Sur
le reste, on en parlait encore ce matin entre nous, il y a quand même un
rééquilibrage à trouver entre la polyphonie et les voix.
Cette année, il y avait relativement peu de polyphonies, mais ça
s’explique par le fait que la polyphonie, en 18 éditions, je ne veux
pas dire qu’on a fait le tour, mais on a beaucoup programmé de choses,
et on est dans la difficulté chaque année de proposer des choses
qui soient, je ne veux pas dire inédites, mais nouvelles, qui amènent
quelque chose.
On avait déjà
par le passé émis l’idée selon laquelle, au lieu d’avoir
cette préoccupation sur chaque année de faire des choses nouvelles,
ce serait bien que les Rencontres deviennent la vitrine de quelques artistes qu’on
pourrait suivre dans leur évolution, dans leur trajectoire. Cela nous aurait
permis de reprogrammer certains artistes. Encore faut-il que ces artistes aient
une trajectoire, c’est ça le problème. Malheureusement, par
exemple les Géorgiens sont venus 7 ou 8 fois, chaque fois ils ont donné
le même répertoire. Et là on bloque quelque part.
Donc,
grosso modo la fréquentation est bonne, en hausse, mis à part Bastia.
La programmation sur le plan artistique me semblait très cohérente,
il y a eu de très belles choses, mais il y a quand même ce déséquilibre
polyphonies / voix solistes et il y a également, mais justement ça
passe par un meilleur équilibre polyphonies/solistes, des choses à
simplifier sur le plan technique : ce qui serait bien, l’idéal,
ce serait de programmer la Cathédrale et l’Oratoire sans sonorisation,
et qu’on fasse ce qui est à sonoriser en extérieur. Et il
faudrait qu’on ait un endroit où l’on puisse se replier en
cas d’intempéries, qui puisse accueillir un concert sonorisé.
Sinon, ce n’est pas jouable. C’est trop difficile, sur le plan technique
c’est lourd, c’est compliqué, parce qu’il faut faire
les balances, et quand on fait les balances plus personne ne fait rien autour,
etc.
Et enfin, dernière remarque :
avec le recul, nous pensons que ce n’était pas une bonne idée
de programmer les extraits de Marco Polo dans le cadre du final : c’était
presque un spectacle de théâtre, une création. C’est
trop lourd, on n’a pas la tête à ça, on n’a pas
le temps de travailler dans des conditions de confort satisfaisantes, et ça
nous a emboucané la fin des Rencontres. Jusqu’au dernier moment,
on fait, on ne fait pas, on programme, on ne programme pas, on répète,
on fait un filage puis on ne le fait plus, on le fait mais on n’a pas le
temps parce qu’on ne fait pas les balances, parce que quand vous allez faire
les balances ça commence à l’Oratoire, etc.
Tout
ça, c’est à repenser…
L'invitu
: Mais c’est quand même lié à la météo ?
Absolument,
il faut anticiper maintenant sur la météo.
L'invitu
: Effectivement, deux années de suite perturbées par les intempéries,
ça risque de se reproduire encore. Mais tout se recoupe : s’il
y avait eu une salle…
Le
problème, c’est ce qu’on disait ce matin, c’est que le
final des Rencontres, c’est avant tout, du moins en grande partie, le site.
Donc, effectivement, si on avait une salle en dehors de la citadelle, le repli
serait possible, mais c’est sûr que le final ne serait plus le final
qu’on a pensé. C’est la raison pour laquelle il faut, soit
penser un final dans le lieu, avec une solution de repli qui soit en quelque sorte
un pis-aller, ou alors il faut repenser les choses en sacrifiant certaines choses,
en disant « on fait le final avec tel artiste, on sait que ce n’est
pas faisable là haut, on sait qu’on risque des problèmes d’intempéries",
à ce moment là, on le fait dans un lieu adapté. Mais ce n’est
plus le final tel qu’on le pensait.
L'invitu
: Pour nous, ce ne seraient plus les Rencontres, parce que ça a du sens
de tous vous revoir à la fin, et à cet endroit là, tout est
cohérent.
Il
y a un problème de croissance, du fait que beaucoup de concerts étaient
saturés, le concert de Médée, des concerts de 18h…
L'invitu
: Les concerts de 18 heures saturés, c’est nouveau ?
Pas
sur les groupes corses. Evidemment c’est bien que les groupes corses aient
de l’audience, qu’ils attirent du monde, mais ça traduit une
chose, c’est que le public d’ici ne suit pas beaucoup. Le public venant
de l’extérieur est intéressé par la polyphonie corse,
ce qui est légitime…
Mais
pas que ça, c’est un apprentissage avec vous, une découverte…
Le
fait est que les concerts de chant corse ont toujours fait le plein, les 18 h
aussi, et ce n’est pas le cas de tous les spectacles. Ceci dit, sur le plan
de la fréquentation il n’y a pas grand chose à dire, ça
fonctionne, il y a une fidélisation, des gens qui reviennent, c’est
très bien.
Là, je vous
donne vraiment des éléments de l’intérieur…
Qu'en
pensent les artistes invités, quel retour avez-vous de leur part ?
C’est
variable : il y a des artistes qui arrivent et qui repartent vraiment enrichis
par les Rencontres, et puis il y en a qui arrivent et qui passent un peu à
travers. Cela arrive. Il y a des gens qui ne comprennent pas forcément.
Il y en a eu dans le passé, je pense que cette année aussi, tout
le monde n’a pas vécu les Rencontres de la même façon.
Il y a des gens qui se disent « bon, là je suis vraiment dans
un moment de communion », il y a quelque chose qui se passe, et il
y a des gens qui arrivent, qui participent et qui repartent, c’est tous
les ans comme ça.
Qui
choisit les artistes ?
Cette
année, en grande partie c’est Valérie qui a fait la programmation.
Pendant longtemps on a toujours travaillé en écoutant les uns les
autres. C’est Jean-Témir* qui arrive en disant « j’ai
eu un contact, il faut écouter tel ou tel artiste », on se fait
envoyer des disques, etc. Le problème, c’est qu’à un
moment donné il y a un problème de croissance des activités,
pas seulement des Rencontres, d’U Svegliu en général. Nous
A Filetta, sur les Rencontres nous jouons un peu le rôle d’accueil,
mais on n’a pas de rôle logistique…
* Jean-Témir
Kerefoff est le président d'U Svegliu Calvese
Paul :
On va chercher les artistes aussi…
JC :
Oui, pendant longtemps on l’a fait, mais on n’y arrive plus, et là
cette année je dirais que la plus grosse partie de la programmation c’est
Valérie qui l’a faite, évidemment elle nous la soumet, mais
le travail de recherche, de repérage, c’est elle qui l’a fait.
Sinon, ça peut être quelque chose de collectif, on va se passer des
enregistrements…
Et
Accentonic, quel est son rôle ?
Accentonic
n’est là que parce que A Filetta est là et parce qu’il
y a des artistes qui sont chez Accentonic, sinon Accentonic n’a pas un rôle
dans les Rencontres (*).
(*)
Précision à la demande de Sabine : Accentonic n’est aucunement
le tourneur de Julia Sarr, il s’agit de Mad Minute Music. Sabine Grenard
est agent en free-lance (sous le régime d’intemittent du spectacle)
et en collaboration avec plusieurs agences de tournées qui ont un rôle
uniquement administratif (contrats, fiches de paies). Ainsi A Filetta et Warsaw
Village Band avec Accentonic.
(Jean-Claude
n’a toujours pas mangé une bouchée de ses pâtes. Nous
décidons de solliciter un autre membre du groupe).
Le
groupe
Ceccé,
comment s’est faite ton intégration dans le groupe, et comment vis-tu
la double appartenance avec U Fiatu Muntese, n’est-ce pas trop difficile ?
Ceccè :
Non, il a fallu que j’assure les concerts d’U Fiatu de cet été,
c’était logique, mais cela ne m’a pas posé de difficultés.
Et
l’intégration dans ce « vieux groupe de jeunes » ?
Avec
que des vieux, on ne sait pas comment faire ! (rires)
Ce
qui nous épate, c‘est que l’arrivée de quelqu’un
soit naturelle...
Max :
On le connaît depuis longtemps, déjà.
Oui,
vous l’avez jaugé, jugé… En tant que spectateurs, on
a toujours la crainte que quelque chose coince, mais c’est incroyable, on
sent qu’il y a une harmonie, une osmose qui se fait.

J.
C. : Je pense, sans vouloir lui envoyer des fleurs, que c’est lié
à son tempérament. C’est quelqu’un qui est très
vite à l’aise avec le monde, pas seulement avec nous, même
par rapport à sa génération, je le vois quand je suis à
Ile-Rousse avec lui, moi qui ai 20 ans de plus que lui, il est beaucoup plus à
l’aise que moi. Il a une facilité à être avec les autres,
il s’est très vite adapté avec nous. Ce n’est pas facile
d’entrer dans un groupe, surtout un groupe soudé depuis des décennies
comme il l’est. Sur le plan artistique, il n’a pas eu de difficulté
particulières, sur le plan de l’intégration il a été
très vite à l’aise…
A
part les chaussures marron !
Les
chaussures marron à Nanterre ! (rires)
Parlons
un peu de la genèse du groupe. Quelles sont les racines musicales de chacun ?
Est-ce que dans vos familles il y avait une tradition du chant, une tradition
musicale ? Ou est-ce que vous êtes venus au chant plus tard, par l’école
ou en intégrant le groupe ?
C’est
très différent selon les individus. Il y en a qui sont issus de
familles ayant des traditions de chant : Jean-Luc a son père qui est
berger dans le Marzulinu et qui chante très bien, il a une voix naturelle
comme lui, tout petit il est là dedans.
Les
autres, non. Il y a des influences différentes, certains sont venus au
chant au moment du lycée ou du collège par la polyphonie proprement
dite, d’autres faisaient de la musique. Cela a été très
différent. Paul a commencé à chanter avec nous quand on était
ensemble au lycée. Il dit toujours que les premiers temps il n’aimait
pas du tout ce chant…
Paul :
Quand j’écoutais un disque de polyphonie, je zappais. Ca s’est
fait tout à fait pas hasard : je les écoutais dans mon fauteuil
et à un moment donné Jean-Claude m’a dit : « ça
ne te dirait pas d’essayer de chanter ? »
Et
tu as essayé...
Jean-Luc
: S’il avait pu tenir sa langue ! (rires)
Paul :
Il m’a proposé et je me suis accroché.
Tu
ne chantais pas du tout avant ?
Paul :
Non, je chantais comme ça, j’aimais bien la musique, mais c’est
tout.
JC :
On était au lycée ensemble. C’était une époque
où tout le monde apprenait à chanter. Il y a plein de gens qui ont
appris à chanter, ils ne sont pas tous devenus chanteurs. Mais on était
à la récréation, on chantait, chacun essayait d’apprendre.
On était en train de travailler, et lui il était là ;
je lui ai dit « tu ne veux pas faire quelque chose ? Essaie !»
A l’époque il était passionné de Polnareff, mais la
polyphonie c’était pas son truc. Et après, une fois qu’il
a commencé, c’était lui qui était acharné. A
la fin de chaque cours il venait nous chercher pour qu’on fasse des répétitions.
Cela
rejoint une autre question : Quels sont vos goûts musicaux autres que
la polyphonie ?
Paul :
Mike Brant, Johnny Hallyday. Sur le rappel de Médée à Paris,
je le fais ! (rires)
JC :
C’est très divers. Les influences sont multiples. il y a ceux qui
aiment la musique vocale, le classique, la musique électronique, les musiques
dites urbaines, c’est très divers. On n’a probablement pas
les mêmes disques.
Paul :
Il m’est arrivé de parler mal avec des spectateurs qui m’ont
dit : « Nous on n’écoute que de la polyphonie ».
Je les ai regardés et j’ai dit « Eh bien, je vous plains ! »
C’est
aussi ça les Rencontres, des univers musicaux très variés
qui s’interpellent.
Ce
qui est intéressant, c’est que, en ayant des origines musicales différentes,
des passions musicales différentes, on se retrouve là où
on se retrouve. Je vois qu’au delà de ce qu’on fait et de la
façon dont on le fait, en adhérant à quelque chose, il est
rare qu’à la sortie d’un concert, sans même avoir pu
discuter, on ait des avis très différents sur ce qu’on a entendu.
En ayant pourtant a priori des goûts qui peuvent être très
différents, il y a des choses qui nous interpellent, on est souvent assez
d’accord.
Une
même famille de goûts, une même sensibilité ?
Voilà,
une même sensibilité, c’est important, parce que sinon, artistiquement,
il y a des choses qui ne passent pas, qui ne fonctionnent pas. Dans le groupe,
il y a eu bien d’autres chanteurs qui sont passés, ils ne sont pas
tous restés pour ces raisons là. Il y avait des gens qui chantaient
superbement bien, Maxime Merlandi qui chante avec Rassegna et Barbara Furtuna,
chante très bien, mais il n’a pas pu rester dans le groupe. Ce n’est
pas du tout le groupe qui l’a écarté, je pense qu’il
avait du mal à trouver sa place, alors même que c’était
un super interprète.
Cela
a été la même chose avec Stéphane Casalta ou avec Felì.
On ne peut pas dire que c’est parce que c’étaient des personnalités
musicales fortes : dans le groupe il y a de fortes personnalités musicales.
Le problème n’est pas là, le problème c’est d’arriver
à fonctionner en osmose avec les autres. Il y a des gens qui n’y
arrivent pas, ça se voit même dans les comportements en dehors de
la scène. Nous, et c’est en même temps fantastique et lourd,
parce qu’on a un comportement, un instinct grégaire, c’est
en même temps quelquefois difficile à gérer, car il y a un
risque d’étouffement, mais je pense que c’est ce qui fait qu’on
dure, et surtout qu’on a un projet artistique qui me semble cohérent…
Que
vous avancez...
Qu’on
avance sur un chemin…
On
sent vraiment ce que tu dis sur le DVD de Don Kent. D’ailleurs, beaucoup
de gens ont découvert A Filetta grâce à ce DVD.
Françoise :
J’avais mis la télé tout en lisant un bouquin, et quand le
film a commencé, le bouquin m’est tombé des mains, physiquement,
c’est un truc de fou.
Pierre
: On peut citer l’exemple d’Ursula, qui n’écoutait quasiment
pas de musique. Elle tombe sur ce film sur Arte et depuis elle vient aux Rencontres...
Françoise : Il n’y
a pas seulement le chant, il y aussi tout ce que vous véhiculez...

Il
y a aussi le fait que – c’est pour ça que ce DVD a été
important même pour nous - jusque là, on n’a pas forcément
l’occasion de parler comme on le fait avec vous ou comme on l’a fait
avec Don Kent quand il a fait cette captation. Quand on fait une émission,
on ne peut évoquer un truc que très rapidement, et je le disais
l’autre jour avec Vincent Zanetti, ça fait du bien de faire des interviews
comme ça, parce qu'on a parlé pendant presque une heure de notre
travail, et j’avais vraiment l’impression moi-même de découvrir
des choses sur nous, alors que les trois-quarts du temps, on est face à
des gens qui, sans être inintéressants, souvent n’ont pas le
temps ou pas le recul nécessaire. Je crois que ce qui a été
bien pour ce DVD, c’est que Don Kent y a mis le temps, sur presque deux
ans, et les moyens : il est revenu nous filmer 7 ou 8 fois dans des endroits
très différents et en espaçant ses venues : entre chaque
rendez-vous il revoyait ce qu’il avait filmé, et puis il a donné
la parole à tout le monde, ça aussi, c’est une qualité…
On
sent beaucoup de choses de vos relations, c’est ça qui est bouleversant
dans ce film, ce qui passe entre vous. On parlait de tribu, c’est exactement
ça, ça va bien au-delà du chant. Et ce que vous rendez sur
scène, on le sent aussi dans vos paroles sur le DVD.Depuis une quinzaine
d’années, les créations prennent de plus en plus d’importance.
Est-ce que tu es le seul à composer dans le groupe ?
A
écrire, à composer pour le groupe, oui, mais je suis sûr qu’il
y a parmi eux des gens qui peuvent le faire. Les choses se sont structurées
comme ça parce que j’ai commencé à écrire des
chansons tout jeune, et après j’ai continué. Mais je sais
que José, par exemple, a écrit des chansons quand on a fait l’album
pour les enfants. Il est capable d’écrire des chansons. Je pense
que d’autres aussi parmi le groupe peuvent le faire. Ils ne le font pas,
de la même façon qu’ils parlent peu, parce que moi je parle
et que c’est plus simple. Je ne vais pas non plus avoir un discours qui
consiste à dire que tout le monde peut tout faire, peut-être qu’il
y a des gens qui n’ont aucune inspiration, je n’en sais rien. Mais
je suis persuadé que, parmi eux, il y a des gens capables d’écrire.
La
création, l''écriture
Comment
se passe l’écriture ? quel est le point de départ ?
Ce qui nous frappe, c’est qu’il y a une certaine complexité
dans l’écriture, il y a à la fois des mélodies qui
sont superbes, mais il y a surtout des harmonies très fortes. Composer
directement sur l’harmonie, ça ne semble pas évident, enfin
tu vas nous le dire, dans quel ordre cela se passe t-il ? On a la sensation
qu’il y a des moments, dans les morceaux, où les harmonies sont tellement
fortes qu’on ne sait pas trop comment on peut composer ça, est-ce
un ajout progressif ou as tu ces harmonies en tête dès le début ?
En
fait, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce n’est pas
monolithique, il n’y a pas une façon unique de procéder. Je
disais à Vincent Zanetti que Médée pour nous était
un moment important, c’est une espèce de pierre angulaire, de charnière,
de passage en quelque sorte. Avant Médée je dirais, tout était
de composition orale ; avec Médée, on est dans quelque chose
qui est plus complet, qui commence à être quelque chose de plus écrit,
mais qui en même temps n’est pas écrit, n’est pas fixé :
il n’y a pas une rythmique particulière, il n’y a pas une partition
de Médée. Ensuite après Médée, il y a d’autres
choses, notamment des choses très écrites. Mais après Médée,
il y a aussi des choses qui continuent à être entre les deux, des
choses qui continuent à être orales.
Les
choses ne sont pas chronologiques, ce n’est pas quelqu’un qui ne savait
pas la musique qui a appris la musique et qui après avoir appris a fait
autrement.
Alors, comment ça
fonctionne ? Soit c’est très vite écrit – quand
je dis écrit, je veux dire « pensé », et ce
sont des choses qui de cette façon là bougeront peu. Soit il y a
des choses qui vivent, qui se modifient. Cela a été le cas de Médée
par exemple, dans laquelle il y a eu des apports harmoniques constants. D’abord,
en cours de route des choses nous semblaient incomplètes, inachevées,
des moments avaient des résolutions qui nous semblaient trop évidentes
par rapport à ce qu’on était en train de chanter, petit à
petit des choses sont devenues plus abouties sans doute, plus complexes, il y
a eu des apports successifs.
Après,
il y a des choses très pratiques aussi. Par exemple Ceccè est rentré
dans le groupe l’an dernier, on a dit qu’il allait travailler sur
le répertoire ; tout ce qui est figé, écrit, pas de
problème, on lui donne une partition, il va l’apprendre. Le répertoire
traditionnel, les créations pas trop compliquées à mémoriser,
ça va, mais Médée, comment on fait ? c’est compliqué,
il faut qu’il mémorise quelque chose qui n’est pas écrit,
on peut difficilement lui donner un cadre dans lequel il va très vite s’insérer.
Donc pour Médée, sur pratiquement tout le chant, j’ai écrit
une 7e voix.
C’est
bien ce qu’il nous semblait, mais nous avons posé la question à
José, qui nous a répondu en blaguant. Cela nous a frappés
sur U Casticu, il ne faisait pas le bourdon, et avant il le faisait. Il nous a
dit 'je n’avais pas envie de le faire !'
Mais
ça, c’est pour d’autres raisons. Avec José, il y a un
petit problème tout bête : José a un vibrato naturel
et quand vous faites un bourdon et qu’au milieu de 6 voix vous mettez un
vibrato, ça fout un bronx pas possible. On a l’impression de ne plus
savoir où se trouve la note. Avec José, on a essayé à
plusieurs reprises, il y arrive difficilement. Il a une voix qui oscille comme
ça (JC nous montre en chantant) Quand il fait un bourdon avec d’autres
voix plus droites, sans vibrato, ça rend les choses compliquées,
du coup on ne sait plus trop où on en est. C’est la raison pour laquelle
il a dit : « si ça pose problème, il vaut mieux
que je ne le fasse pas et que je ne rentre qu’après »
Ça explique que José ne soit plus sur le bourdon. Mais il reviendra
(rires)
Quand
vous faites les premiers essais sur ce qui est écrit, est-ce que chacun
apporte son idée sur la façon de la faire ?
C’est
difficile. Par le passé, il a pu y avoir des choses qui ont été
amenées, qui ont pu enrichir. Souvent elles émanaient de Jean Antonelli,
parce qu’il était guitariste, qu’il avait une approche de l’harmonie,
mais sinon c’est difficile pour un chanteur qui n’a pas – je
ne dirai pas une connaissance de l’harmonie, parce que moi je n’ai
pas la connaissance de l’harmonie – mais une approche de l’harmonie,
c’est difficile…
Il
ne peut pas y avoir quelque chose de spontané ?
C’est
plus compliqué que ça ; ça peut se faire, mais ça
se fait peu. Quand il y a un truc qui commence à être fixé,
pensé comme il est au départ, c’est difficile d’y ajouter
des choses sans lui faire prendre une autre direction.
On
va faire une création à l’Aghja avec des musiciens de jazz,
on va leur donner des choses, ils vont probablement faire des propositions qui
vont faire changer les harmonies, et ça peut être difficile qu’on
soit dans un travail où chacun puisse dire « moi je propose
qu’on fasse ça »
Maintenant,
attention, je parle d’écriture. Quand tu prends tous les mélismes
que fait Jean Luc par exemple, c’est lui qui les fait, ce n’est pas
écrit. Bien sûr chacun amène ses trucs, par exemple sur les
voix de basse, ils vont à un moment donné dire « nous
naturellement, on timbre comme ça, on dit oui, c’est bien, on fait
comme ça, tu as raison, on développe ci, on développe ça ».
Mais les notes qui y sont, elles sont ce qu’elles sont.
C’était
vrai au début quand vous étiez un peu en apprentissage de vos voix,
mais maintenant tu les connais toutes…
Absolument,
il y a ça, et aussi le fait qu’on est passés à une
musique plus complexe, plus élaborée. Et j’ai évolué
sur certains trucs, et tout le monde n’a pas forcément le même
rythme d’évolution, ça ne leur enlève rien, ce n’est
pas prétentieux ce que je dis. C’est difficile si tu arrives avec
un truc de dire « moi je vois les choses différemment" ;
ou bien tu as conscience de ce qui était proposé et effectivement,
tu peux trouver des choses qui vont, mais le problème, c’est qu’ils
n’ont pas forcément le travail sur l’harmonie qui permet de
le faire.
Moi, j’ai fait beaucoup
de chemin parce que j’ai beaucoup travaillé sur les compositions
de Bruno. Il est probable que si eux avaient fait ce travail, s’ils avaient
été comme moi avec Bruno, ils pourraient le faire. J’ai été
un peu l’interface, et effectivement j’ai appris plein de choses dans
le travail avec Bruno. Et le fait que c’est moi qui ai été
l’interface fait qu’il y a certaines choses qui me viennent sans doute
plus naturellement.
Tu
dis que tu ne connais pas l’harmonie, mais quand on écoute un chant
comme Rex, où dans la deuxième moitié notamment il n’y
a pas de mélodie, c’est uniquement fondé sur des harmonies ?
Oui,
quand je dis que je ne connais pas l’harmonie, ça veut dire l’harmonie
telle que tu l’apprends au Conservatoire, qui a des règles d’écriture…
Tu
ne les écris pas, tu les sens ?
Je
les sens, je les écris, en faisant probablement des fautes d’orthographe
harmonique !
Mais tu les sens
d’abord ? Est-ce que ce n’est pas mieux justement ? Est-ce
que ça ne laisse pas plus de liberté ?
Je
n’en sais rien. Moi, ce qui me gêne dans cette approche des choses,
et j’ai souvent eu la discussion avec Bruno ou avec Jean-Michel Gianelli,
qui sont des gens qui maîtrisent l’écriture , quand je
leur dis que je veux me former, ils me disent « non, surtout pas, ne
te forme pas ». Ils ont peut-être raison, peut-être que
je fais des choses qui actuellement sont interdites par l’harmonie classique
et que je ne ferais plus si j’avais une formation académique, ça
c’est évident, mais en même temps c’est terriblement
frustrant pour moi, à un moment donné, de faire des choses et ne
pas être sûr de pouvoir les assumer.
Tu
penses que ça limite ce que tu pourrais faire, de ne pas connaître
la technique ?
Je
ne sais pas si ça limite.
Je
disais « limiter » dans le sens « oser ».
Quand tu es dans un cadre écrit, tu t’astreins à rester dans
les canons et tu dois perdre un peu l’idée de tenter des choses.
Peut être que tu tentes naturellement des choses que tu t’interdirais
si tu connaissais les règles
Peut
être, mais c’est difficile. Quand on est ensemble, on se régale.
Mais dans notre évolution, par exemple demain on va travailler avec des
musiciens de jazz. Nous, en tant que bloc, on n’a pas de problème
de langage entre nous ; on n’a pas de formation harmonique, on est
d’accord sur le son, sur ce que ça doit donner, on doit opérer
de petits réglages, mais on n’a pas de problème de langage
entre nous. Si demain, on travaille avec un quatuor à cordes, on a un problème,
parce que le type du quatuor va nous dire « attendez, là, je
ne comprends pas ». Ce qui est écrit n’est pas…
je ne vais pas dire qu’il n’est pas juste, ce n’est pas que
c’est faux, que ça ne peut pas se faire, mais ce n’est pas
dans la règle, et quelquefois c’est mal écrit, mal formulé.
Du coup, pour moi c’est frustrant. Par exemple depuis qu’on travaille
avec Bruno, je suis passionné de musique classique, j’ai travaillé
des morceaux pour orchestre. Chjarura de Si di mè, c’est
une partition d’orchestre que j’avais écrite, mais je ne l’ai
montrée qu’à Bruno. Et Bruno m’a dit « on
prend ça, on coupe ça, ça fait une chanson superbe ».et
on l’a gardée telle quelle. Mais on n’a pu le faire que parce
que Bruno a vu ça, l’a pris et est allé l’enregistrer
à Sofia. Moi, si demain je vais discuter avec des musiciens classiques,
j’aurais peur de ne pas être crédible.
Tu
as peur de ne pas avoir de légitimité, alors que tu peux témoigner
de tout ce que tu as fait ?
Cela
ne suffit pas !
Tu
as beaucoup appris à côtoyer des gens qui ont le dogme, mais eux
aussi pourraient beaucoup apprendre avec toi.
Oui,
mais c’est bon dans une relation comme avec Bruno. Je ne dis pas qu’il
a appris des choses de nous, mais il dit qu’il voit les choses différemment
quelquefois, on a modifié un tant soit peu sa façon de percevoir
la musique. C’est bon dans le relationnel quand on établit une relation
de confiance avec des musiciens, mais si demain je me présente devant un
orchestre de 50 musiciens, je ne tiens pas le choc
Je
ne comprends pas que tu sois si radical dans cette affirmation, car tu peux témoigner
de choses concrètes…
Ce
n’est pas comme ça que ça fonctionne !
Il
y a plein de festivals qui pourraient nous programmer et qui ne nous programment
pas parce que nous ne sommes pas des classiques, parce que nous n’avons
pas la formation. Pourtant je suis persuadé qu’il y a des choses
qui pourraient s’intégrer dans un festival de musique classique.
Simplement un festival de musique classique ne programme que de la musique classique,
des gens qui travaillent sur un type de répertoire..
Vous
ouvrez plein de portes, plein de chemins entre les genres…
Le
problème, c’est que ça fonctionne sur une partie du public,
et pas sur tous. Vous avez des gens qui sont dans la recherche de quelque chose
d’inaltéré, qui ne comprennent pas forcément notre
démarche. Il nous est arrivé qu’un compositeur de Nice m’a
dit "je ne comprends pas pourquoi vous avez écrit 5 voix pour Médée,
avec trois voix on dit suffisamment de choses".
Ce
ne sont pas des musiciens, ce sont des ayatollahs !
Dans
les orchestres, il y en a, des ayatollahs !
Paul :
Et en Corse aussi !
JC : D’ailleurs
posez la question à Bruno. C’est un rapport de forces perpétuel.
Ça rappelle Prova d’orchestra !
C’est
pour ça que ça nous pose problème. Quand on a fait la Grammaire
avec les musiciens, j’ai écrit toutes les parties instrumentales
– on l’a fait parce que ce sont des musiciens qu’on connaît,
ils disent « t’emmerde pas, on s’en fout, que tu écrives
un mi bémol ou un ré dièse, c’est pareil »»
mais il y a des musiciens qui auraient dit « attendez, celui-là,
il a un problème, où voulez vous aller ? » mais
je ne peux pas lui dire ce que je veux faire, je l’ai écrit comme
ça, je ne peux pas lui dire « parce que là, il y a telle
résolution, telle basse qui justifie telle note», je ne peux pas
le dire. Pour en revenir à ce que tu disais sur l’harmonie, je ne
fais des choses que pour nous aussi, pour des gens qui sont proches de nous, sinon
je n’oserais jamais faire un truc pour un chœur.
Comment
s’est faite l’avancée vers la dissonance ?
C’est
lié à plein de choses, à ce que j’écoute, à
ce qui me plaît, à ce que j’ai pu voir de ce que faisait Bruno,
à ce que j’ai pu entendre dans divers registres. Ce peut être
quand vous écoutez Faiz Ali Faiz ou les symphonies de Mahler, il
y a des choses qui sont, je ne vais pas dire puisées, mais qu’il
me semble entendre dans des endroits très différents, pour des raisons
très différentes, dans des sites très différents,
etc.
Pour
finir sur l’écriture, il y a aussi l’écriture du texte,
tu en as écrit un certain nombre, tu ne penses pas à éditer
tes textes ?
Il
y a longtemps que j’écris, depuis 1983-84, ça fait plus de
20 ans, et je n’ai jamais rien publié. Maintenant j’en ressens
le besoin, non pas seulement pour les publier, car je les utilise, je les chante,
mais parce qu’à un moment donné, pour passer à autre
chose, je pense qu’on a besoin de s’en défaire. C’est
d’ailleurs ce qui nous pose problème sur le plan des répertoires
musicaux : on a des répertoires qui s’entrechoquent maintenant,
on n’a pas le temps de les faire sortir et on ne continue à produire
que parce qu’on est sollicités. La Grammaire, je l’ai
faite parce qu’Orlando me l’a demandé. On travaille souvent
dans l’urgence. Le Requiem, je n’aurais jamais eu l’idée
de dire « je vais faire un Requiem », j’avais commencé
à faire des choses, mais jamais dans l’idée de faire un Requiem.
Par
exemple l’Ecclésiaste, tu l’avais écrit avant, non ?
L’Ecclésiaste
et le Meditate ont été écrits avant, pour des spectacles
de la Passion à Calvi, et je les ai repris pour le Requiem.
Et
aussi Figliolu d’ella, peut être ?
Et
Figliolu d’Ella, absolument, qui n’était écrit
que pour deux voix pour la Passion à Calvi.
Oui,
des voix de femmes, d’ailleurs.
Et
quand on a pensé à travailler sur le Requiem, j’ai repris
le Figliolu d’ella parce que le thème, le chant me semblait
intéressant à développer, et surtout ce que dit le chant :
le thème Figliolu d’ella, sì figliolu di meiu
me semblait important, me semblait être la première des choses à
dire quand quelqu’un s’en va. Il y avait donc ces trois chants repris
de choses antérieures. Mais pour en revenir à ce que je disais,
s’il n’y avait pas eu la demande de Jean-Pierre Le Pavec, il n’y
aurait jamais eu de Requiem. Et s’il n’y avait pas eu la demande de
Jean-Yves Lazennec, il n’y aurait jamais eu Médée.
Mais
c’est très frustrant pour nous, parce qu’il y a des bijoux
qui sortent, puis un deuxième bijou arrive, et il y en a qui ne sortent
pas surtout !
Il
y en a qui ne sortiront pas !
Mais
ceux qu’on a entendus une fois, on voudrait pouvoir les réentendre
!
Tiens,
question que l’on voulait poser plus tard mais je te la pose maintenant :
au Final, dans ce que vous avez chanté, il y avait un chant géorgien…
Oui,
Allilo.
Un
extrait du Requiem ?
Non,
de Marco Polo, il y avait deux extraits de Marco Polo
Vous
aviez déjà chanté le premier en concert ?
Oui,
à Nanterre on l’a loupé, celui-là !
Mais
là, il n’était pas loupé ! Nous avons été
frustrés, car en montant à la Cathédrale Jean-Luc répétait
avec Marie Kobayashi, et vous ne l’avez pas chanté !
Tiens,
d’ailleurs, qui aurait fait Marco Polo à la place de Guillaume Depardieu ?
Quand,
samedi ? On ne devait pas faire Marco Polo. Il y avait quelques extraits
, sa voix sur la bande …
Si
ça avait eu lieu à Nice ?
C’est
Daniel Mesguich. Ceci dit, heureusement que ça ne se fait pas en octobre,
parce qu'on avait le théâtre le matin à 10 heures pour la
représentation l’après-midi ! Pour monter les décors,
mettre le son, répéter avec l’orchestre…
Le
travail du chant
Une
question à laquelle tout le monde pourra répondre, puisque c’est
sur le travail individuel du chant. Comment se fait votre travail individuel ?
Comment s’est fait progressivement le placement de votre voix, comment cela
continue-t-il d’évoluer au sein du groupe, le timbre... A l’écoute
du DVD de Don Kent, on apprend par exemple que Bruno Coulais vous faisait aller
beaucoup plus dans l’aigu ou dans le grave, donc ça continue d’évoluer
constamment. Comment chacun ressent-il ça, travaille-t-il ça ?
Jean-Luc :
Quand on travaille sur une partition, on a chacun notre voix, qu’on travaille
à la maison. On n’a pas de méthode de travail particulière,
on a une voix qu’on doit apprendre, et ce sont les compositions qui font
aller plus loin. Quand on fait un truc avec Bruno, à chaque fois il fait
monter un peu plus les basses, il fait descendre dans le grave les aigus et inversement,
ce qui fait qu’on évolue
Max :
la méthode particulière, c’est de travailler sur ordinateur.
Jean-Luc
: Pour les partitions écrites (celles de Bruno, Si di Mè, pas Médée
ni les chants traditionnels), on a un logiciel qui lit la partition, les 7 voix,
on peut mettre 6 voix en piano et la 7e, la nôtre, en trombone,
on fait jouer à l’ordinateur, ça permet d’entendre ta
voix, tu peux même couper les autres voix et ne laisser que la tienne, ralentir
le tempo, l’accélérer, ça permet de travailler en précision
sur ta voix à la maison. Quand on travaille sur une musique de film
de Bruno on fait comme ça, on travaille 3 ou 4 jours à la maison,
on déchiffre bien notre voix, et une fois qu’on la connaît
suffisamment, on se retrouve tous ensemble et on essaie de faire fonctionner tous
ensemble les voix que l’on a appris individuellement. Ca c’est pour
les partitions.
Et
quand ce n’est pas écrit ?
On
tâtonne ! On travaille ensemble.
Vous
enregistrez vos répétitions ?
Pas
assez
Donc
à chaque fois vous repartez un peu à zéro ?
C’est
la mémoire ;
Avec
tous les chants que vous avez appris, ça ne se percute pas un peu ?
Jean-Luc
: Au contraire, c’est ce qui permet d’entretenir la mémoire.
Plus tu en apprends, plus tu peux en apprendre.
J.C.
: Attention, même ceux qu’on a fixé sur ordinateur on les
apprend par cœur. Quand on a fait Marco Polo avec Bruno, on est obligé.
Ce n’est pas forcément le cas d’autres musiciens qui travaillent
avec Bruno, ils ont leur partition, et ce qui est terrible, c’est qu’on
se rend compte justement que pour le coup tu ne mémorises rien. Ils jouent
mais ils sont dans le cirage. Il peut arriver
qu'ils se trompent, mais ils continuent imperturbablement. Nous, à la limite,
avec notre façon de fonctionner, on essaierait de rattraper, eux même
pas.
Ça veut dire qu’ils
n’écoutent pas ce qu’il jouent ?
Justement,
ça veut bien dire que c’est la façon dont on les forme.
C’est
de la mécanique !
On
les forme à être en place et à jouer. Très souvent,
les problèmes viennent du fait qu’il n’y a pas de chef qui
leur donne un départ. Donc ils ne savent pas, ils ne comptent pas. Nous,
quand on faisait Himalaya, on comptait 27 mesures avant de rentrer sur Le
Lac. Quand vous dites ça à un musicien, il rigole !
27 mesures, c’est un truc de fou. Il dit, attendez, on va vous faire signe !
Le musicien est là, il attend, tac, et il joue sa partie.
Mais
ils n écoutent pas ?
J.C. :
C’est comme ça. Attention, le problème, ce n’est pas
parce que ce ne sont pas de bons musiciens, c’est parce qu’on les
a formés à jouer comme ça. On leur demande d’interpréter
une partition, on ne leur demande pas d’écouter ce que fait le pupitre
d’à côté. Alors que nous, c’est exactement l’inverse.
C’est pour ça qu’il y a beaucoup de musiciens qui ne trouvent
pas leur compte au sein de l’orchestre. Il y a plein de gens qui sont malheureux
dans les orchestres.
C’est
très militaire, en fait !
Bien
sûr.
L'émotion
Cela
nous amène naturellement à la question suivante, il y a quelque
chose qui revient constamment dans la bouche des spectateurs, mais aussi dans
les interviews, c’est l’émotion que l’on ressent à
l’écoute de vos chants. Il y a quelque chose de particulier qui se
passe. Est-ce que vous le ressentez ? Comment l'expliquez-vous ?
On
en parlait avec Vincent Zanetti. On a souvent eu des gens qui sont venus nous
voir en fin de spectacle, des gens qui étaient émus au point de
ne pas pouvoir parler. On n’a pas d’explication, mais j’ai une
idée là dessus, elle vaut ce qu’elle vaut, moi je pense qu'ils
ne sont pas émus par une esthétique, par des harmonies ou par une
architecture. Ce qu’ils reprennent en pleine tête, je pense que –
et c’est pour ça que la liaison est bonne par rapport au fonctionnement
– on est un corps composé de divers individus qui ont chacun sa personnalité
et qui réussissent à former un corps. Je pense que l’idée
est là : nos sociétés modernes ont dans leur production,
leur organisation, tout conçu de façon pyramidale et individuelle,
et en cloisonnant les responsabilités. Pour tout, et on le voit quand il
arrive une catastrophe, on essaie de remonter tout de suite la chaîne des
responsabilités, parce que c’est organisé comme ça.
On dit : « Untel fait ça, il ne fait que ça, il
a bien fait ce qu’il devait faire ».
Nous,
en tant que corps, on ne peut pas fonctionner comme ça. On est un corps
qui ne fonctionne que quand tout le monde contribue à le faire fonctionner,
et contribue en prenant à sa charge tout le corps. Il y a un vrai collectif
qui est une sorte de cocon, et je crois qu’on renvoie cette image à
des gens qui naturellement ont besoin de ça. Je ne vais pas faire le philosophe,
mais je pense que l’homme à l’état de nature a besoin
de ça, de savoir qu’il fait partie d’un tout, qu’il s’insère
dans un ensemble et qu’il est en même temps acteur de son propre rôle
et aussi acteur d’une partie du rôle des autres. Et ce système
ne fonctionne que dans la mesure où on s’abandonne au collectif tout
en gardant chacun sa personnalité. C’est un collectif qui s’enrichit
de l’abandon de tout le monde, mais qui n’impose à personne
d’abandonner sa personnalité.
Et
je crois que c’est ça qui frappe les gens : quand ils écoutent
par exemple les chœurs de Médée,, les gens se disent « mais
comment ils peuvent chanter ensemble des choses qui ne sont pas mesurées,
ils n’ont pas de repères, qui fait quoi, qui commande quoi »,
et là il n’y a pas de réponse.
Et
d’ailleurs, j’analyse les choses comme ça, parce qu’on
le voit bien, très souvent les individus modernes que nous sommes ont des
problèmes avec le collectif, avec le groupe. A chaque fois qu’il
arrive quelqu’un ici, une équipe de télé, des journalistes,
des représentants des institutions etc., ils demandent qui est le responsable.
C’est ça le problème. Notre musique est aux antipodes de ça.
Et ça existe à l’état naturel, parce qu’on en
a besoin, je ne pense pas qu’on soit fait pour ne jouer que son rôle
et ne pas regarder les autres et surtout dire "moi, je fais ce que j’ai
à faire, que les autres en fassent autant". Nous on ne peut pas fonctionner
comme ça.
Tu
as raison de signaler ça, car une grande partie de l’émotion,
c’est ça. L’aspect fusionnel que vous donnez est bouleversant.
Mais ça ne suffirait pas à expliquer l’émotion. On
est ému parce que c’est beau ce que vous faites. C’est indissociable.
Je
pense que c’est beau parce que c’est fusionnel. Ce n’est pas
beau parce que intrinsèquement c’est beau. Parce qu'on a fait des
choses qui ne sont pas belles non plus !
Tout
à l’heure on parlait d’harmonie, c’est vrai qu’il
y a des moments dans votre musique qui sont écrits de telle manière
que c’est beau, ça touche. Ensuite il y a ce côté fusionnel
qui fait qu’il y a un corps, une interprétation parce que vous êtes
ensemble et que vous donnez énormément.
Tu
sais, il faudrait faire un test. Il faudrait prendre un chœur classique
et lui faire chanter un de nos chants. Ce serait intéressant de voir comment
les gens réagissent à ça.
Ce
qui fait la différence, c’est l’émotion, le côté
tactile. Vous vous touchez, on sent une amitié entre vous.
Absolument,
c’est pour ça qu’à mon sens, ça vient de là,
ce n’est pas ce qu’on chante.
Le
point de départ c’est ça. Mais ce que vous chantez,
c’est important !
Je
ne dis pas que ce n’est pas important, ce que je veux dire c’est que
après, tu aimes ou tu n’aimes pas, tu adhères ou tu n’adhères
pas. Quand j’écoute de la musique classique, je préfère
les symphonies de Mahler à celles de Beethoven.
Françoise
: Il y une alchimie : c’est physique et relationnel.
Tu
pourrais dire qu’il y a une peuplade d’hurluberlus qui sont fous d’A
Filetta, mais quand tu vois à côté de toi des gens que tu
ne connais pas être émus aux larmes … ma fille était
aux Rencontres pour la première fois, eh bien Diane vendredi soir, quand
vous avez chanté, elle pleurait !
Pierre :
La première fois qu’on vous a entendus, pareil, et ça remonte
à 1993, ce n’était pas le même répertoire.
F : C’est intergénérationnel,
c’est incroyable, l’effet que vous faites c’est … comme
le chocolat !
Moi,
j’ai eu le même type de sensation lorsque j’ai entendu chanter
les Georgiens pour la première fois . C’est la même chose,
parce que je pense que c’est là-dessus qu’on se ressemble avec
les Georgiens, au-delà de l’aspect polyphonique, des ressemblances
sur le plan de l’harmonie, on est pareils sur le rapport entre nous et sur
le rapport avec le public.
Et
c’est pour ça qu’on aime aussi vous voir, ce contact direct
avec ce que vous êtes
C’est
un courant qui passe, ça rentre par les pores.
Encore
une fois parce qu’au delà du fait qu’on dit des choses avec
notre esthétique, il y a le fait qu’on est comme un corps, avec tout
ce que cela a de fragile, de déséquilibré, de vivant, de
tension, alors qu’on n’a pas ce sentiment là quand on voit
un chœur classique.
Et
vous ne donnez pas un spectacle.
On
peut être touché par de belles harmonies, la voix de l’ange,
mais chaque fois que j’ai vu des chœurs classiques chanter, il y a
quelque chose qui ne se passe pas, ça n’empêche pas qu’ils
puissent faire des choses qu’on leur envie souvent...
On
n’est pas dans la technique avec vous, on est dans le sentiment, dans l’être,
dans l’humain…
Donner
du sens
Ca
amène encore naturellement la question suivante : qu'est-ce que tu
veux dire quand tu parles du sens, de la recherche du sens mais pas d’un
sens ?
Oui,
quand je dis du sens et pas un sens, c’est que justement, trop souvent on
cherche un sens aux choses, c’est à dire que soit on cherche un sens
en se donnant une direction, en se projetant et en disant « c’est
là qu’on va », et à mon avis, ça ne peut
pas fonctionner comme ça, on n’a jamais dit : « on va
faire ci, on va faire ça, on a tel projet, on va aller à tel endroit… »
Ce qu’on fait, ça ne peut pas se planifier, c’est fait de rencontres.
Il
n’y a pas de stratégie.
Absolument,
il y a des rencontres qui nous ont modelés, changés, transformés,
qui ont fait qu’au fil de ces rencontres on a un profil nouveau à
chaque fois. A mon avis, c’est la définition même de l’identité
qui n’a de sens que dans la mesure où elle est en perpétuelle
édification, sinon c’est quoi l’identité, ce que tu
es maintenant, dans deux heures tu ne le seras plus, par la force des choses.
Donc c’est une illusion de dire que je vais camper sur la tradition, c’est
un peu ça qui me gêne dans le discours sur la défense de l’identité,
qui a mon sens, ne tient pas. C’est contraire à toute idée
de vie, et quand je dis "du sens", c’est aussi le fait que si on n’intègre
pas le fait que chacun d’entre nous est multiple, que non seulement on est
un groupe constitué d’individus qui sont eux mêmes multiples,
donner du sens à ce qu’on fait, c’est éviter de demander
à chacun de n'être que l