ghjuliu Bernardini, père des
Muvrini Alain et Jean-François. Ces chanteurs prennent alors le
contre-pied de la chanson sirupeuse des roucoulades et mandolines
dominante à l'époque. Dans les années 80 E Voce di U
Cumune, avec Nando Acquaviva, ont mené des travaux
de recherche systématique sur des sujets précis.
Il faut citer
aussi le travail accompli par
Iviu
Pasquali
de San Damianu, créateur en 1986 de la première école de
chant polyphonique traditionnel à Fulelli. On y apprenait le chant "in
paghjella" : paghjelle, terzetti,
madricali, curentine,
messe. Plus de soixante enfants ont appris à chanter avec MADRICALE.
Plus tard le groupe
issu de cette école a enregistré deux CD (en 1992 et 1995) et donné des
centaines de concerts
en Corse, sur le continent, au Pays basque et en Sardaigne. Cees jeunes
tous issus de Castagniccia étaient portés par l'amour du chant mais
aussi et surtout par une fraternité qui a fait de MADRICALE un groupe
unique.
Les perspectives du chant corse
C'est quasiment un miracle qu'a vécu le chant corse. Aujourd'hui, des
groupes aussi divers que I Muvrini, A Filetta, Les Nouvelles
Polyphonies Corses,etc., sont connus dans le monde entier. Et à partir
d'un répertoire traditionnel, tous ces groupes ont connu des évolutions
très contrastées, de la variété, de
la création polyphonique, de la polyphonie traditionnelle, de la world
music... Après la salutaire et nécessaire phase de
sauvegarde, le chant polyphonique corse doit naviguer entre deux
écueils : n'être qu'un conservatoire du passé, ou à l'inverse se
banaliser dans une world music sans âme.
Certains prônent le retour à la tradition, mais quelle tradition ? Il
faut bien voir que les chants qui ont pu être sauvés ne représentent
probablement qu'une faible part de la diversité du chant corse. Il faut
éviter une certaine volonté "académique", visant à codifier le chant, à
faire des versions connues aujourd'hui des versions définitives
indépassables. Et également de vouloir nier tout apport exogène en
voulant constituer un modèle pur de toute influence extérieure.
A cet égard la démarche d'A Filetta nous semble exemplaire
dans la mesure où, tout en étant solidement enraciné dans la tradition,
le groupe ne se fixe absolument aucune barrière, si ce n'est celle de
la qualité, et n'hésite pas à créer musiques de films, polyphonies
contemporaines, choeurs pour le théâtre, tel le choeur antique du Médée
de Sénèque, opéras, en s'approchant de très près de la musique
classique contemporaine.
Médée est en quelque sorte une pierre angulaire dans la vie d'A
Filetta, sortant de la tradition, tout en y restant amarrée.
Jean-Claude Acquaviva voit la polyphonie corse non comme un chant
endogène mais comme un langage qui s'est modelé au fil des siècles,
intégrant des influences discrètes mais bien réelles. Ce qui justifie
l'intégration de nouveaux apports.
La
thématique du chant corse
Que les chants soient traditionnels ou de création récente, on retrouve
en grande partie les mêmes thèmes.
Les thèmes principaux sont les suivants :
- ceux
liés au monde du travail, essentiellement agro-pastoral,
A Tribbiera, A Muntagnera...
- à la
guerre et à ses drames :
U Colombu, S'è tu passi, E
Sette galere, A Violetta, L'Impiccati,
Sottu à lu ponte...
- à
l'exil, à la séparation, à l'emprisonnement :
Barbara Furtuna, U fattore, Lettera
à Mamma, Terzetti di Sermanu, et les
différents lamenti des bandits
- à la
mort et au souvenir:
Paghjella di Tagliu, Sumiglia, L'ombra
murtulaghju, L'Anniversariu di Minetta
- à
l'amour :
Eramu in campu, Serinatu, A
me Brunetta
- à
l'enfance, avec notamment des berceuses qui ont très souvent une
tonalité dramatique : O ciucciarella, Sottu
à lu ponte...
- à
l'attachement à la terre corse : Lamentu di Cursichella,
Sò l'omu, Sumiglia, A
l'acula di Cintu, Santa R'ghjina...
Cependant,
de même que l'image de la femme corse vêtue de noir renvoie à une
tradition récente, le costume étant souvent très coloré, notre vision
d'aujourd'hui est quelque peu déformée. De nombreux chants sont tombés
en désuétude et il n'en reste pratiquement plus de trace. De ce fait,
la vision contemporaine d'un chant forcément austère ne rend pas compte
de la diversité du chant corse jusqu'au XIXe siècle, qui connaissait a
pistera (chant de battage des châtaignes), les currenti
(chants de cour), les canti à spassu airs de
divertissement), les scherzi (satires), les brindisi
(toasts), les filastrocche (comptines), les chjam'è
rispondi, sans parler des chants d'élections (canti
d'elezioni)...
Les
femmes aussi chantaient à toutes les occasions de la vie : nanne,
voceri, lamenti, et même des chjam'è rispondi. Ces dernières années des
groupes tels que les Nouvelles
Polyphonies Corses, Soledonna,
Donnisulana, Anghjula Dea et
Donni di l'esiliu ont investi la paghjella et subverti les usages
habituels.
Le
soleil du soir illumine
le village de Pigna en Balagne, saillie dans le rocher sur la colline
qui domine la mer. De l'arrière de l'auditorium sortent des sons qui
évoquent le cri d'un oiseau de proie sur les montagnes. Essai de voix
du groupe "A Filetta" avant son entrée en scène.
A
Filetta (Jean-Claude
Acquaviva, Jean Antonelli, Jose Filippi, Jean-Luc Geronimi, Paul
Giansily, Jean Sicurani, Maxime VuilIamier et Valerie Salducci) a été
fondé en 1978 et est un des rares groupes de chants polyphoniques
corses qui peuvent vivre de leur musique. La plupart des groupes
répètent et chantent pendant leur temps libre. Il y a plus de 100
groupes polyphoniques en Corse; c'est traditionnellement un domaine
réservé aux hommes, toutefois quelques groupes de femmes ont été créés
au cours des années récentes.
Le
chant polyphonique n'est pas le seul style
de musique corse traditionnelle, mais il est celui qui est de loin le
plus répandu et qui a le plus de vigueur. "Polyphonie" signifie
"plusieurs voix" : de trois à huit voix contribuent dans des tessitures
différentes. La plupart des groupes de chants polyphoniques se
composent de cinq ou six chanteurs et chantent „a capella " (sans
accompagnement instrumental). L'histoire des polyphonies corses est
complètement obscure. La technique de chant et les chansons ont été
transmises dans la famille ou la communauté de village de génération à
génération, sans jamais avoir été écrits. Comme pour les histoires et
les légendes, il s'agit de tradition exclusivement orale. Elle
représente probablement un mélange des traditions musicales de tout le
de bassin méditerranéen occidental. Des ressemblances avec la musique
espagnole et arabe sont indubitables. Généralement elle sont chantées
en corse, mais quelques morceaux se basant sur des thèmes liturgiques
ou légendaires ont des textes latins et sonnent parfois comme du chant
grégorien.
Tandis
que les chanteurs sont encore occupés
à répéter et à se changer, la salle se remplit à partir du bas-côté .
Ce n'est que lentement que les yeux s'habituent à l'amphithéatre peu
éclairé et aux hautes parois foncées crépies, seulement percées de
petits créneaux décoratifs ressemblant à des meurtrières. Un cercle de
lumière éclaire faiblement le milieu de la scène tout en bas. Les
quelques 100 sièges s'étagent en pente raide de la scène à l'entrée,
située inhabituellement en haut de la salle de concert. Les spectateurs
sont pour la plupart des corses, certains venus d'autres parties de
l'île. Des familles avec des enfants et des bébés parfois de loin, et
des personnes âgées du voisinage. Il sera vendu plus de billets que de
places assises. Les marches servent de siège, et quelques visiteurs
restent sur la balustrade à l'entrée.
Six
hommes habillés de noir pénètrent sur la
scène, le rayon de la poursuite devient plus fort, plongeant les
chanteurs dans une lumière éblouissante et jetant le reste de la scène
dans une obscurité impénétrable. Les hommes forment un arc de cercle
étroit, le haut du corps souvent plié en avant, une main sur l'oreille
pour étouffer la voix du voisin. Le leader du groupe se charge du rôle
du "comédien", d'un acteur qui donne de la dynamique aux chants avec sa
voix et les mouvements un peu violents de la partie supérieure du corps
aux textes des chants et par la tension dans la voix. Les autres
chanteurs contribuent fermement à la cohésion des timbres de
l'ensemble, dans des tessitures allant de la basse au contre-ténor.
Parfois, ces voix ne donnent qu'un rythme ou un son continu, puis ils
se détachent soudain du brouhaha et assument, en solo ou avec le
"Comediante", des sections de texte et de mélodie. Par un balancement
en avant et en arrière du haut du corps, les chanteurs orientent
l'influence de leur voix dans le son global. Dans quelques chants les
hommes se rapprochent très étroitement, ferment presque le demi-cercle
et tiennent leur voisin par le dos avec leur bras libre. Même si tout
n'est peut-être pas perçu par l'auditeur, les chants sont composés
strictement, avec peu de place pour l’improvisation. Cela place le
chant polyphonique corse, qui est en réalité une "musique du peuple"
dans le sens original du mot, à parité avec la musique classique.
Un
concert d'A Filetta ne dure qu'environ 45
minutes. Il est composé de quatre parties. Les trois premières se
composent respectivement de trois chansons et durent environ 13-14
minutes chacune. La quatrième partie (la partie finale) est très courte
et dure seulement environ 3-5 minutes. Entre les parties Jean-Claude
Acquaviva présente le contenu des morceaux précédents et/ou suivants et
dit quelque chose concernant son contexte. Il traduit généralement
aussi les déclarations corses en français. À peu d'exceptions près, les
morceaux sont composés par A Filetta, la plupart par Jean-Claude
Acquaviva qui écrit aussi bien les textes que la musique. Les chants
d'un concert appartiennent à deux catégories différentes. D’un côté les
chants religieux, qui concernent souvent un décès ou un deuil. Même si
quelque Kyrie retentit après une chanson traditionnelle, la plupart des
chants religieux sont des recompositions. Les chants profanes qui sont
aussi qualifiés de "Paghjelle" sont la deuxième catégorie. Ils peuvent
traiter de tous les thèmes du quotidien qui sont émotionnellement
fortement occupés, et qui peuvent être transposés plus directement sur
le chant que sur le mot parlé. La Paghjella est plus ouverte aux
improvisations que le chant religieux, mais des groupes comme A Filetta
prèsentent également les Paghjelle dans un arrangement très travaillé
jusqu'à ce qu'il sonne comme naturel.
Celui
qui voudrait s'en faire une idée peut visionner le film beau et
sensible „A Filetta, Voix Corses " du réalisateur Don Kent, qui a
longuement accompagné le groupe en 2000 et 2001.
La
musique polyphonique corse a connu une
renaissance forte surtout depuis les années 1970. Cette renaissance
était en rapport avec la situation politique Corse et la rédécouverte
de la culture corse. Cette musique a aussi eu (et a parfois encore) une
dimension politique, puisque la partie profane des chansons (les
Paghjella) peut être organisée librement sur le plan du texte, pouvant
ainsi véhiculer des idées politiques. Des groupes comme A Filetta ont
réussi toutefois à empêcher largement que la musique soit détournée à
des fins politiques ou glisse dans le folklore.
"I had the
impression of hearing a voice from the entrails of the earth. Song from
the beginning of the world" (j'avais l'impression d'entendre une voix
venu des entrailles de la terre. Le chant de l'origine du monde),
écrivait justement Dorothy Carrington, après avoir entendu des chants
polyphoniques à Noël dans une chapelle dans le Fiumorbo. Et nul ayant
eu l'occasion d'écouter le concert d'un bon groupe polyphonique en
Corse ne pourra empêcher un léger frisson de lui parcourir le dos. La
musique est comme une force créatrice et agit parfois comme si elle
planait sur la salle de concert, détachée des gorges humaines qui la
produisent.
La
Polyphonie décrit la Corse, son paysage et
sa culture peut-être mieux que ne le ferait un texte.
Nonobstant
la maladresse de ma traduction (je ne suis pas un germanophone émérite)
et les quelques erreurs ou approximations qui l'émaillent, ce texte,
communiqué par Ursula, m'a paru intéressant dans la mesure où il
communique bien ce que peut ressentir un auditeur non initié découvrant
la
polyphonie corse.
Source
: "Reise Know-how Korsika“
de Wolfgang Kathe
La
paghjella sacrée par l'Unesco ?
C'est la
question que pose Noël Kruslin dans le dernier numéro de "La Corse
Votre hebdo" du 4 avril 2008. "A l'initiative de quelques voix
emblématiques, le chant polyphonique corse s'est engagé sur la route
d'une reconnaissance au patrimoine mondial immatériel de l'Unesco. Une
démarche pour la sauvegarde d'un art toujours menacé malgré sa pratique
répandue à l'échelle insulaire."
L'article
complet est reproduit ici
(fichier pdf)
Le
sujet a même été
évoqué par Jean-Pierre Pernaut sur TF1 : "Les chants corses comme
patrimoine de l'UNESCO?"
A
voir sur le site 13h.tf1.fr,
rubrique
"les magazines de la semaine"
Pour
une reconnaissance des canti in
paghjelle par l'UNESCO
Publié
le mardi 22 juillet 2008 par Corse Matin
Au-delà de la
reconnaissance, l'inscription au patrimoine mondial
immatériel de l'UNESCO des canti in paghjelle permettrait la création
de lieux d'échange et de transmission.
Dernière ligne droite
pour le chanteur Petru Guelfucci, sa femme, Michèle, et tous ceux qui
militent depuis plusieurs années pour que les polyphonies corses
fassent leur entrée au patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO. Fin
septembre, un dossier de candidature va être déposé à l'Organisation
des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture, afin que
les chants traditionnels de nos villages intègrent une liste dite de
sauvegarde d'urgence.
Hier,
les auteurs de cette
démarche ambitieuse se sont livrés à une présentation du projet devant
les membres du Conseil économique, social et culturel de Corse, réunis
à Piediggrigio en présence de Simone Guerrini, conseiller exécutif en
charge des affaires culturelles. Où il a été question de reconnaissance
des chants traditionnels corses à l'échelle de la planète (voir par
ailleurs), mais aussi de la mise en place de mesures de conservation et
de transmission... si la candidature insulaire venait à être acceptée.
«
Parmi d'autres éléments liés à
l'élaboration d'un plan de sauvegarde, l'UNESCO insiste pour que la
communauté concernée par un projet soit étroitement impliquée. Le
Conseil économique, social et culturel étant une émanation de la
société civile, nous souhaitions sensibiliser ses membres à ce dossier
», a indiqué Michèle Guelfucci, qui n'était pas tout à fait en terre
inconnue. Ne serait-ce que parce que son mari est lui-même conseiller
au sein du CESC.
Culture
vivante
Aux
questions du président Henri
Franceschi, Petru Guelfucci s'est voulu le plus précis possible. « Au
terme de polyphonie, qui engendre des confusions car il fait référence
à un ensemble trop vaste et imprécis, nous préférons la notion de canti
in paghjelle, a-t-il souligné.
«
Alors que la polyphonie se
porte plutôt bien, comme le prouve l'émergence des nombreux groupes qui
chantent en corse, les canti in paghjelle sont à l'agonie et il pèse de
réelles menaces sur leur diversité. Ces chants font référence à un
répertoire et à des techniques particulières. Trois voix s'y font écho,
sans jamais être à l'unisson, et ils sont profondément liés à un
contexte religieux ou de simple convivialité. »
Pas
question pour autant de
figer ces chants dans un carcan qui aurait tout du musée. Car
l'inscription de ce type de « savoir-faire » oral au patrimoine
immatériel de l'UNESCO nécessite qu'il fasse référence à une culture
vivante. Et les membres du CESC, convaincus de l'intérêt de la
démarche, ont été particulièrement sensibles au fait que cette
reconnaissance ouvrirait la porte à la création de lieux de
transmission.
«
Il ne faut pas rêver. Si
reconnaissance il y a de la part de l'UNESCO, les canti in paghjelle ne
bénéficieront pas immédiatement d'un engouement général de la part de
la population corse. Mais, les mesures qui pourront être adoptées grâce
au soutien des Nations-Unies pourraient s'avérer déterminantes »,
assure Petru Guelfucci, en faisant référence à l'exemple des chants
traditionnels sardes, plus vivants que jamais depuis leur inscription
au patrimoine mondial immatériel.
En attendant le mois de
septembre prochain, les porteurs du projet sont assurés du soutien de
l'assemblée de Corse et du conseil exécutif. Soutien qui avait déjà été
formulé en 2005, à l'occasion du vote unanime de l'assemblée, et qui a
été réitéré hier par Simone Guerrini.
Savoir +
La polyphonie
corse peut-elle disparaître ?, sous la direction de Michèle Guelfucci
et Dominique Salini, éditions Dumane, 15 euros.
Sébastien Pisani
Les
instruments de musique : de la cialamella à la cetera
Les
polyphonies corses sont maintenant célèbres mais il ne faut pas
négliger la musiqe instrumentale. Ainsi la cetera, la pivana, la
pirula, la cialamella et le timpanu accompagnaient danses et chansons.
Un disque à découvrir : Cetera, sous la direction
artistique d'Henri Agnel, avec de nombreux musiciens de Pigna, dont
Nando Acquaviva, Claude Bellagamba, Jérôme, Toni, Ugo et Nicole
Casalonga, Cedric Savelli, Ceccè Guironnet, etc.
On citera aussi parmi les
spécialistes de la cetera Roland Ferrandi
et Migheli Raffaeli.

Cours
de chant, stages de polyphonie

Source : Corse Matin du 3 juillet 2009
Vocalia,
centre de la voix et du geste (Paris 18e) organise des cours
de polyphonie corse.
Extrait
de la documentation :
"Actuellement,
nous proposons l’apprentissage de la Polyphonie Corse en stages
week-ends et également en ateliers réguliers (hebdomadaires) d’octobre
à juin à Paris, et en Corse des stages d'une semaine à Pâques et à la
Toussaint.
A
Paris, l’atelier hebdomadaire permet un approfondissement du travail
effectué pendant les week-ends. Il permet de mûrir le répertoire,
d’affiner la justesse des intervalles, de varier les ornements, etc….,
et finalement d’acquérir les réflexes de la Polyphonie Corse.
PUBLIC
: Tous publics, débutants bienvenus, Corses et pinzuti. On ne vous
demande qu'une chose, c'est de chanter ...... et d'écouter !
A l'intérieur
de cet atelier hebdomadaire co-existeront deux "niveaux": débutant, et
avancé, travaillant ensemble. Et il y aura toujours une place pour les
débutants.
Le niveau "débutant" est conçu pour permettre à ceux qui le désirent de
s’initier à la Polyphonie Corse. Il est ouvert à tous, y compris ceux
qui ne savent pas lire la musique (chacun apprend à son rythme au fur
et à mesure), et ceux qui n'ont jamais chanté. Il est même possible de
s’inscrire en cours d’année, et les anciens aideront les nouveaux.
Le niveau "avancé" coexistera dans le même atelier, et sera amené à
fonctionner davantage dans l’effectif traditionnel, c’est-à-dire en
petit groupe choisi de 3 à 7 personnes, pour 3 voix. Chaque voix est
(ou est susceptible d’être) soliste, chaque participant a une place
déterminée dans l’ensemble, et l’exigence qui en découle est importante
en termes de disponibilité, assiduité, écoute….
Tous les ateliers comportent une partie de TECHNIQUE VOCALE de base.
Nous assurons toujours une préparation par des exercices corporels,
exercices de respiration et vocalises d’échauffement et de travail.
Puis l'apprentissage des chants : un travail musical avec des exercices
sur les intervalles, et recherche de la justesse par l’accoutumance des
timbres, en cercles de 2 puis 3 . Notions d'improvisation, et
d'ornementation. Les voix seront distribuées suivant les participants
et le choix de polyphonies étudiées. Les hommes et femmes chantent
ensemble ou séparément."
http://www.vocalia.net/
Egalement,
les
stages organisés par Jacky Micaelli :

POLYPHONIES
CORSES

stages
proposés par U Ponticellu animés par Jacky Micaelli
Polyphonies
corses sacrées et profanes
- 14 avril au 20 avril au couvent de Corbara
Ce stage s'adresse aux débutants et aux confirmés, autour du répertoire
franciscain pour le sacré, et les compositions de Michel Rafaelli pour
les profanes (voir Donnisulana)
-7 au 13 juillet à Marignana
-2 au 7 août à Marignana
Ces
deux stages s'adressent à un public débutant , dans la poursuite de la
rencontre de la Toussaint. Nous souhaitons développer au sein du
village et des villages voisins cet apprentissage de la polyphonie, en
collaboration avec l'associu Scopre.
-25 au 31 août au
couvent de Corbara
Ce
stage s'adresse aux débutants et confirmés, autour d'un répertoire de
polyphonies sacrées et profanes.

LA TRANSMISSION ET LA TRADITION ...
LE CHEMINEMENT DE U PONTICELLU
«
Lorsque je chantais au Japon , il y a …..20 ans, je n’aurais pas pu
mettre des mots clairs sur ce que je pressentais à propos de cette
finalité qui est la mienne aujourd’hui , dans le chant et dans la
transmission… »
Jacky Micaelli fait ici un constat que porte U Ponticellu dans son
éthique et sa pratique
La
tradition ce n’est pas uniquement ce qui a existé jadis et qu’il faut
conserver tel quel. C’est un héritage, un legs à recueillir, assumer,
conserver mais aussi entretenir et faire fructifier en le renouvelant,
afin de jeter un pont entre passé et présent : le présent prolonge le
passé, le passé vit dans le présent qui prépare le futur, et pour ce
futur le passé et le présent deviendront passé.
Une tradition
non recréée, assimilée et adaptée à chaque époque est une tradition
morte. La tradition vivante est transmission : elle exige une
actualisation, un aspect créatif. Cet apport se devra de respecter
l’esprit de la tradition, lequel esprit est un absolu qui transcende le
temps.
En s’appropriant la tradition, sa tradition, le disciple prend place
dans une longue chaîne dont il est un anneau parmi une infinité
d’autres, avant et après lui. Les musiques traditionnelles, c’est à
dire orales, contiennent une sève venue du fond des âges, seule la
parole, le son, donc l’oralité, en communiquent l’essence spirituelle.
Elle préserve le caractère vivant, mouvant de la tradition.
L’initiation grâce à laquelle elle se transmet requiert le contact
direct, d’homme à homme pour que passe l’influence spirituelle
inséparable de toute initiation. La tradition est donc d’abord mémoire,
ce sont nos racines vives, notre centre de gravité. Que sommes nous
sans la mémoire de nos origines ? L’homme se condamne à la mort
spirituelle s’il coupe le lien de la tradition, de sa tradition. La
musique détient sa mémoire à elle. Ce sont les traditions musicales,
elle vit dans et par l’oralité.
 |
Le cheminement
de la polyphonie corse et ‘STELLA MATUTINA’ passe par le
chant grégorien. Celui ci s’incorpore des éléments et archétypes
primordiaux qui sous tendent toutes les musiques du monde et en font
autant de voix d’un unique ‘Chant de l’humanité’.
L’archaïque,
valorisé positivement, n’est pas l’ancien ou l’antique perçu comme
vétuste, lointain . Il désigne ce qui dans l’ancien est originel, ce
qui échappe à l’emprise destructrice du temps et existe dans un présent
perpétuel. L’archaique renvoie au commencement principiel, éternel,
hors du temps.
Les
valeurs de l’originel, de l’archaique, ne sont pas davantage actuelles
à une époque qu’à une autre. Elles inspirent des créations nouvelles. |
"L’archaique
participe de l’anthropologie qui vise à une connaissance globale de
l’homme", selon Claude Levi Strauss. Chaque tradition fournit à des
hommes appartenant à telle culture, telle époque, un miroir où ils
peuvent imprimer un vivant reflet de leur être essentiel, parce qu’ils
ont en eux l’empreinte de cette tradition, et que chaque tradition est
une image véridique de l’homme éternel.
On
trouve la tradition à l’intérieur de l’homme, dans son être spirituel.
Cette transmission de la connaissance n’est autre que l’initiation qui
actualise un savoir que l’être possède virtuellement. L’initiation est
ainsi l’accession à la tradition en soi, et dépasse le cadre de la
tradition particulière qu’elle transmet. Ainsi en est il du chant
grégorien qui lance ses plus profondes racines dans le « Chant de
l’humanité » et dans les archétypes musicaux.
 |
L’archaisme
permet d’être, par delà tous les rôles et les masques du paraître, car
il permet l’expression d’une tradition primordiale :
« Le centre du
monde, c’est ce lieu insaisissable où les traditions prennent
naissance, où converge ou d’où émane tout ce qui relève de la
traditionalité »
La tradition invite à jeter un autre regard sur la modernité car en
repensant les valeurs de la tradition et de l’archaïque, on repense et
lègitime la modernité. |
Les vrais
modernes se gardent de récuser le
passé au nom d’une aveugle fuite en avant . Ainsi du grégorien , la
polyphonie corse tient la mélodie , pure vocalité , le chant . La voix
sort du corps et le souffle produit par les poumons le fait retentir.
Le chanteur accomplit un acte vital. L’acte de chanter crée une
relation intime avec l’organe vocal grâce à quoi les émotions,
l’affectivité s’extériorisent spontanément à travers le son d’un chant
simple ou complexe, comme un trop plein qui de lui même aspire à sortir
de nous. Il ne s’agit pas d’Ego, et nous pouvons prendre l’exemple des
riucade ou mélismes en polyphonie corse.Jacky Micaelli
explique dans tous ses stages qu’il est dangereux d’aseptiser la
pratique de cette tradition sous peine d’en perdre le sens, l’âme, car
dans le sacré comme le profane les riucade sont
souvent l’expression d’une émotion forte liée à l’histoire de ce
chant.
On peut ainsi
exprimer le ‘pietoso’ dans le deuil, ou le chagrin de
l’amour perdu, mais ce peut être aussi la fatigue d’un travail dur, de
l’animal comme de l’homme.
Quand il module son chant, l’homme émet un reflet sonore de son propre
être.
La polyphonie
corse, comme tous les chants traditionnels, harmonise voix et corps
pour que le chant sonne avec plénitude, puissance. Il s’agit moins de
chanter « beau » que de chanter « vrai ». Un chanteur traditionnel
utilise sa voix comme moyen, non comme une fin en soi. Il est donc
nécessaire dans la transmission de passer par une redécouverte de la «
vocalité traditionnelle, de l’ancrage corporel de la voix, et de la
portée spirituelle de cet acte. Chanter avec son corps, c’est retrouver
une force primale qui deviendra musique potentielle, noyau originel de
toute mélodie.

la
présidente Nadine Cesari
Contact
: cesarinadine@yahoo.fr 0671863446
- avec le remarquable éclairage de J. Viret sur La tradition.
Stage de
chants byzantins
du samedi 28 février au dimanche 1 mars: stage de chants monodiques
byzantins animé par Marie Langianni en l'église Saint Michel de Taglio
Isolaccio organisé par l'association Ad Amore avec relation avec le
Centre d'Art Polyphonique de la Corse, contact: 04 95 73 13 37
