Je
me suis permis d'emprunter à Benedettu Sarocchi ces deux textes sur la
paghjella, trouvés sur le site paghjella.com
: La
paghjella est une des formes du chant polyphonique traditionnel. C’est le chant
de fête par excellence car on l’entonne durant toutes les manifestations festives
(fêtes patronales, banquets, noces etc.) Ne pas confondre la paghjella avec d’autres
formes de polyphonies qui s’en inspirent dans le style de chant comme les « Terzetti
» ou « Terzine » (tercets hendécasyllabiques le plus souvent rédigés en toscan),
les « madricali » (chants d’amour à métrique libre en toscan également) et surtout
le chant religieux tiré de la liturgie romaine, la plupart du temps en latin parfois
appelé « messa in paghjella » (messe en paghjella). Il
s’agit d’une poésie profane composée d’un sixtain d’octosyllabes, certains pensent
qu’il s’agit plutôt de 3 vers de seize pieds. Exemple
de paghjella : Què
sò voci muntagnole / Spurgulate di cannella Beienu tutte le mani / L’acqua
di la funtanella A’ lu frescu di lu fovu / ‘Ntonanu la so paghjella. Traduction
: Voici des voix montagnardes claires de la gorge Elles boivent tous
les matins l’eau de la source Sous la fraîcheur du hêtre, elles entonnent
leur paghjella.
Les
thèmes poétiques sont très variés. Il n’y a, à ma connaissance, aucun thème interdit.
La paghjella peut être souvent d’un niveau poétique élevé comme parfois très bas,
voire vulgaire, dans le cas bien entendu de paroles grivoises. Il est intéressant
de noter que le haut style poétique en toscan (in trusca), présent dans la poésie
traditionnelle est quasiment absent dans la paghjella. Ces poèmes que sont
les paghjelle sont véhiculés par la tradition orale et transmis directement le
plus souvent de chanteur à chanteur. La paghjella sous forme de poésie improvisée
est peu fréquente voire inexistante. Il faut croire qu’un individu invente
une paghjella et que celle-ci est véhiculée et parfois transformée par d’autres
; ce qui laisse à penser que l’on a affaire dans bien des cas à une « réappropriation
populaire » de l’œuvre qui devient de ce fait création collective.
En
ce qui concerne la musique de la paghjella, il s’agit essentiellement d’un chant
à trois voix : la siconda (ou seconda), voix principale mélodique qui démarre
le chant et sur laquelle viennent se greffer les autres voix que sont la basse
(u bassu), voix grave plus harmonique assez bourdonnante qui peut être doublée
ou triplée (ce qui explique que l’on trouve souvent 4 ou 5 chanteurs entonnant
une paghjella) et la terza (qui peut se traduire par « tierce » mais aussi par
« troisième ») voix aiguë à la fois mélodique et harmonique qui vient compléter
l’accord mais aussi enjoliver de mélismes (fioritures rapides appelées rivucate)
certains passages du chant. Ceci dit la paghjella ancestrale se chantait à
trois. En principe, l’harmonie de la paghjella est fixe et déterminée à l’avance
alors que la mélodie et les mélismes de la siconda ainsi que les mélismes de la
terza sont improvisés (ou du moins spécifiques à chaque chanteur) tout en restant
bien entendu dans une certaine harmonie générale du morceau, un peu comme dans
un phrasé de jazz. Il va de soi que la paghjella existait avant le tempérament
égal (système qui divise la gamme en 12 demi-tons pour des raisons au départ plus
pratiques qu’esthétiques comme par exemple sur le clavier d’un piano) ; par conséquent
la « vraie » paghjella, celle de nos anciens, utilisera souvent une gamme qui
semble microtonale pour une oreille occidentale et qui fluctue plus ou moins entre
majeur et mineur (avec souvent l’utilisation d’une tierce naturelle.)
Une
paghjella « réussie » doit allier la singularité vocale des chanteurs et leur
cohésion harmonique à mélanger leur voix à celle des autres ; autant dire que
la paghjella parfaite est un idéal jamais atteint. Il se dégage d’une paghjella
« réussie » des harmoniques, des notes supplémentaires de celles produites par
les chanteurs eux-mêmes et qui donne l’impression d’un plus grand nombre de participants
au chant. Pour des raisons de tessiture, la paghjella est plutôt un chant
d’hommes ; comme le voceru (chant funèbre improvisé par les pleureuses) et la
nanna (berceuse) sont plutôt des chants de femmes. Dernier point , le chanteur
de paghjella porte souvent la main à son oreille : c’est dans le but d’avoir un
retour naturel qui lui permet de varier son propre volume d’écoute par rapport
aux autres chanteurs et surtout de ne pas s’égosiller. Benedettu
Sarocchi La
paghjella, cette machine à remonter dans le temps .
"Je ne
me souviens pas de la première fois que j’ai entendu la Paghjella, probablement
enfant au village. Je me souviens en revanche de cette équipe de chantres qui,
d’une certaine manière, ont perpétué sinon établi la renommée de ce chant polyphonique.
J’ai eu la chance, moi qui, enfant, les considérais comme les détenteurs inaccessibles
d’un savoir mystérieux réservé aux représentants d’une génération vénérable, de
les côtoyer durant mon adolescence au point de me fondre avec eux à maintes occasions.
Car la paghjella c’est avant tout cela : quelque chose qui efface les différences
d’âge, qui gomme le fossé des générations, qui permet à des jeunes et des moins
jeunes de festoyer ensemble trois jours et trois nuits sans s’ennuyer une seconde
en partageant pour ainsi dire tout : la joie, la convivialité, l’humour même,
l’ivresse parfois mais surtout le plaisir de l’harmonie des voix, la sensation
de chanter une paghjella parfaite, de faire vibrer les harmoniques, ces notes
générées par les autres notes chantées, que l’on entend mais que personne dans
le cercle ne produit directement et que certains anciens attribuent volontiers
à une participation posthume de chanteurs défunts. Il faut se rendre dans
un village ou la paghjella n’a plus été chantée pendant des décennies pour découvrir,
dès les premiers accords de voix lancés, un petit vieux essuyer discrètement une
larme sur le coin de l’œil ou un enfant bouche bée écarquiller les yeux d’étonnement.
Car la paghjella c’est aussi cela : quelque chose qui vous projette à la fois
dans le passé et dans le futur, quiconque l’a bien connue n’en ressort pas indemne
et il en est souvent de même pour celui qui la découvre. Le chanteur de paghjella
durant ses premières années d’apprentissage est souvent frustré dans son art :
il faut être trois pour chanter la paghjella et de plus les occasions sont rares
; par conséquent il connaît bien cette sensation étrange qui fait que, une fois
qu’il a entendu les premiers accords de voix résonner au loin, son sang se met
à chauffer, il sent son cœur battre très fort au niveau des tempes en même temps
que ses entrailles semblent se liquéfier alors qu’un irrésistible réflexe pousse
ses jambes en direction de ces notes familières tant attendues. Parfois, il
s’imposera malgré tout une attitude nonchalante dans son déplacement afin de ne
pas éveiller les soupçons de son entourage ; sachant qu’il est « accro », il peut
ne pas vouloir le montrer ; c’est peine perdue ! Le temps qu’il va passer
avec ses acolytes et l’énergie qu’il mettra à le prolonger attestera d’une manière
indéniable sa passion pour cette forme de chant. Car la paghjella c’est parfois
cela : un sport d’endurance en même temps qu’une drogue régénérante qui insuffle
une sensation de toute puissance, d’efficacité d’action, de surpassement de soi
et qui, selon mes propres observations, permet effectivement à l’individu de repousser
ses limites jusqu’à l’extrême. Les années de pratique venant, le chanteur
de paghjella devient plus sûr de lui et pourtant, périodiquement, il va connaître
le doute : au moment où il était persuadé d’avoir atteint le sommet de son art,
ne voilà-t-il pas qu’il se rend compte qu’il a encore beaucoup de choses à apprendre
: une subtilité dans le mélisme (ma ùn a facciu micca à fà sta rivuccata !), une
perfection dans la gamme (ma cumu ferà per cantà cusì à l’usu anticu ?), une précision
dans le rythme (ma cumu serà chì u mo versu ùn chjocca micca cum’ellu ci vole
?). Car la Paghjella c’est surtout cela : quelque chose que l’on pourrait
définir d’une manière simpliste comme un cri animal mais qui est en fait un style
de chant raffiné très complexe qui fait tendre ses interprètes vers une perfection
qu’ils n’atteindront pour ainsi dire jamais tant les difficultés qu’ils surmontent
laisseront immanquablement la place à de nouvelles complications. Comme la
paghjella ne nous a pas tout dit, elle nous empêchera encore longtemps de dormir."
Benedettu Sarocchi http:www.paghjella.com
L'image
des chanteurs de paghjella disposés en demi-cercle, le bras passé
parfois sur l'épaule du voisin, la main à l'oreille (soit pour écouter
les autres chanteurs, soit pour mieux entendre son propre chant), est désormais
connue du monde entier. Les chants sacrés, messes des
morts ou messes des vivants, occupent une place importante. La tradition s'en
est maintenue dans certains villages comme Sermanu ou Rusiu.
Le chant profane distingue : - le Lamentu : complainte du malheur, du départ,
de l’exil, du bandit. - le Madricale : forme polyphonique spécifique
de la région de Tagliu Isulacciu - les Terzetti : Chants composés
de couplets de trois vers endécasyllabiques dont la rime est agencée
en ABA, BCB, CDC ... Très prisés au Moyen-Âge, ils sont écrits
en toscan littéraire et ont généralement une ligne mélodique
harmonieuse. - les Terzine : semblables aux terzetti. Les fioritures et
les mélismes ("riccucate"), jouant sur des intervalles variés et
serrés, sont très libres. La polyphonie sartenaise, qui
tire ses origines des franciscains, se distingue de celle du nord de la Corse
par ses structures vocales différentes, une moindre liberté d'improvisation
et un peu moins d'ornementation. Elle a souvent un caractère plus choral.
Jean-Claude Acquaviva
note : "La polyphonie est viscéralement attachée à l'île
et reflète une culture, une façon d'être de la société
corse". Les musicologues ou les chercheurs n'ont pu définir avec précision
les origines, le moment démergence et le parcours de ce chant, qui ignore
toute virtuosité pure comme tous effets sans expressivité. La voix
seule n'est pas un but en soi. Ce qui compte, c'est l'émotion et la communion.
Les chanteurs se touchent en chantant et vibrent ensemble. Certains
musicologues plaident pour une origine religieuse du chant corse, compte tenu
de la christianisation précoce de la Corse et de la grande influence des
franciscains; D'autres au contraire penchent pour une récupération
chrétienne d'un substrat païen. Ce qui est certain, en tout cas, c'est
la prépondérance, encore de nos jours, des Confréries dans
la transmission du chant. Dès lors, "la paghjella a autant de raisons
d'être lue comme une expression polyphonique authentiquement profane de
la vie communautaire que comme une survivance d'une tradition liturgique transposée
hors du champ sacré" (Ph .J. Catinchi).
La
renaissance du chant corse Paradoxalement,
le chant corse a été découvert au moment où il allait
disparaître sous l'effet de la saignée démographique de la
guerre de 1914-18, de l'abandon progressif des modes de vie ancestraux, du mépris
de ces traditions "paysannes"... Xavier Tomasi, lorsqu'il publie Les
Chants de Cyrnos en 1932, passe entièrement sous silence la polyphonie.
En 1948 l'ethnomusicologue Félix Quilici (1909-1980) découvre
à Rusiu l'existence d'une polyphonie sacrée à trois voix
pratiquée lors de différentes messes. Il
découvre aussi la paghjella, qui était conservée au sein
de quelques familles, dont les Bernardini. Il sillonnera la Corse pour recueillir
les vestiges de ces chants immémoriaux, et poursuivra ce travail au début
des années 60 pour le CNRS. Cette collecte sonore qu'il présentera
aux Universités d'été de Corte restitue les paghjelle, lamenti,
voceri, sirinati et nanne qui composent la vision insulaire du monde. Des
vérités assez mal accueillies à une époque où
ces chants semblaient trop rugueux, trop orientaux, trop "arabes". En
1949, un auditeur d'une diffusion des chants collectés par Quilici se crut
sur un poste de radio AOF, alors qu'un Ajaccien raffiné se demandera avec
effroi "ce que vont penser de nous les continentaux..." Ces préjugés
sont tenaces, puisqu'à de récentes Rencontres de Calvi, un spectateur
demandait au groupe L'Alba si sa musique n'était pas "un peu
arabe", à quoi il lui fut répondu que la Corse était
en Méditerranée et avait subi des influences multiples... Ces
enregistrements peuvent désormais être consultés pour partie
au musée de Corte, le reste à la Bibliothèque Nationale de
France. Ce même souci de sauvegarde a été le fer de lance
du mouvement du riacquistu autour de Canta u Populu corsu.
avec notamment Minicale, Alain Bitton-Andreotti, Alain Nicoli, Natale Luciani
et Ghjuvan-Paulu Poletti, et aussi Ghjermana de Zerbi et Mighele Rafaelli. Il
faut citer également Ghjuliu Bernardini, père des Muvrini Alain
et Jean-François. Ces chanteurs prennent alors le contre-pied de la chanson
sirupeuse des roucoulades et mandolines dominante à l'époque. Dans
les années 80 E Voce di U Cumune, avec Nando Acquaviva, ont
mené des travaux de recherche systématique sur des sujets précis.
Les
perspectives du chant corse
C'est quasiment
un miracle qu'a vécu le chant corse. Aujourd'hui, des groupes aussi divers
que I Muvrini, A Filetta, Les Nouvelles Polyphonies Corses,etc., sont connus dans
le monde entier. Et à partir d'un répertoire traditionnel, tous
ces groupes ont connu des évolutions très contrastées, de
la variété, de la création polyphonique,
de la polyphonie traditionnelle, de la world music... Après la salutaire
et nécessaire phase de sauvegarde, le chant polyphonique corse doit naviguer
entre deux écueils : n'être qu'un conservatoire du passé,
ou à l'inverse se banaliser dans une world music sans âme. Certains
prônent le retour à la tradition, mais quelle tradition ? Il faut
bien voir que les chants qui ont pu être sauvés ne représentent
probablement qu'une faible part de la diversité du chant corse. Il faut
éviter une certaine volonté "académique", visant
à codifier le chant, à faire des versions connues aujourd'hui des
versions définitives indépassables. Et également de vouloir
nier tout apport exogène en voulant constituer un modèle pur de
toute influence extérieure.
A
cet égard la démarche d'A Filetta nous semble exemplaire dans la
mesure où, tout en étant solidement enraciné dans la tradition,
le groupe ne se fixe absolument aucune barrière, si ce n'est celle de la
qualité, et n'hésite pas à créer musiques de films,
polyphonies contemporaines, choeurs pour le théâtre, tel le choeur
antique du Médée de Sénèque, opéras, en s'approchant
de très près de la musique classique contemporaine. Médée est
en quelque sorte une pierre angulaire dans la vie d'A Filetta, sortant de la tradition,
tout en y restant amarrée. Jean-Claude Acquaviva voit la polyphonie corse non
comme un chant endogène mais comme un langage qui s'est modelé au
fil des siècles, intégrant des influences discrètes mais
bien réelles. Ce qui justifie l'intégration de nouveaux apports.
La
thématique du chant corse Que
les chants soient traditionnels ou de création récente, on retrouve
en grande partie les mêmes thèmes.
Les
thèmes principaux sont les suivants : -
ceux liés au monde du travail, essentiellement agro-pastoral, A
Tribbiera, A Muntagnera... -
à la guerre et à ses drames : U Colombu, S'è
tu passi, E Sette galere, A Violetta, L'Impiccati, Sottu
à lu ponte... -
à l'exil, à la séparation, à l'emprisonnement :
Barbara Furtuna, U fattore, Lettera à Mamma, Terzetti
di Sermanu, et les différents lamenti des bandits -
à la mort et au souvenir: Paghjella di Tagliu, Sumiglia,
L'ombra murtulaghju, L'Anniversariu di Minetta -
à l'amour : Eramu in campu, Serinatu, A me Brunetta -
à l'enfance, avec notamment des berceuses qui ont très souvent une
tonalité dramatique : O ciucciarella, Sottu à lu ponte... -
à l'attachement à la terre corse : Lamentu di Cursichella,
Sò l'omu, Sumiglia, A l'acula di Cintu, Santa R'ghjina... Cependant,
de même que l'image de la femme corse vêtue de noir renvoie à
une tradition récente, le costume étant souvent très coloré,
notre vision d'aujourd'hui est quelque peu déformée. De nombreux
chants sont tombés en désuétude et il n'en reste pratiquement
plus de trace. De ce fait, la vision contemporaine d'un chant forcément
austère ne rend pas compte de la diversité du chant corse jusqu'au
XIXe siècle, qui connaissait a pistera (chant de battage des châtaignes),
les currenti (chants de cour), les canti à spassu airs de
divertissement), les scherzi (satires), les brindisi (toasts), les
filastrocche (comptines), les chjam'è rispondi, sans parler
des chants d'élections (canti d'elezioni)... Les
femmes aussi chantaient à toutes les occasions de la vie : nanne, voceri,
lamenti, et même des chjam'è rispondi. Ces dernières années
des groupes tels que les Nouvelles Polyphonies
Corses, Soledonna, Donnisulana,
Anghjula Dea et Donni di l'esiliu ont investi
la paghjella et subverti les usages habituels. Le
soleil du soir illumine le village de Pigna en Balagne, saillie dans le rocher
sur la colline qui domine la mer. De l'arrière de l'auditorium sortent
des sons qui évoquent le cri d'un oiseau de proie sur les montagnes. Essai
de voix du groupe "A Filetta" avant son entrée en scène.
A Filetta (Jean-Claude
Acquaviva, Jean Antonelli, Jose Filippi, Jean-Luc Geronimi, Paul Giansily, Jean
Sicurani, Maxime VuilIamier et Valerie Salducci) a été fondé
en 1978 et est un des rares groupes de chants polyphoniques corses qui peuvent
vivre de leur musique. La plupart des groupes répètent et chantent
pendant leur temps libre. Il y a plus de 100 groupes polyphoniques en Corse; c'est
traditionnellement un domaine réservé aux hommes, toutefois quelques
groupes de femmes ont été créés au cours des années
récentes. Le
chant polyphonique n'est pas le seul style de musique corse traditionnelle, mais
il est celui qui est de loin le plus répandu et qui a le plus de vigueur.
"Polyphonie" signifie "plusieurs voix" : de trois à huit voix contribuent
dans des tessitures différentes. La plupart des groupes de chants polyphoniques
se composent de cinq ou six chanteurs et chantent „a capella " (sans accompagnement
instrumental). L'histoire des polyphonies corses est complètement obscure.
La technique de chant et les chansons ont été transmises dans la
famille ou la communauté de village de génération à
génération, sans jamais avoir été écrits. Comme
pour les histoires et les légendes, il s'agit de tradition exclusivement
orale. Elle représente probablement un mélange des traditions musicales
de tout le de bassin méditerranéen occidental. Des ressemblances
avec la musique espagnole et arabe sont indubitables. Généralement
elle sont chantées en corse, mais quelques morceaux se basant sur des thèmes
liturgiques ou légendaires ont des textes latins et sonnent parfois comme
du chant grégorien. Tandis
que les chanteurs sont encore occupés à répéter et
à se changer, la salle se remplit à partir du bas-côté
. Ce n'est que lentement que les yeux s'habituent à l'amphithéatre
peu éclairé et aux hautes parois foncées crépies,
seulement percées de petits créneaux décoratifs ressemblant
à des meurtrières. Un cercle de lumière éclaire faiblement
le milieu de la scène tout en bas. Les quelques 100 sièges s'étagent
en pente raide de la scène à l'entrée, située inhabituellement
en haut de la salle de concert. Les spectateurs sont pour la plupart des corses,
certains venus d'autres parties de l'île. Des familles avec des enfants
et des bébés parfois de loin, et des personnes âgées
du voisinage. Il sera vendu plus de billets que de places assises. Les marches
servent de siège, et quelques visiteurs restent sur la balustrade à
l'entrée.
Six hommes habillés de noir pénètrent sur la scène,
le rayon de la poursuite devient plus fort, plongeant les chanteurs dans une lumière
éblouissante et jetant le reste de la scène dans une obscurité
impénétrable. Les hommes forment un arc de cercle étroit,
le haut du corps souvent plié en avant, une main sur l'oreille pour étouffer
la voix du voisin. Le leader du groupe se charge du rôle du "comédien",
d'un acteur qui donne de la dynamique aux chants avec sa voix et les mouvements
un peu violents de la partie supérieure du corps aux textes des chants
et par la tension dans la voix. Les autres chanteurs contribuent fermement à
la cohésion des timbres de l'ensemble, dans des tessitures allant de la
basse au contre-ténor. Parfois, ces voix ne donnent qu'un rythme ou un
son continu, puis ils se détachent soudain du brouhaha et assument, en
solo ou avec le "Comediante", des sections de texte et de mélodie. Par
un balancement en avant et en arrière du haut du corps, les chanteurs orientent
l'influence de leur voix dans le son global. Dans quelques chants les hommes se
rapprochent très étroitement, ferment presque le demi-cercle et
tiennent leur voisin par le dos avec leur bras libre. Même si tout n'est
peut-être pas perçu par l'auditeur, les chants sont composés
strictement, avec peu de place pour l’improvisation. Cela place le chant
polyphonique corse, qui est en réalité une "musique du peuple" dans
le sens original du mot, à parité avec la musique classique.
Un concert d'A Filetta ne dure qu'environ 45 minutes. Il est composé de
quatre parties. Les trois premières se composent respectivement de trois
chansons et durent environ 13-14 minutes chacune. La quatrième partie (la
partie finale) est très courte et dure seulement environ 3-5 minutes. Entre
les parties Jean-Claude Acquaviva présente le contenu des morceaux précédents
et/ou suivants et dit quelque chose concernant son contexte. Il traduit généralement
aussi les déclarations corses en français. À peu d'exceptions
près, les morceaux sont composés par A Filetta, la plupart par Jean-Claude
Acquaviva qui écrit aussi bien les textes que la musique. Les chants d'un
concert appartiennent à deux catégories différentes. D’un
côté les chants religieux, qui concernent souvent un décès
ou un deuil. Même si quelque Kyrie retentit après une chanson traditionnelle,
la plupart des chants religieux sont des recompositions. Les chants profanes qui
sont aussi qualifiés de "Paghjelle" sont la deuxième catégorie.
Ils peuvent traiter de tous les thèmes du quotidien qui sont émotionnellement
fortement occupés, et qui peuvent être transposés plus directement
sur le chant que sur le mot parlé. La Paghjella est plus ouverte aux improvisations
que le chant religieux, mais des groupes comme A Filetta prèsentent également
les Paghjelle dans un arrangement très travaillé jusqu'à
ce qu'il sonne comme naturel.
Celui qui voudrait s'en faire une idée peut visionner le film beau et sensible
„A Filetta, Voix Corses " du réalisateur Don Kent, qui a longuement
accompagné le groupe en 2000 et 2001.
La
musique polyphonique corse a connu une renaissance forte surtout depuis les années
1970. Cette renaissance était en rapport avec la situation politique Corse
et la rédécouverte de la culture corse. Cette musique a aussi eu
(et a parfois encore) une dimension politique, puisque la partie profane des chansons
(les Paghjella) peut être organisée librement sur le plan du texte,
pouvant ainsi véhiculer des idées politiques. Des groupes comme
A Filetta ont réussi toutefois à empêcher largement que la
musique soit détournée à des fins politiques ou glisse dans
le folklore.
"I had the impression of hearing a voice from the entrails of the earth. Song
from the beginning of the world" (j'avais l'impression d'entendre une voix venu
des entrailles de la terre. Le chant de l'origine du monde), écrivait justement
Dorothy Carrington, après avoir entendu des chants polyphoniques à
Noël dans une chapelle dans le Fiumorbo. Et nul ayant eu l'occasion d'écouter
le concert d'un bon groupe polyphonique en Corse ne pourra empêcher un léger
frisson de lui parcourir le dos. La musique est comme une force créatrice
et agit parfois comme si elle planait sur la salle de concert, détachée
des gorges humaines qui la produisent. La Polyphonie décrit la Corse,
son paysage et sa culture peut-être mieux que ne le ferait un texte.
Nonobstant
la maladresse de ma traduction (je ne suis pas un germanophone émérite)
et les quelques erreurs ou approximations qui l'émaillent, ce texte, communiqué
par Ursula, m'a paru intéressant dans la mesure où il communique
bien ce que ressent un auditeur "lambda" découvrant la polyphonie corse. Source
: "Reise Know-how Korsika“ de Wolfgang Kathe Les
instruments de musique : de la cialamella à la cetera Les
polyphonies corses sont maintenant célèbres mais il ne faut pas
négliger la musiqe instrumentale. Ainsi la cetera, la pivana, la pirula,
la cialamella et le timpanu accompagnaient danses et chansons. Un disque à
découvrir : Cetera, sous la direction artistique d'Henri Agnel,
avec de nombreux musiciens de Pigna, dont Nando Acquaviva, Claude Bellagamba,
Jérôme, Toni, Ugo et Nicole Casalonga, Cedric Savelli, Ceccè
Guironnet, etc. 
Cours
de chant, stages de polyphonie Vocalia,
centre de la voix et du geste (Paris 18e) organise des cours de polyphonie
corse.Extrait
de la documentation : "Actuellement,
nous proposons l’apprentissage de la Polyphonie Corse en stages week-ends et également
en ateliers réguliers (hebdomadaires) d’octobre à juin à Paris, et en Corse des
stages d'une semaine à Pâques et à la Toussaint. A
Paris, l’atelier hebdomadaire permet un approfondissement du travail effectué
pendant les week-ends. Il permet de mûrir le répertoire, d’affiner la justesse
des intervalles, de varier les ornements, etc…., et finalement d’acquérir les
réflexes de la Polyphonie Corse.
PUBLIC
: Tous publics, débutants bienvenus, Corses et pinzuti. On ne vous demande qu'une
chose, c'est de chanter ...... et d'écouter ! A l'intérieur de cet atelier
hebdomadaire co-existeront deux "niveaux": débutant, et avancé, travaillant ensemble.
Et il y aura toujours une place pour les débutants. Le niveau "débutant" est
conçu pour permettre à ceux qui le désirent de s’initier à la Polyphonie Corse.
Il est ouvert à tous, y compris ceux qui ne savent pas lire la musique (chacun
apprend à son rythme au fur et à mesure), et ceux qui n'ont jamais chanté. Il
est même possible de s’inscrire en cours d’année, et les anciens aideront les
nouveaux. Le niveau "avancé" coexistera dans le même atelier, et sera amené
à fonctionner davantage dans l’effectif traditionnel, c’est-à-dire en petit groupe
choisi de 3 à 7 personnes, pour 3 voix. Chaque voix est (ou est susceptible d’être)
soliste, chaque participant a une place déterminée dans l’ensemble, et l’exigence
qui en découle est importante en termes de disponibilité, assiduité, écoute….
Tous les ateliers comportent une partie de TECHNIQUE VOCALE de base. Nous
assurons toujours une préparation par des exercices corporels, exercices de respiration
et vocalises d’échauffement et de travail. Puis l'apprentissage des chants : un
travail musical avec des exercices sur les intervalles, et recherche de la justesse
par l’accoutumance des timbres, en cercles de 2 puis 3 . Notions d'improvisation,
et d'ornementation. Les voix seront distribuées suivant les participants et le
choix de polyphonies étudiées. Les hommes et femmes chantent ensemble ou séparément." http://www.vocalia.net/ Egalement,
les stages organisés par Jacky Micaelli : 
POLYPHONIES
CORSES

stages
proposés par U Ponticellu animés par Jacky Micaelli Polyphonies
corses sacrées et profanes - 14 avril au 20 avril au couvent de Corbara Ce
stage s'adresse aux débutants et aux confirmés , autour du répertoire franciscain
pour le sacré , et les compositions de Michel Rafaelli pour les profanes (voir
Donnisulana) -7 au 13 juillet à Marignana -2 au 7 août à Marignana Ces
deux stages s'adressent à un public débutant , dans la poursuite de la rencontre
de la Toussaint. Nous souhaitons développer au sein du village et des villages
voisins cet apprentissage de la polyphonie , en collaboration avec l'associu Scopre
. -25 au 31 août au couvent de Corbara Ce stage s'adresse aux débutants et
confirmés, autour d'un répertoire de polyphonies sacrées et profanes . 
LA
TRANSMISSION ET LA TRADITION ...
LE CHEMINEMENT DE U PONTICELLU «
Lorsque je chantais au Japon , il y a …..20 ans, je n’aurais pas pu mettre des
mots clairs sur ce que je pressentais à propos de cette finalité qui est la mienne
aujourd’hui , dans le chant et dans la transmission… » Jacky Micaelli fait
ici un constat que porte U Ponticellu dans son éthique et sa pratique. La
tradition ce n’est pas uniquement ce qui a existé jadis et qu’il faut conserver
tel quel. C’est un héritage, un legs à recueillir, assumer, conserver mais aussi
entretenir et faire fructifier en le renouvelant, afin de jeter un pont entre
passé et présent : le présent prolonge le passé, le passé vit dans le présent
qui prépare le futur, et pour ce futur le passé et le présent deviendront passé.
Une
tradition non recréée, assimilée et adaptée à chaque époque est une tradition
morte. La tradition vivante est transmission : elle exige une actualisation, un
aspect créatif. Cet apport se devra de respecter l’esprit de la tradition, lequel
esprit est un absolu qui transcende le temps. En s’appropriant la tradition ,
sa tradition , le disciple prend place dans une longue chaîne dont il est un anneau
parmi une infinité d’autres , avant et après lui. Les musiques traditionnelles,
c’est à dire orales, contiennent une sève venue du fond des âges, seule la parole,
le son, donc l’oralité, en communiquent l’essence spirituelle. Elle préserve le
caractère vivant, mouvant de la tradition. L’initiation grâce à laquelle elle
se transmet requiert le contact direct, d’homme à homme pour que passe l’influence
spirituelle inséparable de toute initiation. La tradition est donc d’abord mémoire
, ce sont nos racines vives , notre centre de gravité. Que sommes nous sans la
mémoire de nos origines ? L’homme se condamne à la mort spirituelle s’il coupe
le lien de la tradition , de sa tradition . La musique détient sa mémoire à elle.
Ce sont les traditions musicales, elle vit dans et par l’oralité.  Le
cheminement de la polyphonie corse et ‘STELLA MATUTINA’ passe par le chant grégorien.
Celui ci s’incorpore des éléments et archétypes primordiaux qui sous tendent toutes
les musiques du monde et en font autant de voix d’un unique ‘Chant de l’humanité’
. L’archaïque, valorisé positivement, n’est pas l’ancien ou l’antique
perçu comme vétuste, lointain . Il désigne ce qui dans l’ancien est originel,
ce qui échappe à l’emprise destructrice du temps et existe dans un présent perpétuel.
L’archaique renvoie au commencement principiel, éternel, hors du temps. Les
valeurs de l’originel, de l’archaique, ne sont pas davantage actuelles à une époque
qu’à une autre. Elles inspirent des créations nouvelles. "L’archaique
participe de l’anthropologie qui vise à une connaissance globale de l’homme",
selon Claude Levi Strauss. Chaque tradition fournit à des hommes appartenant à
telle culture , telle époque, un miroir où ils peuvent imprimer un vivant reflet
de leur être essentiel, parce qu’ils ont en eux l’empreinte de cette tradition,
et que chaque tradition est une image véridique de l’homme éternel. On trouve
la tradition à l’intérieur de l’homme, dans son être spirituel. Cette transmission
de la connaissance n’est autre que l’initiation qui actualise un savoir que l’être
possède virtuellement. L’initiation est ainsi l’accession à la tradition en soi,
et dépasse le cadre de la tradition particulière qu’elle transmet. Ainsi en est
il du chant grégorien qui lance ses plus profondes racines dans le « Chant de
l’humanité » et dans les archétypes musicaux

L’archaisme
permet d’être, par delà tous les rôles et les masques du paraître, car il permet
l’expression d’une tradition primordiale : « Le centre du monde, c’est ce lieu
insaisissable où les traditions prennent naissance, où converge ou d’où émane
tout ce qui relève de la traditionalité » La tradition invite à jeter un autre
regard sur la modernité car en repensant les valeurs de la tradition et de l’archaique
, on repense et lègitime la modernité . Les vrais modernes se gardent de récuser
le passé au nom d’une aveugle fuite en avant . Ainsi du grégorien , la polyphonie
corse tient la mélodie , pure vocalité , le chant . La voix sort du corps et le
souffle produit par les poumons le fait retentir . Le chanteur accomplit un acte
vital . L’acte de chanter crée une relation intime avec l’organe vocal grâce à
quoi les émotions , l’affectivité s’extériorisent spontanément à travers le son
d’un chant simple ou complexe , comme un trop plein qui de lui même aspire à sortir
de nous . Il ne s’agit pas d’Ego , et nous pouvons prendre l’exemple des riucade
ou mélismes en polyphonie corse . Jacky
Micaelli explique dans tous ses stages qu’il est dangereux d’aseptiser la pratique
de cette tradition sous peine d’en perdre le sens, l’âme, car dans le sacré comme
le profane les riucade sont souvent l’expression d’une émotion forte liée
à l’histoire de ce chant. On peut ainsi exprimer le ‘pietoso’ dans le deuil,
ou le chagrin de l’amour perdu, mais ce peut être aussi la fatigue d’un travail
dur, de l’animal comme de l’homme. Quand il module son chant, l’homme émet
un reflet sonore de son propre être. La
polyphonie corse, comme tous les chants traditionnels, harmonise voix et corps
pour que le chant sonne avec plénitude, puissance. Il s’agit moins de chanter
« beau » que de chanter « vrai ». Un chanteur traditionnel utilise sa voix comme
moyen , non comme une fin en soi. Il est donc nécessaire dans la transmission
de passer par une redécouverte de la « vocalité traditionnelle, de l’ancrage corporel
de la voix, et de la portée spirituelle de cet acte. Chanter avec son corps, c’est
retrouver une force primale qui deviendra musique potentielle, noyau originel
de toute mélodie. 
la présidente
Nadine Cesari
Contact : cesarinadine@yahoo.fr 0671863446
- avec le remarquable éclairage de J.Viret sur La tradition.

La
paghjella sacrée par l'Unesco ?
C'est
la question que pose Noël Kruslin dans le dernier numéro
de "La Corse Votre hebdo" du 4 avril 2008. "A l'initiative
de quelques voix emblématiques, le chant polyphonique corse
s'est engagé sur la route d'une reconnaissance au patrimoine
mondial immatériel de l'Unesco. Une démarche pour la
sauvegarde d'un art toujours menacé malgré sa pratique
répandue à l'échelle insulaire."
L'article
complet est reproduit ici
(fichier pdf)
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