Parole abisse che diconu pocu è tantu

Les mots d'A Filetta et de Jean-Claude Acquaviva

Dernière mise à jour de la page : 09/05/2008

Jean-Claude Acquaviva
"Être plus que ce qu'on nous permet d'être"
("Corsica" de mai 2008)

À Filetta est un miracle. En trente ans d’une carrière qui se plaît à emprunter les chemins de traverse, la formation balanine a réussi le tour de force de mêler succès public, reconnaissance critique et excellence musicale, en Corse et ailleurs. Jean-Claude Acquaviva, charismatique et intransigeant leader d’A Filetta, nous ouvre les portes de ce groupe à nul autre pareil.


jcaTrente ans de carrière, ça se fête ?
On s’est posé la question, on a réfléchi à un événement exceptionnel, un concert où l’on aurait fait appel à tous ceux qui ont pris part, au fil des décennies, à l’aventure d’A Filetta. Mais nous avons renoncé. Le groupe est tellement pris par ses activités, on dépense une telle énergie dans les projets en cours, qu’on n’aurait pas trouvé le temps d’organiser tout ça dignement, et on ne voulait surtout pas proposer au public quelque chose de bâclé. C’est un peu triste, certes, mais la vie continue, et le groupe avance.

Pas de bilan non plus, alors ?
Une chose est sûre, ces trente ans sont passés à une vitesse incroyable. On le dit souvent sur scène, sans démagogie, à aucun moment, on n’a le sentiment que la routine s’est installée. Pour nous, chaque concert est une aventure, voire une lutte. A Filetta est un peu dans la situation d’un montagnard qui devrait gravir tous les sommets de la planète. Il y en a toujours un autre à escalader. Nous sommes en permanence à la recherche d’un équilibre qui semble perpétuellement accessible, mais se dérobe encore et toujours.

Mais avec une carrière aussi riche, que reste-il à accomplir ?
Tout reste à faire. J’aimerais par exemple développer un répertoire philharmonique. On a aussi l’envie de monter un long métrage d’animation pour les enfants. Et puis on veut continuer à partir à la rencontre des musiques d’ailleurs. Si demain on nous appelle pour un concert dans les temples d’Angkor ou au Groenland, on part sans réfléchir. Repousser les limites, faire des choses dans des conditions extravagantes, c’est toujours passionnant.

On a l’impression qu’il y a deux parties distinctes dans la carrière d’A Filetta…
Effectivement. Au début, on tournait, on faisait des disques, mais plus ou moins en dilettante. En 1994, tout a changé. Devant les opportunités qui se présentaient, conséquence de notre disponibilité, on a décidé de devenir des professionnels tout en donnant libre cours à nos envies. Ensuite tout est allé plus vite. Et lorsque je me penche sur notre parcours depuis cette époque, je me dis qu’on a réalisé quelque chose d’exceptionnel.

Cet emballement vous a-t-il étonné ?
Je pense que si l’on a duré autant, c’est qu’on n’a jamais rien planifié. Aujourd’hui encore, je continue de ne pas me projeter dans le futur. Tout est affaire de rencontres, de coups de cœur artistiques, de sollicitations. Je n’ai aucune idée de ce qu’on fera dans deux ans. Un plan de carrière nécessite des concessions, du calcul, la mise en place d’une stratégie. Très peu pour moi.

Ce qui ne facilite pas les relations avec les maisons de disques…
On a travaillé avec une dizaine de maisons de disques, ça a toujours foiré. Je ne veux pas qu’on me dise « emprunte cette voie, tu toucheras beaucoup de monde ». Si cela nécessite de faire une croix sur mes convictions profondes, artistiques et humaines, pas question. Virgin, la dernière en date, était prête à mettre de gros moyens sur nous, mais voulait qu’on fasse des duos, avec Axelle Red ou Souchon. Il est hors de question que j’aille voir Axelle Red en lui disant « viens chanter avec moi, tu vas me faire vendre quelques disques en plus ». C’est indigne ! Aujourd’hui on a presque du mal à trouver une maison de disques, et paradoxalement, on fait le plein partout où l’on passe. Ce qui nous convient très bien au final. Alors évidemment on n’a pas la notoriété pour passer au 20 heures, mais on visite des pays extraordinaires, on s’enrichit humainement, et ce sont des moments d’émotion, de partage qui n’ont pas de prix, dans la vie d’un homme.

A Filetta est à l’aise dans de nombreux styles musicaux. Y en a-t-il un que vous privilégiez ?
Il n’y a pas, pour moi, de musique plus ou moins noble. Il y a des chansons de Léo Ferré qui sont des monuments. Mais rien n’est plus beau que ne pas se cantonner à un format, ne pas se poser la question de l’adhésion du public, de ne pas se demander s’il va s’ennuyer. Ce genre de considérations, ça me gave. Il faut faire confiance au public. C’est à force de lui donner des choses formatées qu’il finit par s’en contenter. Je prends autant de plaisir à écrire une chanson de trois minutes qu’un ch ? ur de vingt minutes ou un requiem. Mais comme la tendance est à la musique courte, j’ai envie de faire le contraire.

Votre rigueur dans le travail, et dans vos prestations, vous ont toujours démarqué du tout venant de la production insulaire.
En la matière, en Corse, je pense qu’il y a confusion des genres. L’ethno-musicologue italienne Giovanna Marini dit que le chant populaire a au départ une fonction de rite, lors du labour, des cérémonies mortuaires par exemple. C’est un langage qui accompagne les moments de la vie. La scène, c’est autre chose. D’autant qu’il y a un public en face qui a payé son entrée. Du coup, on n’est plus dans l’instantané, dans le spontané. On est à la recherche d’une efficacité artistique, notion dont le rite est totalement dénué. On est dans le reflet du rite, mais plus dans le rite.

On vous fait parfois le reproche d’écrire dans une langue peu accessible…
Et moi je réponds qu’on ne comprend pas toujours tout chez Pessoa, Mallarmé ou Aragon. Ce que je veux dire, c’est que chacun a ses codes, une façon d’écrire, des choses qui résonnent en lui et qui sont très puissantes. Je suis un amoureux de René Char, mais ce n’est pas toujours facile à comprendre, ni même à cerner. Pourtant c’est une langue fabuleuse, une explosion de couleurs et de sentiments. Moi-même, lorsque je lis les poésies de Filippini, je suis admiratif, c’est splendide et cela me touche d’autant plus que je suis loin de manier la langue comme lui. Mais ce n’est pas pour cela que je suis un raté ou que la langue que j’utilise n’est pas digne d’intérêt. Il me semble qu’il faut impérativement distinguer le travail pédagogique et l’œuvre artistique. L’artistique ne doit pas avoir un rôle pédagogique. On ne peut se poser la question, en art, de savoir si l’on sera toujours compris.

Autre caractéristique frappante, l’absence chez A Filetta de la nostalgie qui anime une grande part des artistes corses…
La nostalgie est une forme boiteuse de la mémoire. On extrait quelque chose de son contexte, on ne veut retenir que ce qui nous semble bon. Cela traduit une incapacité totale à demeurer dans le temps présent. Et sur le plan du chant, c’est pareil. Avec ce risque de se figer, de légitimer le danger qui pourrait résider dans toute forme d’ouverture. Il est sain qu’il y ait des gens qui se posent en gardiens, mais cela n’exclut pas qu’il existe d’autres qui bousculent la tradition. Je suis triste lorsque j’entends des gens dire qu’il ne faut pas toucher à quelque chose parce que nos anciens nous l’ont laissé comme cela. C’est contraire à toute dynamique de vie.

Que pensez-vous de la profusion de chanteurs et de groupes corses ?
Il ne faut surtout pas empêcher les gens qui veulent s’exprimer de le faire. Pour autant, il y a un vrai problème, c’est que personne ne fait de distinction qualitative entre les groupes. C’est un mauvais service à rendre aux artistes que de mettre tout le monde sur le même plan. On doit faire des choix, que ce soit les programmateurs radio et télé ou les gens qui par leurs subventions alimente une grande partie de la production. On ne peut pas dire en permanence que tout est bon parce que si tout est bon, rien n’est bon. Nulle part cela ne fonctionne comme ça. Ce n’est pas un discours élitiste. Je ne dis pas qu’il faut éliminer les mauvais. Nos premiers disques musicalement étaient des calamités. Et si on ne nous avait pas laissé le temps de progresser, aujourd’hui sans doute, nous ne serions plus là. C’est pour cette raison que lors du premier disque d’un groupe, il faut qu’il y ait des gens qui donnent leur avis, sincèrement. C’est l’unique façon de progresser.

En Corse, la critique n’existe donc pas ?
Soit on ne dit pas grand-chose pour ne pas dire ce qui fâche, soit on tombe dans le propos dithyrambique dès que l’artiste est un peu connu. C’est d’autant plus gênant qu’on nous encense quand on fait une merde, mais en revanche on assassine sans raison ce qui vient de l’extérieur. Moi, je souffre lorsque je lis les comptes-rendus de journalistes qui sont venus, ou pas d’ailleurs, à un spectacle, et qui font un commentaire où ils se contentent de nous resservir le communiqué de presse. Je pense qu’on gagnerait tous à un peu de sincérité et de critique, y compris ceux qui seront critiqués à un moment ou à un autre.

Sébastien Bonifay

Jean-Claude Acquaviva
"Être ce que l'on défend et pas défendre ce que l'on est"
(Corse Matin du 2 février 2008)

Photo Pierre-Antoine Fournil pour Corse Matin

Comment votre répertoire a-t-il évolué en 30 ans ?
Notre éclosion a été portée par le Riacquistu et le souci de propager des choses issues de notre patrimoine qui se perdaient. Aujourd'hui, dans une continuité naturelle, c'est à la création nourrie de toutes nos rencontres que nous devons l'essentiel de notre répertoire.

Et de toutes ces rencontres, laquelle a été, disons, la plus marquante ?
La Géorgie et le chœur de Tbilissi avec lequel nous avons multiplié les échanges au début des années 90. Il y a deux chants géorgiens dans notre nouvel album et, là-bas, des chants corses ont été enregistrés en géorgien.

Ces fusions culturelles avec les autres galvanisent votre propre sens créatif ?
Même de façon inconsciente, une rencontre enrichissante et sincère laisse des empreintes indélébiles et les influences affleurent nos mots, notre musique, nos harmonies.

Que disent de vous les publics étrangers ?
L'accueil est partout chaleureux car il n'existe pas de pays qui ne manifeste un intérêt pour l'art vocal, en raison de sa dimension intemporelle, et ne ressente une fascination pour le travail des voix. Ce mélange d'enthousiasme et de curiosité est plus flagrant en Allemagne, en Autriche ou en Scandinavie que dans les pays méditerranéens un peu moins captifs à cette forme d'exotisme qu'on peut représenter ailleurs.

L'ouverture prochaine en Corse d'un Centre d'art polyphonique ?
Sartène, Pigna. Il faut à la fois des outils culturels et les moyens de les faire fonctionner. Tout ce qui est de nature à désenclaver est une excellente chose. Contrairement à ce que certains pensent, la protection n'est pas la meilleure solution. Il ne
faut pas défendre ce que l'on est, mais être ce que l'on défend.

Même si le chant est devenu moins revendicatif, vous vous sentez toujours politiquement investi ?
Paradoxalement, t'éloigner de la chanson-tract te rend plus puissant dans le message que tu veux délivrer. Le moyen d'exprimer le mieux ton amour indéfectible pour la Corse, sa langue, sa littérature, sa poésie, c'est de décomplexer ta musique, de la faire vivre au contact de celle des autres. Mettre un terme à ce processsus de greffes est une posture dangereuse qui conduit à sa propre sanctuarisation. Et un sanctuaire exhale toujours un petit parfum de mort.

Votre sentiment sur l'énième crise que traverse la Corse ctuellement ?
Le sentiment qu'on a la tête à l'envers. Il faut donnner à la Corse les moyens de produire des Corses et ne pas s'entêter à croire que ce sont les Corses qui font la Corse en ayant une idée statique de ce que nous sommes. Les choses sont en perpétuel mouvement. Arrêter leur cours est une illusion qui peut avoir des répercussions très graves sur le plan éthique, comme l'exclusion.

Comment peut-on l'éviter ?
En enracinant l'idée que tout progrès ne peut être la conséquence que du travail, du respect, de la rigueur, de notre capacité de résister dans l'intelligence, l'honnêteté et le dialogue. C'est l'histoire universelle qui nous enseigne que rien ne se gagne par la force.

Propos recueillis par J.M. Raffaelli

Exclusif : L'interview réalisée par nos amis néerlandais de "Tra Noi"

Pour présenter "Tra Noi", rien de mieux que de laisser la parole aux principaux intéressés : Laurent, Suzan, Christina et Martijn.

"Nous sommes deux couples d'amis : Laurent et Suzan Lohez et Christina et Martijn La Feber. Nous vivons aux Pays-Bas. Laurent est un Français expatrié. Tout comme vous, nous sommes fans d'A Filetta. (...) Très vite, nous nous sommes aperçus que la plupart des informations concernant A Filetta étaient uniquement en français. Afin de pallier cette frustration, et plus encore pour permettre de faire découvrir A Filetta aux Néerlandophones, nous avons décidé de leur consacrer un site internet. Après avoir pris contact avec Sabine Grenard, et avec son consentement, nous nous sommes mis à l´ouvrage."

Et TRA NOI (www.tra-noi.nl) est né le 7 octobre 2007 ! 

L'interview avec A Filetta réalisée le 16 decembre 2007

C'est vendredi 16 decembre et Tra Noi assiste au concert d'A Filetta à l'église St Pierre d'Utrecht. Pendant la tournée d'A Filetta aux Pays-Bas, Laurent a l'honneur de lire en néerlandais les textes que Jean-Claude Acquaviva dit en corse et en français pour introduire les chants.
L'église est pleine, et les hommes arrivent. Tout est silencieux, comme si nous ne pouvions plus respirer. Les premiers sons tiennent leur promesse, c'est superbe. Ils chantent plusieurs chants qui figureront sur le nouvel album de 2008, des chants de Medée, du Requiem, des films Liberata et Himalaya l'enfance d'un chef. L'acoustique est excellente, et le public est manifestement touché. A Filetta a trouvé sa place. Après une ovation ils reviennent pour un dernier chant.

Nous aidons Valèrie pour la vente de CD, et c'est beau de voir l'enthousiasme du public et pour beaucoup un CD n'est pas suffisant. Ce qu'il a entendu, il veut le retenir. Après que le groupe ait discuté avec plusieurs fans, nous allons au restaurant. Et là, sur la jolie place de l'église St Pierre, Suzan demande à A Filetta de bien vouloir chanter "Sub Tuum". José et Maxime qui marchaient en tête sont rappelés, il fait froid, les hommes se mettent en cercle et sortent les oreilles du bonnet. C'est un moment magique, là sur cette place, dans le froid, c'est sublime ! Quel cadeau !
Après nous crions: "MANGER !" et nous nous mettons en route. Maxime a le plan en main et nous guide, Paul et Ceccè s'amusent et essayent de retenir les cyclistes qui passent, le reste du groupe discute. L'ambiance est decontractée, ce fut un beau concert.

Au restaurant nous commandons beaucoup de pizzas "A Filetta" avec une bière et nous commençons l'interview. Laurent et Jean-Claude accoudés l'un à l'autre entament la discussion. Les uns écoutent et les autres discutent entre eux.

La première question est de Christina. Cela concerne la juste traduction d'un texte (Christina retranscrit les textes en poèsie neérlandaise.) Il s'agit du chant "Caracolu di brame" d'Intantu. Jean-Claude s'asseoit et donne sa traduction. Pour lui aussi, c'est difficile et il a recours à ses mains pour s'expliquer :

Jean-Claude Acquaviva : "Il est difficile à traduire. Ce texte est à l'origine ecrit en corse, par mon frère Marcellu. Le corse est une langue tres imagée et quand tu la traduis en français, tu perds quelquefois les effets recherchés."
Tra Noi : Quels sont tes poètes préférés ?
JC : "Borgès, René Char, Aragon et Primo Levi sont les poètes que je cite le plus."
Au grand plaisir de Christina, Pessoa et Paul Eluard figurent aussi sur la liste.
Tra Noi : La polyphonie est-elle reservée aux hommes ?
JC : "La polyphonie se pratiquait à l'époque des travaux dans les champs. De fait, les hommes chantaient entre eux parce qu'ils travaillaient entre eux. Il n'y a pas de polyphonie mixte parce que, esthétiquement, son architecture est telle que si tu mêles des voix de tessitures différentes, tu annules les effets harmoniques. Si tu fais chanter ensemble des hommes et des femmes, ils ne chantent pas dans les mêmes registres. Tu élargis donc les registres, le spectre et tu n'obtiens plus du tout le même son. Naturellement les hommes chantaient ensemble, les femmes chantaient ensemble mais pas en polyphonie, tout simplement parce qu'il est difficile de trouver un espacement des voix suffisament important. Généralement il est difficile de trouver soit des basses ou des voix qui montent suffisamment. C'est un problème de tessiture. Si les hommes et les femmes ne chantent pas ensemble, c'est donc lié à l'organisation même de la société, une explication purement esthétique et musicale. Cependant dans les 20 à 30 dernières années, il y a des groupes d'hommes et de femmes qui ont composé mais à la fin ils ne chantent pas de la même façon. Ce n'est pas une explication scientifique mais ce sont des éléments suffisants qui peuvent justifier pourquoi cela n'existe pas."

Tra Noi : Comment s'effectue la création d'un programme pour une tournée? Qui décide d'inclure tel ou tel chant ?
Jean-Claude : Cela dépend de beaucoup de choses. On en discute ensemble. Très souvent c'est lié aux nouveautés, à ce que l'on a envie de chanter, à l'équilibre du programme. Pour donner un exemple concret, sur le programme de la tournée Néerlandaise, on a intégré un certain nombre de chants du nouvel album que l'on enregistrera en janvier. Cela permet de les rôder mais aussi de les faire mûrir. De la création à la maturité, il y a beaucoup de travail.

Tra Noi : Avez-vous des endroits préférés pour chanter ? Y a t-il une salle où vous voudriez retourner ?
Jean-Claude : Pas spécialement. On aime beaucoup certaines acoustiques. Certaines sont plus adaptées à ce que l'on fait. On n'aime pas trop les grandes salles car notre chant est plus intimiste et on a besoin de le faire porter par une sono puissante. Ce n'est plus en rapport avec ce que l'on fait. On n'aime pas non plus chanter dans de grandes églises. Il y a un son qui tourne et cela porte à confusion. Pour nous, la salle idéale : c'est une église de 300 à 400 places, ou encore une petite salle avec une bonne sono. A ce moment là, tu as une bonne relation avec le public qui n'est pas altérée.

Tra Noi : Beaucoup de gens sont très attirés par A Filetta, son harmonie, sa passion, sa superbe musique, ses textes. Pour moi (Suzan), vous êtes sept anges. Ce que vous faîtes est bon pour le coeur, ça vous touche, ça vous embrasse. Comment est-ce que d'être adulé et de pourtant rester simple Corse ?
Jean-Claude : Alors d'abord, ça nous fait plaisir qu'elle ait cette vision de nous. Il faut qu'elle sache que cette vision n'est, pour nous, en aucun cas, une volonté de construire cette image. A ce propos, je citerais André Malraux : " L'homme n'est ni ange ni bête. A vouloir faire l'ange, il fait la bête." Ce qui est important pour nous, c'est deux choses : Un, c'est d'être toujours critique envers nous-mêmes. Le jour où l'on commencera à dire : " ce que l'on fait c'est bien ", là, ça sera terminé. Ca veut dire que l'on commencera à dégringoler. Notre démarche c'est la recherche perpétuelle d'un équilibre que l'on sait que l'on n'atteindra jamais, mais l'important c'est de le chercher. Deux : C'est de toujours rester humble. Nous sommes pleinement conscients que sans celui qui nous écoute, on n'est absolument rien. C'est une certitude. Parce que nous avons un chant qui n'a de sens que pour être entendu. Nous sommes intimement persuadés qu'un collectif, ça existe, qu'une façon de penser les choses les uns avec les autres, les uns par les autres, les uns face aux autres. C'est la façon dont fonctionne notre musique. C'est cette image là, si tu veux, que nous sommes contents de montrer. Et cela n'est possible que si tu as des gens qui nous ont suivis et qui nous ont permis de vivre cette aventure de laquelle sont exclus le rapport économique, le rapport hiérarchique. Et ça, dans notre monde actuel, cela n'existe plus nulle part. Quelquefois les gens disent : " oui, mais le rapport économique, forcément que vous le vivez puisque vous vendez des concerts, des disques... ". Je le reconnais. Mais nous avons eu la chance de trouver un public qui nous suit et de ne pas être obligés de faire de concessions sur le plan artistique. Nous ne nous sommes jamais retrouvés dans une situation de dire : " bon, allez, il faut qu'on s'arrange un peu, qu'on fasse un truc qui va bien fonctionner. " Ce que l'on fait, on le fait. C'est difficile. Ce n'est pas toujours facile à faire entendre, à faire écouter et pourtant on a un public. Et c'est grâce à ce public, et parce qu'il y a des gens comme vous, que l'on peut continuer. A partir de là, tu ne peux être qu'humble.

Tra Noi : A la fin de la dernière présentation que fait Laurent, il annonce qu'il y aura la possibilité d'acheter des CD à la fin du concert. Cela a fait beaucoup rire la salle. Comment l'avez-vous vécu ?

Jean-Claude : Hier déjà, les gens ont ri. On y a repensé et on pense qu'ils ont du rire parce que cela venait à la suite de la dernière introduction. Ca nous a aussi fait rire, tout simplement. A ce propos, on a reçu cette année, à Calvi pour les Rencontres, Giovanna Marini. Une chanteuse populaire italienne qui a fait un travail fantastique sur les voix. C'est une dame qui a entre 65 et 70 ans. Elle fait ses concerts avec trois autres chanteuses. Pendant les concerts, elle parle et amuse beaucoup le public. Et à la fin des concerts, elle dit : " voilà, je vais vous expliquer. Nous, on fait des CD et les maisons de production les fabriquent mais ne veulent pas les vendre. Alors nos CD prennent la poussière, on est obligés de les nettoyer. Alors pour ne plus avoir à le faire, on vend nos disques nous-mêmes ". Et alors elle va dans les coulisses, revient avec des cartons de CD, se met au-devant de la scène, et elle les vend. Son agent dit que depuis qu'elle fait ça, elle vend des quantités de disques incroyables. Nous, il est exclu qu'on fasse la même chose. On n'oserait jamais le faire. On en rit beaucoup parce que sur cette tournée, c'est la seule où l'on annonce que l'on vend des CD. Jamais, jamais avant on ne l'avait fait. Pour en revenir à ta question, on en a beaucoup ri mais cela ne nous a pas gêné.
Maxime : Tu disais : " ... l'altruisme, et le don de soi, ... il y a des disques à acheter à la fin du concert " Et tout ça sur le même ton. C'était poètique ! (rires)
Suzan : C'était vraiment marrant, et ça a porté ses fruits.

Tra Noi : Après bientôt trente ans d'existence, ressentez-vous quelquefois que la passion s'amoindrit ? Que faites-vous pour raviver la flamme ?
Jean-Claude : Ecoute, honnêtement, nous n'avons pas l'impression que la passion s'estompe. Sans doute cela arrivera un jour mais jusqu'ici nous ne l'avons pas encore ressenti. Sans doute parce que l'on fait extrémement de choses différentes. Ce qui est important, pour un groupe comme le nôtre, c'est de ne pas avoir un plan de carrière. On est toujours resté ouverts aux autres, sur leurs capacités à nous proposer des choses et vice-versa. Cela nous fait avancer chaque fois, cela nous enrichit. C'est ce qui s'est passé avec Bruno Coulais quand on a commencé à faire de la musique de film. Depuis, nous en avons fait beaucoup. Nous avons rencontré beaucoup de musiciens. C'est d'ailleurs avec l'un d'eux que nous avons fait le Requiem. Nous avons présenté Bruno Coulais à Orlando Furioso, metteur en scène napolitain, et depuis ils ont fait beaucoup de choses ensemble. Ce n'est pas une fuite en avant, cela se fait très naturellement. En fait, on a sans cesse un sentiment de nouveau, d'inédit.

Tra Noi : Christina voudrait que Jean-Claude décrive A Filetta en un mot. Jean-Claude : Alors ... (Jean-Claude s'interrompt, réflèchit, rigole, veut reprendre sa phrase mais Christina est stricte et lui dit "UN mot"). Un mot... Ca veut dire que je bavarde trop...
Laurent : C'est plutôt parce que nous avons beaucoup de questions et que si nous les posons toutes, nous y sommes jusqu'au petit-déjeuner.
Suzan : Un mot pour décrire A Filetta, ce serait ...A Filetta ?
Jean-Claude : Ce sont DEUX mots. Un mot ...(Jean-Claude regarde très concentré), un mot ... ce serait ... (nous rions), ce serait ... (nous rions à nouveau), un mot qui doit ouvrir à d'autres choses, parce qu'un mot c'est trop difficile. Je pense que, selon moi, il y ait une chose primordiale ... (nous rions encore)
Christina : Non, UN mot !
Jean-Claude : Un mot ... (nous rions), un mot, je dirais SINCERITE, parce que c'est un mot qui couvre plusieurs aspects.
Suzan : Un mot n'est pas suffisant.
Jean-Claude : (soulagé) voilà, absolument.

Tra Noi : Ce qui nous manque en tant que fans d'A Filetta c'est un DVD Live. Est-ce dans les plans ?
Jean-Claude : On y a déjà pensé, mais pas spécifiquement pour un concert général. Il y a un certain nombre de répertoires qui gagneraient à être enregistrés live. Par exemple, les choeurs de Medée. On se dit maintenant qu'on aurait dû le les faire en live et peut-être en DVD. Parce que cela aurait eu une sincérité plus importante. Quand on a enregistré Médée, on s'est focalisé sur un certain nombre de choses et à l'arrivée on se rend compte que ce n'est pas l'essentiel. Et le CD ne rend pas ce qu'il aurait pu donner en live. Pour revenir à ta question, on y pense de plus en plus. On sait aussi que le CD, c'est quelque chose de beaucoup plus froid. Dans notre façon de chanter, il y a des choses qui parlent plus lorsque l'on écoute un disque. Mais on se pose la question : Est-ce qu'avec un DVD, le concert est-il le même qu'en concert ? Je n'en suis pas si persuadé.

Tra Noi : Sans aucune limite, quel serait le rêve le plus fou que vous souhaiteriez réaliser ?
Jean-Claude : Je ne sais pas si je ferais un voeu pour A Filetta. Je ferais un voeu pour la planète. Cela peut paraître prétentieux, mais je dis que le voeu que je formulerais, c'est que notre façon de fonctionner en groupe, dans la musique, puisse servir d'exemple. Ce que je veux dire, c'est que j'aimerais voir dans notre société un respect mutuel mais aussi une complémentarité, une solidarité...Qu'on aie besoin des uns et des autres, que l'on soit les uns par les autres, que cette façon de fonctionner puisse se retrouver ailleurs dans la société. C'est à mon sens ce que l'on a de plus cher à donner.

Tra Noi : Une question à propos du groupe en lui-même, sur sa complémentarité, sa solidarité, comment l'expliques-tu ?
Jean-Claude : C'est tout simple. Si tu veux, A Filetta ne s'est pas constitué que sur des éléments esthétiques, musicaux ou artistiques. La création du groupe remonte à 1978. Petit à petit, les gens qui ont intégré le groupe, sont des gens qui ont cotoyé pendant quelques temps le groupe. Il y avait une sorte de période d'approche si l'on peut dire, et à un moment donné ils ont intégré la structure. C'est-à-dire qu'ils ont fait l'expérience de la proximité sentimentale et philosophique.
Du groupe d'origine, il n'y a que Jean et moi. Après Paul est venu. Il était au lycée avec moi, on se connaissait mais il ne chantait pas. Il était lui-même ami d'un de mes amis d'ecole qui aimait chanter. Petit à petit, il a intégré le groupe. On s'est trouvé des envies communes, le fait de vouloir construire ensemble. Si tu prends les autres, c'est exactement la même chose. José s'occupait avec l'un des fondateurs d'A Filetta d'une école de chant à l'Île Rousse. Au bout d'un moment, il a naturellement intégré le groupe. Maxime, c'est la même chose. Il chantait beaucoup de messes, dans les confréries. Et à un moment donné, il y a eu une sorte d'osmose qui s'est faite et il est entré dans le groupe. Jean-Luc, c'est pareil. Quand il était tout petit, il venait à des ateliers de chant. Il est venu chanter 2-3 fois avec nous pour Passione, pour ce que l'on faisait à Calvi. Naturellement il a intégré le groupe. Céccé, mon neveu, il y a la proximité familiale mais aussi le fait qu'on a fait un concert à Calvi, où l'on avait intégré d'autres chanteurs. Il a répété et chanté avec nous... "

Entre temps les pizzas, desserts et les cafés sont consommés, nous aimerions poser nos questions jusqu'au petit-déjeuner, mais la realité veut que les hommes partent demain pour Anvers, et vu qu'il est minuit nous nous disons au revoir...

Propos reproduits avec l'aimable autorisation de Tra Noi

Entretien au Carubbu avec A Filetta

Ce 19 septembre 2006, A Filetta au grand complet nous reçoit dans la cuisine du Carubbu. Jean-Luc et Ceccè sont aux fourneaux, et le groupe (sans José, parti entre temps chercher son fils à l’école), déjeune tout en répondant à nos questions.


U Carubbu

La boîte à lettres d'A Filetta
 

Les XVIIIes Rencontres

L'invitu (Pierre, Jean-Claude, Pascale et Anne Marie Casanova et Françoise Coulomb) : Tout d’abord, quel bilan tire A Filetta de ces 18es Rencontres qui viennent de s'achever, quel est votre sentiment sur leur déroulement, et que souhaiteriez-vous éventuellement voir évoluer ?

Jean-Claude Acquaviva : Il y a plein de choses à dire, on pourrait d’ailleurs les uns et les autres dire des choses différentes. A mon avis, je pense que ces Rencontres, au niveau de la programmation, ont été peut-être une des meilleures éditions, dans la mesure où la programmation était très cohérente. Nous avons quelques regrets évidemment, notamment sur le final, sur le fait de ne pas avoir pu maintenir ce qui était prévu à l’extérieur. On a aussi quelques doutes sur le concert de Bastia ; non pas sur Faiz Ali Faiz, car c’était géant, mais à Bastia il y a un problème d’adéquation.

L'invitu : Nous aussi, nous en avons parlé entre nous, nous avons le même sentiment.

J.C.A. : Le lieu n’est pas adapté, mais c’est le seul qui soit acceptable sur Bastia. Le théâtre n’est pas utilisable, il est fermé à cette période de l’année, en plus il va être fermé pour travaux. Cela va rendre les choses encore plus difficiles, quand bien même on aurait eu envie d’avoir le théâtre. Donc sur Bastia, on a quand même un doute sur la façon dont ça se déroule.

Jean-Claude Acquaviva répond aux questions de L'invitu

 

Sur le reste, on en parlait encore ce matin entre nous, il y a quand même un rééquilibrage à trouver entre la polyphonie et les voix. Cette année, il y avait relativement peu de polyphonies, mais ça s’explique par le fait que la polyphonie, en 18 éditions, je ne veux pas dire qu’on a fait le tour, mais on a beaucoup programmé de choses, et on est dans la difficulté chaque année de proposer des choses qui soient, je ne veux pas dire inédites, mais nouvelles, qui amènent quelque chose.
On avait déjà par le passé émis l’idée selon laquelle, au lieu d’avoir cette préoccupation sur chaque année de faire des choses nouvelles, ce serait bien que les Rencontres deviennent la vitrine de quelques artistes qu’on pourrait suivre dans leur évolution, dans leur trajectoire. Cela nous aurait permis de reprogrammer certains artistes. Encore faut-il que ces artistes aient une trajectoire, c’est ça le problème. Malheureusement, par exemple les Géorgiens sont venus 7 ou 8 fois, chaque fois ils ont donné le même répertoire. Et là on bloque quelque part.
Donc, grosso modo la fréquentation est bonne, en hausse, mis à part Bastia. La programmation sur le plan artistique me semblait très cohérente, il y a eu de très belles choses, mais il y a quand même ce déséquilibre polyphonies / voix solistes et il y a également, mais justement ça passe par un meilleur équilibre polyphonies/solistes, des choses à simplifier sur le plan technique : ce qui serait bien, l’idéal, ce serait de programmer la Cathédrale et l’Oratoire sans sonorisation, et qu’on fasse ce qui est à sonoriser en extérieur. Et il faudrait qu’on ait un endroit où l’on puisse se replier en cas d’intempéries, qui puisse accueillir un concert sonorisé. Sinon, ce n’est pas jouable. C’est trop difficile, sur le plan technique c’est lourd, c’est compliqué, parce qu’il faut faire les balances, et quand on fait les balances plus personne ne fait rien autour, etc.
Et enfin, dernière remarque : avec le recul, nous pensons que ce n’était pas une bonne idée de programmer les extraits de Marco Polo dans le cadre du final : c’était presque un spectacle de théâtre, une création. C’est trop lourd, on n’a pas la tête à ça, on n’a pas le temps de travailler dans des conditions de confort satisfaisantes, et ça nous a emboucané la fin des Rencontres. Jusqu’au dernier moment, on fait, on ne fait pas, on programme, on ne programme pas, on répète, on fait un filage puis on ne le fait plus, on le fait mais on n’a pas le temps parce qu’on ne fait pas les balances, parce que quand vous allez faire les balances ça commence à l’Oratoire, etc.
Tout ça, c’est à repenser…

L'invitu : Mais c’est quand même lié à la météo ?

Absolument, il faut anticiper maintenant sur la météo.

L'invitu : Effectivement, deux années de suite perturbées par les intempéries, ça risque de se reproduire encore. Mais tout se recoupe : s’il  y avait eu une salle…

Le problème, c’est ce qu’on disait ce matin, c’est que le final des Rencontres, c’est avant tout, du moins en grande partie, le site. Donc, effectivement, si on avait une salle en dehors de la citadelle, le repli serait possible, mais c’est sûr que le final ne serait plus le final qu’on a pensé. C’est la raison pour laquelle il faut, soit penser un final dans le lieu, avec une solution de repli qui soit en quelque sorte un pis-aller, ou alors il faut repenser les choses en sacrifiant certaines choses, en disant « on fait le final avec tel artiste, on sait que ce n’est pas faisable là haut, on sait qu’on risque des problèmes d’intempéries", à ce moment là, on le fait dans un lieu adapté. Mais ce n’est plus le final tel qu’on le pensait.

L'invitu : Pour nous, ce ne seraient plus les Rencontres, parce que ça a du sens de tous vous revoir à la fin, et à cet endroit là, tout est cohérent.

Il y a un problème de croissance, du fait que beaucoup de concerts étaient saturés, le concert de Médée, des concerts de 18h…

L'invitu : Les concerts de 18 heures saturés, c’est nouveau ?

Pas sur les groupes corses. Evidemment c’est bien que les groupes corses aient de l’audience, qu’ils attirent du monde, mais ça traduit une chose, c’est que le public d’ici ne suit pas beaucoup. Le public venant de l’extérieur est intéressé par la polyphonie corse, ce qui est légitime…

Mais pas que ça, c’est un apprentissage avec vous, une découverte…

Le fait est que les concerts de chant corse ont toujours fait le plein, les 18 h aussi, et ce n’est pas le cas de tous les spectacles. Ceci dit, sur le plan de la fréquentation il n’y a pas grand chose à dire, ça fonctionne, il y a une fidélisation, des gens qui reviennent, c’est très bien.
Là, j
e vous donne vraiment des éléments de l’intérieur…

Qu'en pensent les artistes invités, quel retour avez-vous de leur part ?

C’est variable : il y a des artistes qui arrivent et qui repartent vraiment enrichis par les Rencontres, et puis il y en a qui arrivent et qui passent un peu à travers. Cela arrive. Il y a des gens qui ne comprennent pas forcément. Il y en a eu dans le passé, je pense que cette année aussi, tout le monde n’a pas vécu les Rencontres de la même façon. Il y a des gens qui se disent « bon, là je suis vraiment dans un moment de communion », il y a quelque chose qui se passe, et il y a des gens qui arrivent, qui participent et qui repartent, c’est tous les ans comme ça.

Qui choisit les artistes ?

Cette année, en grande partie c’est Valérie qui a fait la programmation. Pendant longtemps on a toujours travaillé en écoutant les uns les autres. C’est Jean-Témir* qui arrive en disant « j’ai eu un contact, il faut écouter tel ou tel artiste », on se fait envoyer des disques, etc. Le problème, c’est qu’à un moment donné il y a un problème de croissance des activités, pas seulement des Rencontres, d’U Svegliu en général. Nous A Filetta, sur les Rencontres nous jouons un peu le rôle d’accueil, mais on n’a pas de rôle logistique…

* Jean-Témir Kerefoff est le président d'U Svegliu Calvese

Paul : On va chercher les artistes aussi…

JC :  Oui, pendant longtemps on l’a fait, mais on n’y arrive plus, et là cette année je dirais que la plus grosse partie de la programmation c’est Valérie qui l’a faite, évidemment elle nous la soumet, mais le travail de recherche, de repérage, c’est elle qui l’a fait. Sinon, ça peut être quelque chose de collectif, on va se passer des enregistrements…

Et Accentonic, quel est son rôle ?

Accentonic n’est là que parce que A Filetta est là et parce qu’il y a des artistes qui sont chez Accentonic, sinon Accentonic n’a pas un rôle dans les Rencontres (*).

(*) Précision à la demande de Sabine : Accentonic n’est aucunement le tourneur de Julia Sarr, il s’agit de Mad Minute Music. Sabine Grenard est agent en free-lance (sous le régime d’intemittent du spectacle) et en collaboration avec plusieurs agences de tournées qui ont un rôle uniquement administratif (contrats, fiches de paies). Ainsi A Filetta et Warsaw Village Band avec Accentonic.

(Jean-Claude n’a toujours pas mangé une bouchée de ses pâtes. Nous décidons de solliciter un autre membre du groupe).

Le groupe

Ceccé, comment s’est faite ton intégration dans le groupe, et comment vis-tu la double appartenance avec U Fiatu Muntese, n’est-ce pas trop difficile ?

Ceccè : Non, il a fallu que j’assure les concerts d’U Fiatu de cet été, c’était logique, mais cela ne m’a pas posé de difficultés.

Et l’intégration dans ce « vieux groupe de jeunes » ?

Avec que des vieux, on ne sait pas comment faire ! (rires)

Ce qui nous épate, c‘est que l’arrivée de quelqu’un soit naturelle...

Max : On le connaît depuis longtemps, déjà.

Oui, vous l’avez jaugé, jugé… En tant que spectateurs, on a toujours la crainte que quelque chose coince, mais c’est incroyable, on sent qu’il y a une harmonie, une osmose qui se fait.

J. C. : Je pense, sans vouloir lui envoyer des fleurs, que c’est lié à son tempérament. C’est quelqu’un qui est très vite à l’aise avec le monde, pas seulement avec nous, même par rapport à sa génération, je le vois quand je suis à Ile-Rousse avec lui, moi qui ai 20 ans de plus que lui, il est beaucoup plus à l’aise que moi. Il a une facilité à être avec les autres, il s’est très vite adapté avec nous. Ce n’est pas facile d’entrer dans un groupe, surtout un groupe soudé depuis des décennies comme il l’est. Sur le plan artistique, il n’a pas eu de difficulté particulières, sur le plan de l’intégration il a été très vite à l’aise…

A part les chaussures marron !

Les chaussures marron à Nanterre ! (rires)

Parlons un peu de la genèse du groupe. Quelles sont les racines musicales de chacun ? Est-ce que dans vos familles il y avait une tradition du chant, une tradition musicale ? Ou est-ce que vous êtes venus au chant plus tard, par l’école ou en intégrant le groupe ?

C’est très différent selon les individus. Il y en a qui sont issus de familles ayant des traditions de chant : Jean-Luc a son père qui est berger dans le Marzulinu et qui chante très bien, il a une voix naturelle comme lui, tout petit il est là dedans.
Les autres, non. Il y a des influences différentes, certains sont venus au chant au moment du lycée ou du collège par la polyphonie proprement dite, d’autres faisaient de la musique. Cela a été très différent. Paul a commencé à chanter avec nous quand on était ensemble au lycée. Il dit toujours que les premiers temps il n’aimait pas du tout ce chant…

Paul : Quand j’écoutais un disque de polyphonie, je zappais. Ca s’est fait tout à fait pas hasard : je les écoutais dans mon fauteuil et à un moment donné Jean-Claude m’a dit : « ça ne te dirait pas d’essayer de chanter ? »

Et tu as essayé...

Jean-Luc : S’il avait pu tenir sa langue ! (rires)

Paul : Il m’a proposé et je me suis accroché.

Tu ne chantais pas du tout avant ?

Paul : Non, je chantais comme ça, j’aimais bien la musique, mais c’est tout.

JC : On était au lycée ensemble. C’était une époque où tout le monde apprenait à chanter. Il y a plein de gens qui ont appris à chanter, ils ne sont pas tous devenus chanteurs. Mais on était à la récréation, on chantait, chacun essayait d’apprendre. On était en train de travailler, et lui il était là ; je lui ai dit « tu ne veux pas faire quelque chose ?  Essaie !» A l’époque il était passionné de Polnareff, mais la polyphonie c’était pas son truc. Et après, une fois qu’il a commencé, c’était lui qui était acharné. A la fin de chaque cours il venait nous chercher pour qu’on fasse des répétitions.

Cela rejoint une autre question : Quels sont vos goûts musicaux autres que la polyphonie ?

Paul : Mike Brant, Johnny Hallyday. Sur le rappel de Médée à Paris, je le fais ! (rires)

JC : C’est très divers. Les influences sont multiples. il y a ceux qui aiment la musique vocale, le classique, la musique électronique, les musiques dites urbaines, c’est très divers. On n’a probablement pas les mêmes disques.

Paul : Il m’est arrivé de parler mal avec des spectateurs qui m’ont dit : « Nous on n’écoute que de la polyphonie ». Je les ai regardés et j’ai dit « Eh bien, je vous plains ! »

C’est aussi ça les Rencontres, des univers musicaux très variés qui s’interpellent.

Ce qui est intéressant, c’est que, en ayant des origines musicales différentes, des passions musicales différentes, on se retrouve là où on se retrouve. Je vois qu’au delà de ce qu’on fait et de la façon dont on le fait, en adhérant à quelque chose, il est rare qu’à la sortie d’un concert, sans même avoir pu discuter, on ait des avis très différents sur ce qu’on a entendu. En ayant pourtant a priori des goûts qui peuvent être très différents, il y a des choses qui nous interpellent, on est souvent assez d’accord.

Une même famille de goûts, une même sensibilité ?

Voilà, une même sensibilité, c’est important, parce que sinon, artistiquement, il y a des choses qui ne passent pas, qui ne fonctionnent pas. Dans le groupe, il y a eu bien d’autres chanteurs qui sont passés, ils ne sont pas tous restés pour ces raisons là. Il y avait des gens qui chantaient superbement bien, Maxime Merlandi qui chante avec Rassegna et Barbara Furtuna, chante très bien, mais il n’a pas pu rester dans le groupe. Ce n’est pas du tout le groupe qui l’a écarté, je pense qu’il avait du mal à trouver sa place, alors même que c’était un super interprète.

Cela a été la même chose avec Stéphane Casalta ou avec Felì. On ne peut pas dire que c’est parce que c’étaient des personnalités musicales fortes : dans le groupe il y a de fortes personnalités musicales. Le problème n’est pas là, le problème c’est d’arriver à fonctionner en osmose avec les autres. Il y a des gens qui n’y arrivent pas, ça se voit même dans les comportements en dehors de la scène. Nous, et c’est en même temps fantastique et lourd, parce qu’on a un comportement, un instinct grégaire, c’est en même temps quelquefois difficile à gérer, car il y a un risque d’étouffement, mais je pense que c’est ce qui fait qu’on dure, et surtout qu’on a un projet artistique qui me semble cohérent…

Que vous avancez...

Qu’on avance sur un chemin…

On sent vraiment ce que tu dis sur le DVD de Don Kent. D’ailleurs, beaucoup de gens ont découvert A Filetta grâce à ce DVD.
Françoise : J’avais mis la télé tout en lisant un bouquin, et quand le film a commencé, le bouquin m’est tombé des mains, physiquement, c’est un truc de fou.
Pierre : On peut citer l’exemple d’Ursula, qui n’écoutait quasiment pas de musique. Elle tombe sur ce film sur Arte et depuis elle vient aux Rencontres...
Françoise : Il n’y a pas seulement le chant, il y aussi tout ce que vous véhiculez...

Il y a aussi le fait que – c’est pour ça que ce DVD a été important même pour nous - jusque là, on n’a pas forcément l’occasion de parler comme on le fait avec vous ou comme on l’a fait avec Don Kent quand il a fait cette captation. Quand on fait une émission, on ne peut évoquer un truc que très rapidement, et je le disais l’autre jour avec Vincent Zanetti, ça fait du bien de faire des interviews comme ça, parce qu'on a parlé pendant presque une heure de notre travail, et j’avais vraiment l’impression moi-même de découvrir des choses sur nous, alors que les trois-quarts du temps, on est face à des gens qui, sans être inintéressants, souvent n’ont pas le temps ou pas le recul nécessaire. Je crois que ce qui a été bien pour ce DVD, c’est que Don Kent y a mis le temps, sur presque deux ans, et les moyens : il est revenu nous filmer 7 ou 8 fois dans des endroits très différents et en espaçant ses venues : entre chaque rendez-vous il revoyait ce qu’il avait filmé, et puis il a donné la parole à tout le monde, ça aussi, c’est une qualité…

On sent beaucoup de choses de vos relations, c’est ça qui est bouleversant dans ce film, ce qui passe entre vous. On parlait de tribu, c’est exactement ça, ça va bien au-delà du chant. Et ce que vous rendez sur scène, on le sent aussi dans vos paroles sur le DVD.Depuis une quinzaine d’années, les créations prennent de plus en plus d’importance. Est-ce que tu es le seul à composer dans le groupe ?

A écrire, à composer pour le groupe, oui, mais je suis sûr qu’il y a parmi eux des gens qui peuvent le faire. Les choses se sont structurées comme ça parce que j’ai commencé à écrire des chansons tout jeune, et après j’ai continué. Mais je sais que José, par exemple, a écrit des chansons quand on a fait l’album pour les enfants. Il est capable d’écrire des chansons. Je pense que d’autres aussi parmi le groupe peuvent le faire. Ils ne le font pas, de la même façon qu’ils parlent peu, parce que moi je parle et que c’est plus simple. Je ne vais pas non plus avoir un discours qui consiste à dire que tout le monde peut tout faire, peut-être qu’il y a des gens qui n’ont aucune inspiration, je n’en sais rien. Mais je suis persuadé que, parmi eux, il y a des gens capables d’écrire.

La création, l''écriture

Comment se passe l’écriture ? quel est le point de départ ? Ce qui nous frappe, c’est qu’il y a une certaine complexité dans l’écriture, il y a à la fois des mélodies qui sont superbes, mais il y a surtout des harmonies très fortes. Composer directement sur l’harmonie, ça ne semble pas évident, enfin tu vas nous le dire, dans quel ordre cela se passe t-il ? On a la sensation qu’il y a des moments, dans les morceaux, où les harmonies sont tellement fortes qu’on ne sait pas trop comment on peut composer ça, est-ce un ajout progressif ou as tu ces harmonies en tête dès le début ?

En fait, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce n’est pas monolithique, il n’y a pas une façon unique de procéder. Je disais à Vincent Zanetti que Médée pour nous était un moment important, c’est une espèce de pierre angulaire, de charnière, de passage en quelque sorte. Avant Médée je dirais, tout était de composition orale ; avec Médée, on est dans quelque chose qui est plus complet, qui commence à être quelque chose de plus écrit, mais qui en même temps n’est pas écrit, n’est pas fixé : il n’y a pas une rythmique particulière, il n’y a pas une partition de Médée. Ensuite après Médée, il y a d’autres choses, notamment des choses très écrites. Mais après Médée, il y a aussi des choses qui continuent à être entre les deux, des choses qui continuent à être orales.
Les choses ne sont pas chronologiques, ce n’est pas quelqu’un qui ne savait pas la musique qui a appris la musique et qui après avoir appris a fait autrement.
Alors, comment ça fonctionne ? Soit c’est très vite écrit – quand je dis écrit, je veux dire « pensé », et ce sont des choses qui de cette façon là bougeront peu. Soit il y a des choses qui vivent, qui se modifient. Cela a été le cas de Médée par exemple, dans laquelle il y a eu des apports harmoniques constants. D’abord, en cours de route des choses nous semblaient incomplètes, inachevées, des moments avaient des résolutions qui nous semblaient trop évidentes par rapport à ce qu’on était en train de chanter, petit à petit des choses sont devenues plus abouties sans doute, plus complexes, il y a eu des apports successifs.
Après, il y a des choses très pratiques aussi. Par exemple Ceccè est rentré dans le groupe l’an dernier, on a dit qu’il allait travailler sur le répertoire ; tout ce qui est figé, écrit, pas de problème, on lui donne une partition, il va l’apprendre. Le répertoire traditionnel, les créations pas trop compliquées à mémoriser, ça va, mais Médée, comment on fait ? c’est compliqué, il faut qu’il mémorise quelque chose qui n’est pas écrit, on peut difficilement lui donner un cadre dans lequel il va très vite s’insérer. Donc pour Médée, sur pratiquement tout le chant, j’ai écrit une 7e voix.

C’est bien ce qu’il nous semblait, mais nous avons posé la question à José, qui nous a répondu en blaguant. Cela nous a frappés sur U Casticu, il ne faisait pas le bourdon, et avant il le faisait. Il nous a dit 'je n’avais pas envie de le faire !'

Mais ça, c’est pour d’autres raisons. Avec José, il y a un petit problème tout bête : José a un vibrato naturel et quand vous faites un bourdon et qu’au milieu de 6 voix vous mettez un vibrato, ça fout un bronx pas possible. On a l’impression de ne plus savoir où se trouve la note. Avec José, on a essayé à plusieurs reprises, il y arrive difficilement. Il a une voix qui oscille comme ça (JC nous montre en chantant) Quand il fait un bourdon avec d’autres voix plus droites, sans vibrato, ça rend les choses compliquées, du coup on ne sait plus trop où on en est. C’est la raison pour laquelle il a dit : « si ça pose problème, il vaut mieux que je ne le fasse pas et que je ne rentre qu’après » Ça explique que José ne soit plus sur le bourdon. Mais il reviendra (rires)

Quand vous faites les premiers essais sur ce qui est écrit, est-ce que chacun apporte son idée sur la façon de la faire ?

C’est difficile. Par le passé, il a pu y avoir des choses qui ont été amenées, qui ont pu enrichir. Souvent elles émanaient de Jean Antonelli, parce qu’il était guitariste, qu’il avait une approche de l’harmonie, mais sinon c’est difficile pour un chanteur qui n’a pas – je ne dirai pas une connaissance de l’harmonie, parce que moi je n’ai pas la connaissance de l’harmonie – mais une approche de l’harmonie, c’est difficile…

Il ne peut pas y avoir quelque chose de spontané ?

C’est plus compliqué que ça ; ça peut se faire, mais ça se fait peu. Quand il y a un truc qui commence à être fixé, pensé comme il est au départ, c’est difficile d’y ajouter des choses sans lui faire prendre une autre direction.
On va faire une création à l’Aghja avec des musiciens de jazz, on va leur donner des choses, ils vont probablement faire des propositions qui vont faire changer les harmonies, et ça peut être difficile qu’on soit dans un travail où chacun puisse dire « moi je propose qu’on fasse ça »
Maintenant, attention, je parle d’écriture. Quand tu prends tous les mélismes que fait Jean Luc par exemple, c’est lui qui les fait, ce n’est pas écrit. Bien sûr chacun amène ses trucs, par exemple sur les voix de basse, ils vont à un moment donné dire « nous naturellement, on timbre comme ça, on dit oui, c’est bien, on fait comme ça, tu as raison, on développe ci, on développe ça ». Mais les notes qui y sont, elles sont ce qu’elles sont.

C’était vrai au début quand vous étiez un peu en apprentissage de vos voix, mais maintenant tu les connais toutes…

Absolument, il y a ça, et aussi le fait qu’on est passés à une musique plus complexe, plus élaborée. Et j’ai évolué sur certains trucs, et tout le monde n’a pas forcément le même rythme d’évolution, ça ne leur enlève rien, ce n’est pas prétentieux ce que je dis. C’est difficile si tu arrives avec un truc de dire « moi je vois les choses différemment" ; ou bien tu as conscience de ce qui était proposé et effectivement, tu peux trouver des choses qui vont, mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas forcément le travail sur l’harmonie qui permet de le faire.
Moi, j’ai fait beaucoup de chemin parce que j’ai beaucoup travaillé sur les compositions de Bruno. Il est probable que si eux avaient fait ce travail, s’ils avaient été comme moi avec Bruno, ils pourraient le faire. J’ai été un peu l’interface, et effectivement j’ai appris plein de choses dans le travail avec Bruno. Et le fait que c’est moi qui ai été l’interface fait qu’il y a certaines choses qui me viennent sans doute plus naturellement.

Tu dis que tu ne connais pas l’harmonie, mais quand on écoute un chant comme Rex, où dans la deuxième moitié notamment il n’y a pas de mélodie, c’est uniquement fondé sur des harmonies ?

Oui, quand je dis que je ne connais pas l’harmonie, ça veut dire l’harmonie telle que tu l’apprends au Conservatoire, qui a des règles d’écriture…

Tu ne les écris pas, tu les sens ?

Je les sens, je les écris, en faisant probablement des fautes d’orthographe harmonique !

Mais tu les sens d’abord ? Est-ce que ce n’est pas mieux justement ? Est-ce que ça ne laisse pas plus de liberté ?

Je n’en sais rien. Moi, ce qui me gêne dans cette approche des choses, et j’ai souvent eu la discussion avec Bruno ou avec Jean-Michel Gianelli, qui sont des gens qui maîtrisent l’écriture , quand je leur dis que je veux me former, ils me disent « non, surtout pas, ne te forme pas ». Ils ont peut-être raison, peut-être que je fais des choses qui actuellement sont interdites par l’harmonie classique et que je ne ferais plus si j’avais une formation académique, ça c’est évident, mais en même temps c’est terriblement frustrant pour moi, à un moment donné, de faire des choses et ne pas être sûr de pouvoir les assumer.

Tu penses que ça limite ce que tu pourrais faire, de ne pas connaître la technique ?

Je ne sais pas si ça limite.

Je disais « limiter » dans le sens « oser ». Quand tu es dans un cadre écrit, tu t’astreins à rester dans les canons et tu dois perdre un peu l’idée de tenter des choses. Peut être que tu tentes naturellement des choses que tu t’interdirais si tu connaissais les règles

Peut être, mais c’est difficile. Quand on est ensemble, on se régale. Mais dans notre évolution, par exemple demain on va travailler avec des musiciens de jazz. Nous, en tant que bloc, on n’a pas de problème de langage entre nous ; on n’a pas de formation harmonique, on est d’accord sur le son, sur ce que ça doit donner, on doit opérer de petits réglages, mais on n’a pas de problème de langage entre nous. Si demain, on travaille avec un quatuor à cordes, on a un problème, parce que le type du quatuor va nous dire « attendez, là, je ne comprends pas ». Ce qui est écrit n’est pas… je ne vais pas dire qu’il n’est pas juste, ce n’est pas que c’est faux, que ça ne peut pas se faire, mais ce n’est pas dans la règle, et quelquefois c’est mal écrit, mal formulé. Du coup, pour moi c’est frustrant. Par exemple depuis qu’on travaille avec Bruno, je suis passionné de musique classique, j’ai travaillé des morceaux pour orchestre. Chjarura de Si di mè, c’est une partition d’orchestre que j’avais écrite, mais je ne l’ai montrée qu’à Bruno. Et Bruno m’a dit « on prend ça, on coupe ça, ça fait une chanson superbe ».et on l’a gardée telle quelle. Mais on n’a pu le faire que parce que Bruno a vu ça, l’a pris et est allé l’enregistrer à Sofia. Moi, si demain je vais discuter avec des musiciens classiques,  j’aurais peur de ne pas être crédible.

Tu as peur de ne pas avoir de légitimité, alors que tu peux témoigner de tout ce que tu as fait ?

Cela ne suffit pas !

Tu as beaucoup appris à côtoyer des gens qui ont le dogme, mais eux aussi pourraient beaucoup apprendre avec toi.

Oui, mais c’est bon dans une relation comme avec Bruno. Je ne dis pas qu’il a appris des choses de nous, mais il dit qu’il voit les choses différemment quelquefois, on a modifié un tant soit peu sa façon de percevoir la musique. C’est bon dans le relationnel quand on établit une relation de confiance avec des musiciens, mais si demain je me présente devant un orchestre de 50 musiciens, je ne tiens pas le choc

Je ne comprends pas que tu sois si radical dans cette affirmation, car tu peux témoigner de choses concrètes…

Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne !

Il y a plein de festivals qui pourraient nous programmer et qui ne nous programment pas parce que nous ne sommes pas des classiques, parce que nous n’avons pas la formation. Pourtant je suis persuadé qu’il y a des choses qui pourraient s’intégrer dans un festival de musique classique. Simplement un festival de musique classique ne programme que de la musique classique, des gens qui travaillent sur un type de répertoire..

Vous ouvrez plein de portes, plein de chemins entre les genres…

Le problème, c’est que ça fonctionne sur une partie du public, et pas sur tous. Vous avez des gens qui sont dans la recherche de quelque chose d’inaltéré, qui ne comprennent pas forcément notre démarche. Il nous est arrivé qu’un compositeur de Nice m’a dit "je ne comprends pas pourquoi vous avez écrit 5 voix pour Médée, avec trois voix on dit suffisamment de choses".

Ce ne sont pas des musiciens, ce sont des ayatollahs !

Dans les orchestres, il y en a, des ayatollahs !
Paul : Et en Corse aussi !
JC : D’ailleurs posez la question à Bruno. C’est un rapport de forces perpétuel.

Ça rappelle Prova d’orchestra !

C’est pour ça que ça nous pose problème. Quand on a fait la Grammaire avec les musiciens, j’ai écrit toutes les parties instrumentales – on l’a fait parce que ce sont des musiciens qu’on connaît, ils disent « t’emmerde pas, on s’en fout, que tu écrives un mi bémol ou un ré dièse, c’est pareil »» mais il y a des musiciens qui auraient dit « attendez, celui-là, il a un problème, où voulez vous aller ? » mais je ne peux pas lui dire ce que je veux faire, je l’ai écrit comme ça, je ne peux pas lui dire « parce que là, il y a telle résolution, telle basse qui justifie telle note», je ne peux pas le dire. Pour en revenir à ce que tu disais sur l’harmonie, je ne fais des choses que pour nous aussi, pour des gens qui sont proches de nous, sinon je n’oserais jamais faire un truc pour un chœur.

Comment s’est faite l’avancée vers la dissonance ?

C’est lié à plein de choses, à ce que j’écoute, à ce qui me plaît, à ce que j’ai pu voir de ce que faisait Bruno, à ce que j’ai pu entendre dans divers registres. Ce peut être quand vous écoutez  Faiz Ali Faiz ou les symphonies de Mahler, il y a des choses qui sont, je ne vais pas dire puisées, mais qu’il me semble entendre dans des endroits très différents, pour des raisons très différentes, dans des sites très différents, etc.

Pour finir sur l’écriture, il y a aussi l’écriture du texte, tu en as écrit un certain nombre,  tu ne penses pas à éditer tes textes ?

Il y a longtemps que j’écris, depuis 1983-84, ça fait plus de 20 ans, et je n’ai jamais rien publié. Maintenant j’en ressens le besoin, non pas seulement pour les publier, car je les utilise, je les chante, mais parce qu’à un moment donné, pour passer à autre chose, je pense qu’on a besoin de s’en défaire. C’est d’ailleurs ce qui nous pose problème sur le plan des répertoires musicaux : on a des répertoires qui s’entrechoquent maintenant, on n’a pas le temps de les faire sortir et on ne continue à produire que parce qu’on est sollicités. La Grammaire, je l’ai faite parce qu’Orlando me l’a demandé. On travaille souvent dans l’urgence. Le Requiem, je n’aurais jamais eu l’idée de dire « je vais faire un Requiem », j’avais commencé à faire des choses, mais jamais dans l’idée de faire un Requiem.

Par exemple l’Ecclésiaste, tu l’avais écrit avant, non ?

L’Ecclésiaste et le Meditate ont été écrits avant, pour des spectacles de la Passion à Calvi, et je les ai repris pour le Requiem.

Et aussi Figliolu d’ella, peut être ?

Et Figliolu d’Ella, absolument, qui n’était écrit que pour deux voix pour la Passion à Calvi.

Oui, des voix de femmes, d’ailleurs.

Et quand on a pensé à travailler sur le Requiem, j’ai repris le Figliolu d’ella parce que le thème, le chant me semblait intéressant à développer, et surtout ce que dit le chant : le thème Figliolu d’ella, sì figliolu di meiu me semblait important, me semblait être la première des choses à dire quand quelqu’un s’en va. Il y avait donc ces trois chants repris de choses antérieures. Mais pour en revenir à ce que je disais, s’il n’y avait pas eu la demande de Jean-Pierre Le Pavec, il n’y aurait jamais eu de Requiem. Et s’il n’y avait pas eu la demande de Jean-Yves Lazennec, il n’y aurait jamais eu Médée.

Mais c’est très frustrant pour nous, parce qu’il y a des bijoux qui sortent, puis un deuxième bijou arrive, et il y en a qui ne sortent pas surtout ! 

Il y en a qui ne sortiront pas !

Mais ceux qu’on a entendus une fois, on voudrait pouvoir les réentendre !

Tiens, question que l’on voulait poser plus tard mais je te la pose maintenant : au Final, dans ce que vous avez chanté, il y avait un chant géorgien…

Oui, Allilo.

Un extrait du Requiem ?

Non, de Marco Polo, il y avait deux extraits de Marco Polo

Vous aviez déjà chanté le premier en concert ?

Oui, à Nanterre on l’a loupé, celui-là !

Mais là, il n’était pas loupé ! Nous avons été frustrés, car en montant à la Cathédrale Jean-Luc répétait avec Marie Kobayashi, et vous ne l’avez pas chanté !

Tiens, d’ailleurs, qui aurait fait Marco Polo à la place de Guillaume Depardieu ?

Quand, samedi ? On ne devait pas faire Marco Polo. Il y avait quelques extraits , sa voix sur la bande …

Si ça avait eu lieu à Nice ?

C’est Daniel Mesguich. Ceci dit, heureusement que ça ne se fait pas en octobre, parce qu'on avait le théâtre le matin à 10 heures pour la représentation l’après-midi ! Pour monter les décors, mettre le son, répéter avec l’orchestre…

Le travail du chant

Une question à laquelle tout le monde pourra répondre, puisque c’est sur le travail individuel du chant. Comment se fait votre travail individuel ? Comment s’est fait progressivement le placement de votre voix, comment cela continue-t-il d’évoluer au sein du groupe, le timbre... A l’écoute du DVD de Don Kent, on apprend par exemple que Bruno Coulais vous faisait aller beaucoup plus dans l’aigu ou dans le grave, donc ça continue d’évoluer constamment. Comment chacun ressent-il ça, travaille-t-il ça ?

Jean-Luc : Quand on travaille sur une partition, on a chacun notre voix, qu’on travaille à la maison. On n’a pas de méthode de travail particulière, on a une voix qu’on doit apprendre, et ce sont les compositions qui font aller plus loin. Quand on fait un truc avec Bruno, à chaque fois il fait monter un peu plus les basses, il fait descendre dans le grave les aigus et inversement, ce qui fait qu’on évolue

Max : la méthode particulière, c’est de travailler sur ordinateur.

Jean-Luc : Pour les partitions écrites (celles de Bruno, Si di Mè, pas Médée ni les chants traditionnels), on a un logiciel qui lit la partition, les 7 voix, on peut mettre 6 voix en piano et la 7e, la nôtre, en trombone, on fait jouer à l’ordinateur, ça permet d’entendre ta voix, tu peux même couper les autres voix et ne laisser que la tienne, ralentir le tempo, l’accélérer, ça permet de travailler en précision sur ta voix à la maison. Quand on travaille  sur une musique de film de Bruno on fait comme ça, on travaille 3 ou 4 jours à la maison, on déchiffre bien notre voix, et une fois qu’on la connaît suffisamment, on se retrouve tous ensemble et on essaie de faire fonctionner tous ensemble les voix que l’on a appris individuellement. Ca c’est pour les partitions.

Et quand ce n’est pas écrit ?

On tâtonne ! On travaille ensemble.

Vous enregistrez vos répétitions ? 

Pas assez

Donc à chaque fois vous repartez un peu à zéro ?

C’est la mémoire ;

Avec tous les chants que vous avez appris, ça ne se percute pas un peu ?

Jean-Luc : Au contraire, c’est ce qui permet d’entretenir la mémoire. Plus tu en apprends, plus tu peux en apprendre.

J.C. : Attention, même ceux qu’on a fixé sur ordinateur on les apprend par cœur. Quand on a fait Marco Polo avec Bruno, on est obligé. Ce n’est pas forcément le cas d’autres musiciens qui travaillent avec Bruno, ils ont leur partition, et ce qui est terrible, c’est qu’on se rend compte justement que pour le coup tu ne mémorises rien. Ils jouent mais ils sont dans le cirage. Il peut arriver qu'ils se trompent, mais ils continuent imperturbablement. Nous, à la limite, avec notre façon de fonctionner, on essaierait de rattraper, eux même pas.

Ça veut dire qu’ils n’écoutent pas ce qu’il jouent ?

Justement, ça veut bien dire que c’est la façon dont on les forme.

C’est de la mécanique !

On les forme à être en place et à jouer. Très souvent, les problèmes viennent du fait qu’il n’y a pas de chef qui leur donne un départ. Donc ils ne savent pas, ils ne comptent pas. Nous, quand on faisait Himalaya, on comptait  27 mesures avant de rentrer sur Le Lac. Quand vous dites ça à un musicien, il rigole !  27 mesures, c’est un truc de fou. Il dit, attendez, on va vous faire signe ! Le musicien est là, il attend, tac, et il joue sa partie.

Mais ils n écoutent pas ?

J.C. : C’est comme ça. Attention, le problème, ce n’est pas parce que ce ne sont pas de bons musiciens, c’est parce qu’on les a formés à jouer comme ça. On leur demande d’interpréter une partition, on ne leur demande pas d’écouter ce que fait le pupitre d’à côté. Alors que nous, c’est exactement l’inverse. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de musiciens qui ne trouvent pas leur compte au sein de l’orchestre. Il y a plein de gens qui sont malheureux dans les orchestres.

C’est très militaire, en fait !

Bien sûr.

L'émotion

Cela nous amène naturellement à la question suivante, il y a quelque chose qui revient constamment dans la bouche des spectateurs, mais aussi dans les interviews, c’est l’émotion que l’on ressent à l’écoute de vos chants. Il y a quelque chose de particulier qui se passe. Est-ce que vous le ressentez ? Comment l'expliquez-vous ?

On en parlait avec Vincent Zanetti. On a souvent eu des gens qui sont venus nous voir en fin de spectacle, des gens qui étaient émus au point de ne pas pouvoir parler. On n’a pas d’explication, mais j’ai une idée là dessus, elle vaut ce qu’elle vaut, moi je pense qu'ils ne sont pas émus par une esthétique, par des harmonies ou par une architecture. Ce qu’ils reprennent en pleine tête, je pense que – et c’est pour ça que la liaison est bonne par rapport au fonctionnement – on est un corps composé de divers individus qui ont chacun sa personnalité et qui réussissent à former un corps. Je pense que l’idée est là : nos sociétés modernes ont dans leur production, leur organisation, tout conçu de façon pyramidale et individuelle, et en cloisonnant les responsabilités. Pour tout, et on le voit quand il arrive une catastrophe, on essaie de remonter tout de suite la chaîne des responsabilités, parce que c’est organisé comme ça. On dit : « Untel fait ça, il ne fait que ça, il a bien fait ce qu’il devait faire ».

Nous, en tant que corps, on ne peut pas fonctionner comme ça. On est un corps qui ne fonctionne que quand tout le monde contribue à le faire fonctionner, et contribue en prenant à sa charge tout le corps. Il y a un vrai collectif qui est une sorte de cocon, et je crois qu’on renvoie cette image à des gens qui naturellement ont besoin de ça. Je ne vais pas faire le philosophe, mais je pense que l’homme à l’état de nature a besoin de ça, de savoir qu’il fait partie d’un tout, qu’il s’insère dans un ensemble et qu’il est en même temps acteur de son propre rôle et aussi acteur d’une partie du rôle des autres. Et ce système ne fonctionne que dans la mesure où on s’abandonne au collectif tout en gardant chacun sa personnalité. C’est un collectif qui s’enrichit de l’abandon de tout le monde, mais qui n’impose à personne d’abandonner sa personnalité.
Et je crois que c’est ça qui frappe les gens : quand ils écoutent par exemple les chœurs de Médée,, les gens se disent « mais comment ils peuvent chanter ensemble des choses qui ne sont pas mesurées, ils n’ont pas de repères, qui fait quoi, qui commande quoi », et là il n’y a pas de réponse.
Et d’ailleurs, j’analyse les choses comme ça, parce qu’on le voit bien, très souvent les individus modernes que nous sommes ont des problèmes avec le collectif, avec le groupe. A chaque fois qu’il arrive quelqu’un ici, une équipe de télé, des journalistes, des représentants des institutions etc., ils demandent qui est le responsable. C’est ça le problème. Notre musique est aux antipodes de ça. Et ça existe à l’état naturel, parce qu’on en a besoin, je ne pense pas qu’on soit fait pour ne jouer que son rôle et ne pas regarder les autres et surtout dire "moi, je fais ce que j’ai à faire, que les autres en fassent autant". Nous on ne peut pas fonctionner comme ça.

Tu as raison de signaler ça, car une grande partie de l’émotion, c’est ça. L’aspect fusionnel que vous donnez est bouleversant. Mais ça ne suffirait pas à expliquer l’émotion. On est ému parce que c’est beau ce que vous faites. C’est indissociable.

Je pense que c’est beau parce que c’est fusionnel. Ce n’est pas beau parce que intrinsèquement c’est beau. Parce qu'on a fait des choses qui ne sont pas belles non plus !

Tout à l’heure on parlait d’harmonie, c’est vrai qu’il y a des moments dans votre musique qui sont écrits de telle manière que c’est beau, ça touche. Ensuite il y a ce côté fusionnel qui fait qu’il y a un corps, une interprétation parce que vous êtes ensemble et que vous donnez énormément.

Tu sais, il faudrait faire un test. Il faudrait prendre un chœur classique et lui faire chanter un de nos chants. Ce serait intéressant de voir comment les gens réagissent à ça.

Ce qui fait la différence, c’est l’émotion, le côté tactile. Vous vous touchez, on sent une amitié entre vous.

Absolument, c’est pour ça qu’à mon sens, ça vient de là, ce n’est pas ce qu’on chante.

Le point de départ  c’est ça. Mais ce que vous chantez, c’est important !

Je ne dis pas que ce n’est pas important, ce que je veux dire c’est que après, tu aimes ou tu n’aimes pas, tu adhères ou tu n’adhères pas. Quand j’écoute de la musique classique, je préfère les symphonies de Mahler à celles de Beethoven.

Françoise : Il y une alchimie : c’est physique et relationnel.
Tu pourrais dire qu’il y a une peuplade d’hurluberlus qui sont fous d’A Filetta, mais quand tu vois à côté de toi des gens que tu ne connais pas être émus aux larmes  … ma fille était aux Rencontres pour la première fois, eh bien Diane vendredi soir, quand vous avez chanté, elle pleurait !
Pierre : La première fois qu’on vous a entendus, pareil, et ça remonte à 1993, ce n’était pas le même répertoire.
F : C’est intergénérationnel, c’est incroyable, l’effet que vous faites c’est … comme le chocolat !

Moi, j’ai eu le même type de sensation lorsque j’ai entendu chanter les Georgiens pour la première fois . C’est la même chose, parce que je pense que c’est là-dessus qu’on se ressemble avec les Georgiens, au-delà de l’aspect polyphonique, des ressemblances sur le plan de l’harmonie, on est pareils sur le rapport entre nous et sur le rapport avec le public.

Et c’est pour ça qu’on aime aussi vous voir, ce contact direct avec ce que vous êtes

C’est un courant qui passe, ça rentre par les pores.

Encore une fois parce qu’au delà du fait qu’on dit des choses avec notre esthétique, il y a le fait qu’on est comme un corps, avec tout ce que cela a de fragile, de déséquilibré, de vivant, de tension, alors qu’on n’a pas ce sentiment là quand on voit un chœur classique.

Et vous ne donnez pas un spectacle.

On peut être touché par de belles harmonies, la voix de l’ange, mais chaque fois que j’ai vu des chœurs classiques chanter, il y a quelque chose qui ne se passe pas, ça n’empêche pas qu’ils puissent faire des choses qu’on leur envie souvent...

On n’est pas dans la technique avec vous, on est dans le sentiment, dans l’être, dans l’humain…

Donner du sens

Ca amène encore naturellement la question suivante : qu'est-ce que tu veux dire quand tu parles du sens, de la recherche du sens mais pas d’un sens ?

Oui, quand je dis du sens et pas un sens, c’est que justement, trop souvent on cherche un sens aux choses, c’est à dire que soit on cherche un sens en se donnant une direction, en se projetant et en disant « c’est là qu’on va », et à mon avis, ça ne peut pas fonctionner comme ça, on n’a jamais dit : « on va faire ci, on va faire ça, on a tel projet, on va aller à tel endroit… » Ce qu’on fait, ça ne peut pas se planifier, c’est fait de rencontres.

Il n’y a pas de stratégie.

Absolument, il y a des rencontres qui nous ont modelés, changés, transformés, qui ont fait qu’au fil de ces rencontres on a un profil nouveau à chaque fois. A mon avis, c’est la définition même de l’identité qui n’a de sens que dans la mesure où elle est en perpétuelle édification, sinon c’est quoi l’identité, ce que tu es maintenant, dans deux heures tu ne le seras plus, par la force des choses. Donc c’est une illusion de dire que je vais camper sur la tradition, c’est un peu ça qui me gêne dans le discours sur la défense de l’identité, qui a mon sens, ne tient pas. C’est contraire à toute idée de vie, et quand je dis "du sens", c’est aussi le fait que si on n’intègre pas le fait que chacun d’entre nous est multiple, que non seulement on est un groupe constitué d’individus qui sont eux mêmes multiples, donner du sens à ce qu’on fait, c’est éviter de demander à chacun de n'être que l