- "Unser Weg hat uns vieles gelehrt", Badische Zeitung, 15 juillet 2009
- "Des hommes debout" : Jean-Claude Acquaviva et Danyel Waro pour
Mondomix
(novembre 2008)
- Benjamin Minimum pour Mondomix (28 août 2008)
- RFI Musique 15 juillet 2008
- Tra Noi/L'Invitu Carubbu 12 juin 2008
- Corsica mai 2008
- Corse Matin 2 février 2008
- Tra Noi 16 décembre 2007
- L'Invitu 19 septembre 2006
- Vincent Zanetti 15 septembre 2006
- Benjamin Minimum pour Mondomix (septembre
2006)
Tout
comme Bobby McFerrin il y a deux ans, en 2009 c'est le groupe vocal
corse A Filetta qui est invité en tant qu'"Artiste en Résidence" au
Festival Stimmen. Pendant une semaine, les sept hommes se produiront
dans trois projets complètement différents. Annette Mahro (Badische
Zeitung) a rencontré le leader de l'Ensemble à Lörrach.
BZ: Jean-Claude
Acquaviva, on dit "A Filetta", c'est vous. Mais vous n’avez pas fondé
le groupe ...
Acquaviva: Non,
effectivement je suis arrivé un mois après la fondation du groupe en
1978, j'avais alors 13 ans. Aujourd'hui, je suis le compositeur, et
souvent aussi le porte-parole, même pendant les représentations. Cela
ne signifie pas cependant que je serais le seul à pouvoir ou vouloir le
faire. C’est disons plus facile (rires) pour les autres, plus
confortable. Mais chacun intervient dans les décisions, chacun fait ses
suggestions, donne ses idées, c'est très important pour nous.
BZ: Au
festival Stimmen vous ne venez pas seuls. Après l’ouverture avec Sidi
Larbi Cherkaoui vient aujourd'hui la création originale du Burghof
"Pessoassion", une réflexion sur la littérature de Fernando Pessoa.
Comment est-on arrivé là?
Acquaviva: C’était
l’idée de Helmut Bürgel. Il était déjà venu plusieurs fois au festival
de polyphonie à Calvi que nous organisons chaque année. Pour nous,
c’est d'ailleurs déjà notre troisième visite à Lörrach. Il a amené
Pessoa, de même que la musicienne Joana Aderi, le comédien Peter
Schröder, le photographe Torsten Warmuth et, bien sûr, Marion
Schmidt-Kumke qui a tout mis en scène et avec qui nous avons déjà
travaillé en Corse. Mais bien que tout soit déjà complètement fixé, la
représentation reste une aventure vivante.
BZ:
Le projet de Marion Schmidt-Kumkes était de "donner un visage à Pessoa
". C’est parfaitement possible pour les images ou les films, mais
comment faire en littérature?
Acquaviva:
Cela fonctionne particulièrement bien pour Pessoa, où l’on peut, je
dirais, jouer avec les couleurs musicales, qui sont très prononcées
dans son oeuvre. Nous pouvons très bien exposer sa personnalité
extrêmement complexe, à multiples facettes, et aussi le passage d'une
personnalité à l'autre. Je crois cela fonctionne très bien sur le
chemin de nos polyphonies. Ce sera même encore mieux dans la
collaboration avec Joana Aderi, qui avec l'électronique partage Pessoa
en parties. Je pense que cela correspond bien à l'auteur, qui est
justement tout autre chose que "monophonique", pas tout d’une pièce.
BZ:
Contrairement à vos compagnons de "Pessoassion", vous connaissez depuis
longtemps Danyel Waro de l'île de La Réunion, avec qui vous vous
produirez samedi au Rosenfelspark.
Acquaviva:
Oui, nous l’avons rencontré pour la première fois en 2003. C’est un
chanteur charismatique, que nous apprécions beaucoup et nous avions
juste voulu faire quelque chose ensemble avec lui. En 2008, il y a eu
une rencontre entre notre polyphonie corse et le Maloya, que chante
Danyel Waro. Le résultat a été quelque chose de très étonnant. Le
Maloya est très rythmé, c’est une musique de transe. Nous avons apporté
notre polyphonie, nos harmonies. Ce que fait Waro, c'est le contraire.
Certes, il y a aussi parfois chez lui des chants d’échange, par exemple
avec un choeur. Mais de l’autre côté on a seulement une ligne de chant
séparée. On pourrait dire que nous le «polyphonisons» pour ainsi dire.
BZ: Vous êtes annoncés au
Festival comme "Artistes en Residence". Qu'est-ce que cela signifie
pour vous?
Acquaviva:
Pratiquement, nous venons à Lörrach pour trois œuvres tout à fait
différentes. Cela montre aussi notre parcours artistique durant nos 30
ans d'existence. En d'autres termes, il s'agit de la tradition et de
nos racines, mais surtout d’évolution. Justement, elle n’a de sens que
si nous échangeons avec d'autres artistes et avec le public. Le chemin
musical accompli nous a appris beaucoup de choses, mais avant tout
qu'il est toujours beaucoup plus important de vouloir être ce que l'on
défend et pas de vouloir défendre à tout prix ce que l'on est. Si nous
sommes partie d'une tradition puissante, nous devons avant tout nous
demander quels sens elle a dans un monde globalisé. Etre "Artistes en
Résidence", dans un festival international comme «Stimmen» signifie
finalement, à mon avis, exactement cela : faire partie d’un tout.
Traduction : Ursula Glöckner / J.C.Casanova
Une nouvelle interview publiée par Mondomix
28.08.2008
ean-Claude
Acquaviva et A Filetta fêtent cette année trente ans d’une carrière
exemplaire et les 20 ans des Rencontres Polyphoniques de Calvi du 9 au
13 septembre prochain. Leur regard sur le monde est plein d’acuité.
Quelle est la situation culturelle de la Corse d'aujourd'hui ?
Le
moins que l'on puisse dire c'est que la Corse se trouve dans une
situation quelque peu paradoxale. Des efforts considérables ont été
déployés dans bien des domaines (littérature, musique, théâtre, cinéma,
arts plastiques etc...) souvent d'ailleurs avec des moyens de fortune,
et ont conduit à une production assez phénoménale compte tenu de la
faiblesse démographique de l'île. Pour autant on n’enregistre pas de
poussées importantes de la fréquentation des lieux de spectacle. Il
faut dire que le défaut d’infrastructures ne nous facilite pas la tâche
et parvient même dans certains cas à entamer l'enthousiasme de ceux qui
essaient de baliser le terrain depuis maintenant trois décennies. La
Corse continue d'avancer mais un petit peu comme un funambule ! Je
crains qu'il en soit ainsi pour longtemps encore, car nos instances
politiques nationales et régionales ne semblent pas vouloir admettre
que la culture est aussi une hygiène sociale qui en tissant du lien,
produit du sens.
En quoi cette situation diffère-t-elle de celle du reste de la France?
La
Corse a mobilisé toutes ses forces à partir des années 70 pour
sauvegarder ce qui pouvait l'être encore. Pour cette raison, il existe
une forme de militantisme culturel lié à la problématique de la
"défense de l'identité". C'est ce qui explique un tel engouement, une
telle force, et qui traduit en même temps de réelles difficultés de
perception d'un monde dans lequel nous nous insérons toujours avec
quelque crainte...est-ce l'apanage des insulaires ?
Quel est pour vous l'enjeu de la défense de la langue ?
A
vrai dire, nous ne nous posons pas, en tant que créateurs, le problème
de sa défense ; notre langue s'impose à nous, se dévide dans notre
souffle. En tant que citoyen, évidemment nous soutenons toutes les
démarches qui consistent à renforcer sa pratique au sein de la société
corse. Pour cela nous revendiquons toujours plus de moyens pour qu'elle
puisse être transmise, enseignée, divulguée, enrichie. Nous militons
pour une vraie reconnaissance et attendons toujours aussi impatiemment
que la France se décide à ratifier la charte européenne sur les langues
minoritaires. Seule une co-officialité est de nature à assurer à notre
langue une réelle capacité à être réinvestie dans l'espace public. Elle
doit reprendre toute sa place et ne doit pas être uniquement la langue
du chant ou du théâtre.
Pour vous existe-t-il une éthique à respecter pour faire évoluer les
traditions ? Nous
avons toujours affirmé qu'une tradition n'a de sens que pour être
dépassée. Elle constitue un mouvement ; une édification incessante. La
seule éthique qui vaille consiste à mon avis, à être sincère envers
soi-même. C’est sans doute ce qui nous fait répéter sans relâche :
"mieux vaut désirer être ce que l'on défend que vouloir défendre ce que
l'on est !". Il y a un très bel aphorisme de René Char que nous
aimons citer : "les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui
n'existe pas ; elles éliminent la gratitude et ne doivent qu'au
printemps"; Dieu sait si nous sommes attachés à notre sol mais
pourrions-nous le demeurer si nous n'aspirions pas à devenir la
promesse d'un printemps ?
En quoi la connaissance des traditions aide-t-elle à envisager le monde
? Tout
d'abord parce que vouloir connaître c'est essayer de comprendre.
Ensuite parce qu'il est illusoire et dangereux de penser que les
traditions ne renvoient qu'à des racines ; au delà du fait qu'elles
nous distinguent dans nos pratiques, elles nous confondent dans une
même condition d'homme.
"hè
andatu u tempu à impachjà si in i libri
è di noi hè firmatu cio' chi' un erede pensa :
un andatu, un erta,
una fiarata intensa
è nant'à l'allusingà
una nivaghja immensa"
"notre temps s'est fourvoyé dans des livres
et leurs pages beiges
et de nous ne demeure que la pensée d'un héritier :
un chemin étroit, une falaise,
un immense brasier
et sur la peau de nos illusions
d'abondantes chutes de neige"
Vos chants se réfèrent souvent au religieux; quelle place et quelle
forme prend la spiritualité dans votre vie ? Le
répertoire polyphonique traditionnel est en grande partie lié aux
pratiques religieuses. En le perpétuant et en le prolongeant par le
truchement de la création, on lui accorde une place importante dans
notre parcours et dans nos vies. Je ne pense pas qu'il faille y voir
une adhésion au dogme. Pour nous, le religieux est avant tout ce qui
relie. C'est une façon d'appréhender l'autre comme une partie de
nous-mêmes. Un de nos chants issu d'un requiem créé en 2004 au festival
de St Denis ("Di Corsica riposu - Requiem pour deux regards") dit
"figliolu d'ellu, si' figliolu di meiu"/ "parce que tu es son fils, tu
es aussi le mien". A eux seuls, ces quelques mots en disent beaucoup
plus que de longs discours, sur notre conception du rapport à l'autre.
Comment voyez-vous le rôle du religieux dans la société contemporaine
et est-il juste ? J'ai
toujours beaucoup de mal à comprendre comment les religions peuvent
s'accommoder de valeurs qui fondent et organisent nos sociétés modernes
: être le meilleur, être un gagnant, savoir circonscrire ses
responsabilités en toutes éventualités, ne concevoir le bien-être que
pour soi ou les siens, la réussite individuelle...etc. C'est sans doute
ce qui explique que très souvent elles ne se vivent que comme un
refuge, un rempart, occasionnant des postures de repli, c'est à dire
l'exact contraire de ce qu'elles sont censées professer. Pour notre
part et sans prétention aucune, nous disons depuis fort longtemps qu'il
nous semble que la vie est de ces batailles à mener dont il ne faille
sortir ni vainqueur ni vaincu, mais grandi, et que nous sommes en tant
qu'hommes, tous responsables de tout !
Dans votre travail les textes ont une place prépondérante; comment les
choisissez vous ? Disons
tout d'abord qu'il existe un risque non négligeable dans nos
polyphonies que le son prenne le pas sur le sens car l'harmonie est un
langage à forte personnalité ! C’est sans doute la raison pour laquelle
nous attachons tant d'importance au verbe, à son sens et sa musicalité
qui ne doivent faire qu'un. Nous écrivons une grande partie des textes
chantés et dits durant nos concerts. Il nous arrive aussi de citer des
auteurs quand ils nous semblent éclairer notre propos chanté. Nos choix
s'opèrent au gré de nos lectures et sont guidés par nos goûts
littéraires.
Vous avez adapté un texte de Primo Levi en mémoire de la Shoah;
qu'est-ce qui vous a poussé à le faire ? C'est
avant tout la vérité de ce texte poignant qui porte en lui tous les
stigmates de l'horreur, de la souffrance de qui a vécu et enduré la
barbarie. Primo Levi dit que s'il est impossible de comprendre, il est
nécessaire de savoir car ce qui fut pourrait être encore ; les
consciences à nouveau pourraient être séduites et obscurcies. Les
nôtres aussi !
Ce chant est un cri d'autant plus irrépressible que
la parole de Levi continue à n'être pas entendue toujours et en tous
lieux...
Vous
avez créé un festival, "les rencontres de chants polyphoniques de
Calvi"; quelles difficultés rencontrez-vous à perpétuer cet évènement ? Ces
rencontres sont un rendez-vous annuel de tout ce que la planète compte
d'expressions vocales polyphoniques. Cet évènement fêtera en septembre
prochain ses 20 ans. Les difficultés auxquelles nous sommes confrontées
sont essentiellement d’ordres économiques et financiers : la
programmation nécessite des moyens croissants dans la mesure où il faut
toujours aller plus haut et surtout plus loin. Les budgets consacrés
aux transports des artistes, notamment, sont de plus en plus lourds.
Or, les aides publiques décroissent, et notre capacité d'accueil est
limitée puisque nos lieux de concerts (une église et un oratoire)
constituent des jauges très modestes. Nous ne disposons toujours pas de
salles dignes de ce nom et sommes soumis au risque (pas toujours facile
à assumer) d'une programmation de plein air... chacun sait que notre
météo est "royale" mais pas toujours !!! Enfin, le sponsoring
privé est extrêmement faible. Pour le reste, Dieu merci, l'enthousiasme
de dizaines de bénévoles assure à cette manifestation une belle
vivacité et surtout lui confère une générosité louée par l'ensemble des
artistes accueillis.
En quoi ce festival a influencé votre travail ?
Tout
d'abord il nous a fait mieux appréhender notre propre tradition vocale
en la replaçant dans sa matrice. Notre musique en est ressortie plus
forte, plus confiante et surtout mieux assumée. La découverte d'autres
sillons vocaux nous a naturellement incités à intégrer certaines
influences ; le chant géorgien par exemple, dont nous disons volontiers
qu'il nous aura appris à dire tendrement des choses puissantes et
puissamment des choses tendres. En outre, chaque édition apporte son
lot de "claques" musicales nous incitant à nous remettre au travail dès
le départ de nos invités.
Aux Rencontres, des traditions du monde entier se croisent; comment
interfèrent-elles entre elles ? Ce
qui semble fort intéressant, c'est que passée la surprise de la
découverte, les uns et les autres "s'ouvrent" totalement. Ces
rencontres ont bâti leur réputation sur trois éléments essentiels :
- la qualité de l'accueil
-
les artistes sont nos invités sur toute la semaine, même lorsque leur
concert a lieu en tout début ou en fin de programme. C'est une façon de
leur donner le temps et la disponibilité indispensables à l'écoute de
l'autre. C'est évidemment plus lourd sur le plan financier et sur celui
de la logistique, mais ça nous semble inhérent à toute notion de
rencontre.
- nous aimons suivre les artistes dans leur trajectoire
respective et faisons partager au public ce recul. Souvent, il nous
semble constater que tel ou tel nous revient des années plus tard,
nourri d'influences et de pratiques ici acquises. C'est une façon
naturelle de redonner aux traditions l'opportunité d'une certaine
"mobilité".
A Filetta fête ses trente ans ; qu'est-ce que cela signifie pour vous ?
30
ans c'est déjà un beau parcours. Le rêve se poursuit et continue à
faire de nous de grands privilégiés. Ce qui explique cette longévité
c'est probablement l'importance que nous avons toujours accordé à la
capacité de chaque chanteur à s'abandonner au collectif sans jamais
renoncer à sa propre personnalité. Sur ce plan nous avons la prétention
d'affirmer que nous constituons une vraie demeure sociale ; un cocon
bienveillant qui nous permet d'appréhender l'extérieur en toute
sérénité. Un de nos amis, Pierre Baqué, vient de nous écrire une très
belle lettre qui se termine par ces mots: "Vous chantez, et se crée
autour de vous une chapelle qui nous abrite". N'allez pas croire que le
fait de rapporter ces paroles soit le signe d'une grande immodestie,
mais nous aimons tant l'idée de pouvoir contribuer un tant soit peu au
bonheur de chaque être qui nous "prête" une oreille.
"votre enfer est pourtant le mien,
nous vivons sous le même règne
et lorsque vous saignez, je saigne
et je meurs dans vos mêmes liens
Quelle heure est-il ? quel temps fait-il ?
j'aurais tant aimé cependant
gagner pour vous, pour moi perdant
avoir été peut être utile"
L. ARAGON
Entre l'intention de départ et votre existence actuelle, qu'est ce qui
a changé ? Lorsque
le groupe a été créé j'avais 13 ans ! Il est évident que nous
n'envisagions pas à l'époque que nous ferions de telles découvertes !
Notre préoccupation première était de participer à une sorte d'élan
culturel qui était censé restituer à notre terre son vrai visage ; car
qui pourrait nier aujourd'hui que la Corse a subi une réelle politique
d'éradication de son identité depuis deux siècles ? Aujourd’hui ce
mouvement a beaucoup mûri et est parvenu à s'extraire du piège de la
réaction. Désormais nous ne nous comportons plus comme des enfants qui
crieraient sans cesse " je veux parler !" ; aujourd'hui nous parlons !!
Nous avons acquis aussi la conviction que la "défense" de toute
identité passe par l'identité plus que par sa défense. Enfin, le fait
d'avoir choisi, il y a 15 ans, de vivre du chant nous aura permis de
nous consacrer pleinement à ce travail qui nous passionne encore et
encore.
En pièce jointe, l'édito du dernier numéro de Mondomix. Comment vous
fait-il réagir ? Qu'il
nous soit permis ici de féliciter Marc Benaïche pour cet édito qui
emporte notre adhésion totale et inconditionnelle. Nous sommes outrés,
révoltés, écœurés par l'hypocrisie de nos sociétés qui continuent à
faire leur business en piétinant allègrement des populations entières
et leurs droits fondamentaux. A nouveau nous l'affirmons : nous sommes
tous responsables de tout. On écrase, on bafoue, on altère au nom de la
sacro-sainte croissance; c'est indigne et dégueulasse ! De la même
façon, on reconduit à nos frontières ceux-là même qu'on a spoliés,
ruinés, niés, asservis et qui en sont réduits à risquer leur vie dans
une embarcation de fortune ou dans le train d'atterrissage d'un avion
pour sauver leur peau, et on a même le culot de leur dire "qu'on ne
peut pas accueillir toute la misère du monde ! " ; quel courage !
Quelle générosité !
Pour avoir tourné un peu le monde, nous avons
souvent été sidérés par la façon dont nous, les occidentaux, continuons
à nous comporter ailleurs ; la parole de Césaire demeure d'une
effrayante actualité...
Un disque, un livre, un film qui vous ont récemment marqué ? Le
dernier album de Gabriel Yacoub, "de la nature des choses" : une pure
merveille. Je persiste à croire qu'il est parmi les meilleurs, sinon le
meilleur chanteur français !
Benjamin MiNiMuM
Exclusif : Entretien au Carubbu
Ce 12 juin 2008, en compagnie de
nos amis néerlandais de Tra Noi, Laurent et Suzan et leur fils Julien,
et de Joëlle et Jean-Paul Pillot, nous étions les invités d'A Filetta
au Carubbu. Après un repas très convivial, Jean, Paul et José se sont
prêtés à nos questions.
L'interview avec A Filetta réalisée le 16 decembre 2007
C'est vendredi 16 decembre et Tra Noi assiste au concert d'A Filetta à
l'église St Pierre d'Utrecht. Pendant la tournée d'A Filetta aux
Pays-Bas,
Laurent a l'honneur de lire en néerlandais les textes que Jean-Claude
Acquaviva
dit en corse et en français pour introduire les chants.
L'église est pleine, et les hommes arrivent. Tout est silencieux, comme
si nous ne
pouvions plus respirer. Les premiers sons tiennent leur promesse, c'est
superbe. Ils
chantent plusieurs chants qui figureront sur le nouvel album de 2008,
des chants de
Medée, du Requiem, des films Liberata
et Himalaya
l'enfance d'un chef. L'acoustique est excellente, et le
public est manifestement
touché. A Filetta a trouvé sa place. Après une ovation ils
reviennent pour un dernier chant.
Nous aidons Valèrie pour la vente de CD, et c'est beau de voir
l'enthousiasme du
public et pour beaucoup un CD n'est pas suffisant. Ce qu'il a entendu,
il veut le
retenir. Après que le groupe ait discuté avec plusieurs fans, nous
allons
au restaurant. Et là, sur la jolie place de l'église St Pierre, Suzan
demande à A Filetta de bien vouloir chanter "Sub Tuum".
José et
Maxime qui marchaient en tête sont rappelés, il fait froid, les hommes
se
mettent en cercle et sortent les oreilles du bonnet. C'est un moment
magique, là
sur cette place, dans le froid, c'est sublime ! Quel cadeau !
Après nous crions: "MANGER !" et nous nous mettons en route. Maxime a
le plan en
main et nous guide, Paul et Ceccè s'amusent et essayent de retenir les
cyclistes
qui passent, le reste du groupe discute. L'ambiance est decontractée,
ce fut un
beau concert.
Au restaurant nous commandons beaucoup de pizzas "A Filetta" avec une
bière et
nous commençons l'interview. Laurent et Jean-Claude accoudés l'un à
l'autre entament la discussion. Les uns écoutent et les autres
discutent entre
eux.
La première question est de Christina. Cela concerne la juste
traduction d'un
texte (Christina retranscrit les textes en poèsie neérlandaise.) Il
s'agit
du chant "Caracolu di brame" d'Intantu. Jean-Claude
s'asseoit et donne sa
traduction. Pour lui aussi, c'est difficile et il a recours à ses mains
pour
s'expliquer :
Jean-Claude Acquaviva : Il est
difficile à
traduire. Ce texte est à l'origine ecrit en corse, par mon frère
Marcellu.
Le corse est une langue tres imagée et quand tu la traduis en français,
tu
perds quelquefois les effets recherchés.
Tra Noi :Quels sont
tes poètes préférés
?
JC : Borgès, René Char, Aragon
et Primo Levi sont
les poètes que je cite le plus.
Au grand plaisir de
Christina, Pessoa et Paul Eluard
figurent aussi sur la liste. Tra Noi :
La polyphonie est-elle
reservée aux hommes ?
JC : La polyphonie se pratiquait à l'époque
des travaux dans
les champs. De fait, les hommes chantaient entre eux parce qu'ils
travaillaient entre
eux. Il n'y a pas de polyphonie mixte parce que, esthétiquement, son
architecture
est telle que si tu mêles des voix de tessitures différentes, tu
annules les
effets harmoniques. Si tu fais chanter ensemble des hommes et des
femmes, ils ne chantent
pas dans les mêmes registres. Tu élargis donc les registres, le spectre
et
tu n'obtiens plus du tout le même son. Naturellement les hommes
chantaient
ensemble, les femmes chantaient ensemble mais pas en polyphonie, tout
simplement parce
qu'il est difficile de trouver un espacement des voix suffisament
important.
Généralement il est difficile de trouver soit des basses ou des voix
qui
montent suffisamment. C'est un problème de tessiture. Si les hommes et
les femmes
ne chantent pas ensemble, c'est donc lié à l'organisation même de la
société, une explication purement esthétique et musicale. Cependant
dans les 20 à 30 dernières années, il y a des groupes d'hommes et de
femmes qui ont composé mais à la fin ils ne chantent pas de la même
façon. Ce n'est pas une explication scientifique mais ce sont des
éléments suffisants qui peuvent justifier pourquoi cela n'existe pas.
Tra Noi :
Comment s'effectue la
création d'un programme pour une tournée? Qui décide d'inclure tel
ou tel chant ?
JC : Cela dépend de beaucoup de choses. On en
discute ensemble. Très
souvent c'est lié aux nouveautés, à ce que l'on a envie de chanter,
à l'équilibre du programme. Pour donner un exemple concret, sur le
programme de la tournée Néerlandaise, on a intégré un certain
nombre de chants du nouvel album que l'on enregistrera en janvier. Cela
permet de les
rôder mais aussi de les faire mûrir. De la création à la
maturité, il y a beaucoup de travail.
Tra Noi :Avez-vous des
endroits préférés pour
chanter ? Y a t-il une salle où vous voudriez retourner ?
JC : Pas spécialement. On aime beaucoup certaines
acoustiques. Certaines
sont plus adaptées à ce que l'on fait. On n'aime pas trop les grandes
salles car notre chant est plus intimiste et on a besoin de le faire
porter par une sono
puissante. Ce n'est plus en rapport avec ce que l'on fait. On n'aime
pas non plus chanter
dans de grandes églises. Il y a un son qui tourne et cela porte à
confusion. Pour nous, la salle idéale : c'est une église de 300 à
400 places, ou encore une petite salle avec une bonne sono. A ce moment
là, tu as
une bonne relation avec le public qui n'est pas altérée.
Tra Noi :Beaucoup de
gens sont très attirés par A
Filetta, son harmonie, sa passion, sa superbe musique, ses textes. Pour
moi (Suzan), vous
êtes sept anges. Ce que vous faîtes est bon pour le coeur, ça vous
touche, ça vous embrasse. Comment est-ce que d'être adulé et de
pourtant rester simple Corse ?
JC : Alors d'abord, ça nous fait plaisir qu'elle ait
cette vision de nous.
Il faut qu'elle sache que cette vision n'est, pour nous, en aucun cas,
une volonté
de construire cette image. A ce propos, je citerais André Malraux : "
L'homme
n'est ni ange ni bête. A vouloir faire l'ange, il fait la bête."
Ce qui est important pour nous, c'est deux choses : Un, c'est d'être
toujours
critique envers nous-mêmes. Le jour où l'on commencera à dire : " ce
que l'on fait c'est bien ", là, ça sera terminé. Ca veut dire que
l'on commencera à dégringoler. Notre démarche c'est la recherche
perpétuelle d'un équilibre que l'on sait que l'on n'atteindra jamais,
mais
l'important c'est de le chercher. Deux : C'est de toujours rester
humble. Nous sommes
pleinement conscients que sans celui qui nous écoute, on n'est
absolument rien.
C'est une certitude. Parce que nous avons un chant qui n'a de sens que
pour être
entendu. Nous sommes intimement persuadés qu'un collectif, ça existe,
qu'une façon de penser les choses les uns avec les autres, les uns par
les autres,
les uns face aux autres. C'est la façon dont fonctionne notre musique.
C'est cette
image là, si tu veux, que nous sommes contents de montrer. Et cela
n'est possible
que si tu as des gens qui nous ont suivis et qui nous ont permis de
vivre cette aventure
de laquelle sont exclus le rapport économique, le rapport hiérarchique.
Et
ça, dans notre monde actuel, cela n'existe plus nulle part.
Quelquefois les gens disent : " oui, mais le rapport économique,
forcément
que vous le vivez puisque vous vendez des concerts, des disques... ".
Je le reconnais.
Mais nous avons eu la chance de trouver un public qui nous suit et de
ne pas être
obligés de faire de concessions sur le plan artistique. Nous ne nous
sommes jamais
retrouvés dans une situation de dire : " bon, allez, il faut qu'on
s'arrange un
peu, qu'on fasse un truc qui va bien fonctionner. " Ce que l'on fait,
on le fait. C'est
difficile. Ce n'est pas toujours facile à faire entendre, à faire
écouter et pourtant on a un public. Et c'est grâce à ce public, et
parce qu'il y a des gens comme vous, que l'on peut continuer. A partir
de là, tu
ne peux être qu'humble.
Tra Noi : A la fin de la dernière présentation que fait
Laurent, il
annonce qu'il y aura la possibilité d'acheter des CD à la fin du
concert.
Cela a fait beaucoup rire la salle. Comment l'avez-vous vécu ?
JC : Hier déjà, les gens ont ri. On y a repensé et
on pense
qu'ils ont du rire parce que cela venait à la suite de la dernière
introduction. Ca nous a aussi fait rire, tout simplement. A ce propos,
on a reçu
cette année, à Calvi pour les Rencontres, Giovanna Marini. Une
chanteuse
populaire italienne qui a fait un travail fantastique sur les voix.
C'est une dame qui a
entre 65 et 70 ans. Elle fait ses concerts avec trois autres
chanteuses. Pendant les
concerts, elle parle et amuse beaucoup le public. Et à la fin des
concerts, elle
dit : " voilà, je vais vous expliquer. Nous, on fait des CD et les
maisons de
production les fabriquent mais ne veulent pas les vendre. Alors nos CD
prennent la
poussière, on est obligés de les nettoyer. Alors pour ne plus avoir
à le faire, on vend nos disques nous-mêmes ". Et alors elle va dans les
coulisses, revient avec des cartons de CD, se met au-devant de la
scène, et elle
les vend. Son agent dit que depuis qu'elle fait ça, elle vend des
quantités
de disques incroyables. Nous, il est exclu qu'on fasse la même chose.
On n'oserait
jamais le faire. On en rit beaucoup parce que sur cette tournée, c'est
la seule
où l'on annonce que l'on vend des CD. Jamais, jamais avant on ne
l'avait fait.
Pour en revenir à ta question, on en a beaucoup ri mais cela ne nous a
pas
gêné. Maxime : Tu disais : " ... l'altruisme, et le don de
soi, ... il y a des disques
à acheter à la fin du concert." Et tout ça sur le même ton.
C'était poétique ! (rires)
Suzan
:C'était
vraiment marrant, et ça a porté ses fruits.
Tra
Noi :Après
bientôt trente ans d'existence, ressentez-vous quelquefois que la
passion
s'amoindrit ? Que faites-vous pour raviver la flamme ?
JC : Ecoute, honnêtement, nous n'avons pas
l'impression que la passion
s'estompe. Sans doute cela arrivera un jour mais jusqu'ici nous ne
l'avons pas encore
ressenti. Sans doute parce que l'on fait extrémement de choses
différentes.
Ce qui est important, pour un groupe comme le nôtre, c'est de ne pas
avoir un plan
de carrière. On est toujours resté ouverts aux autres, sur leurs
capacités à nous proposer des choses et vice-versa. Cela nous fait
avancer
chaque fois, cela nous enrichit. C'est ce qui s'est passé avec Bruno
Coulais quand
on a commencé à faire de la musique de film. Depuis, nous en avons fait
beaucoup. Nous avons rencontré beaucoup de musiciens. C'est d'ailleurs
avec l'un
d'eux que nous avons fait le Requiem. Nous avons présenté Bruno Coulais
à Orlando Furioso, metteur en scène napolitain, et depuis ils ont fait
beaucoup de choses ensemble. Ce n'est pas une fuite en avant, cela se
fait très
naturellement. En fait, on a sans cesse un sentiment de nouveau,
d'inédit.
Tra
Noi :
Christina voudrait que
Jean-Claude décrive A Filetta en un mot.
JC : Alors ... (Jean-Claude s'interrompt, réflèchit,
rigole, veut
reprendre sa phrase mais Christina est stricte et lui dit "UN mot"). Un
mot... Ca veut
dire que je bavarde trop...
Laurent :C'est plutôt
parce que nous avons beaucoup de questions
et que si nous les posons toutes, nous y sommes jusqu'au petit-déjeuner. Suzan : Un mot pour décrire A Filetta, ce serait
...A Filetta
?
JC : Ce sont DEUX mots. Un mot ...(Jean-Claude
regarde très
concentré), un mot ... ce serait ... (nous rions), ce serait ... (nous
rions
à nouveau), un mot qui doit ouvrir à d'autres choses, parce qu'un mot
c'est
trop difficile. Je pense que, selon moi, il y a une chose primordiale
...
(nous
rions encore)
Christina : Non, UN mot !
JC : Un mot ... (nous rions), un mot, je dirais
SINCERITE, parce que c'est un mot
qui couvre plusieurs aspects.
Suzan :Un mot n'est pas suffisant.
JC : (soulagé) voilà, absolument.
Tra
Noi :Ce
qui nous manque en tant que fans d'A Filetta c'est un DVD Live.
Est-ce dans les plans ?
JC : On y a déjà pensé, mais pas spécifiquement pour
un concert général. Il y a un certain nombre de répertoires qui
gagneraient à être enregistrés live. Par exemple, les choeurs de
Medée. On se dit maintenant qu'on aurait dû le les faire en live et
peut-être en DVD. Parce que cela aurait eu une sincérité plus
importante. Quand on a enregistré Médée, on s'est focalisé
sur un certain nombre de choses et à l'arrivée on se rend compte que ce
n'est pas l'essentiel. Et le CD ne rend pas ce qu'il aurait pu donner
en live. Pour
revenir à ta question, on y pense de plus en plus. On sait aussi que le
CD, c'est
quelque chose de beaucoup plus froid. Dans notre façon de chanter, il y
a des
choses qui parlent plus lorsque l'on écoute un disque. Mais on se pose
la question
: Est-ce qu'avec un DVD, le concert est-il le même qu'en concert ? Je
n'en suis pas
si persuadé.
Tra Noi :Sans aucune
limite, quel serait le rêve le plus fou que
vous souhaiteriez réaliser ?
JC : Je ne sais pas si je ferais un voeu pour A
Filetta. Je ferais un voeu pour la
planète. Cela peut paraître prétentieux, mais je dis que le voeu que
je formulerais, c'est que notre façon de fonctionner en groupe, dans la
musique,
puisse servir d'exemple. Ce que je veux dire, c'est que j'aimerais voir
dans notre
société un respect mutuel mais aussi une complémentarité, une
solidarité... Qu'on ait besoin des uns et des autres, que l'on soit les
uns par
les autres, que cette façon de fonctionner puisse se retrouver ailleurs
dans la
société. C'est à mon sens ce que l'on a de plus cher à
donner.
Tra Noi :Une question
à propos du groupe en lui-même, sur
sa complémentarité, sa solidarité, comment l'expliques-tu
?
JC : C'est tout simple. Si tu veux, A Filetta ne s'est pas
constitué que sur
des éléments esthétiques, musicaux ou artistiques. La
création du groupe remonte à 1978. Petit à petit, les gens qui ont
intégré le groupe, sont des gens qui ont cotoyé pendant quelques
temps le groupe. Il y avait une sorte de période d'approche si l'on
peut dire, et
à un moment donné ils ont intégré la structure.
C'est-à-dire qu'ils ont fait l'expérience de la proximité
sentimentale et philosophique.
Du groupe d'origine, il n'y a que Jean et moi. Après Paul est venu. Il
était au lycée avec moi, on se connaissait mais il ne chantait pas. Il
était lui-même ami d'un de mes amis d'ecole qui aimait chanter. Petit
à petit, il a intégré le groupe. On s'est trouvé des envies
communes, le fait de vouloir construire ensemble. Si tu prends les
autres, c'est
exactement la même chose. José s'occupait avec l'un des fondateurs d'A
Filetta d'une école de chant à l'Île Rousse. Au bout d'un moment, il
a naturellement intégré le groupe. Maxime, c'est la même chose. Il
chantait beaucoup de messes, dans les confréries. Et à un moment
donné, il y a eu une sorte d'osmose qui s'est faite et il est entré
dans le
groupe. Jean-Luc, c'est pareil. Quand il était tout petit, il venait à
des
ateliers de chant. Il est venu chanter 2-3 fois avec nous pour Passione,
pour ce
que l'on faisait à Calvi. Naturellement il a intégré le groupe.
Céccé, mon neveu, il y a la proximité familiale mais aussi le fait
qu'on a fait un concert à Calvi, où l'on avait intégré
d'autres chanteurs. Il a répété et chanté avec
nous...
Entre temps les pizzas,
desserts et les cafés
sont consommés, nous aimerions poser nos questions jusqu'au
petit-déjeuner,
mais la realité veut que les hommes partent demain pour Anvers, et vu
qu'il est
minuit nous nous disons au revoir...
Propos
reproduits avec
l'aimable autorisation de Tra
Noi.
J. C. : Je pense, sans vouloir lui
envoyer des fleurs, que c’est
lié à son tempérament. C’est quelqu’un qui est
très vite à l’aise avec le monde, pas seulement avec nous, même
par rapport à sa génération, je le vois quand je suis à
Ile-Rousse avec lui, moi qui ai 20 ans de plus que lui, il est beaucoup
plus à
l’aise que moi. Il a une facilité à être avec les autres, il
s’est très vite adapté avec nous. Ce n’est pas facile
d’entrer dans un groupe, surtout un groupe soudé depuis des décennies
comme il l’est. Sur le plan artistique, il n’a pas eu de difficulté
particulières, sur le plan de l’intégration il a été
très vite à l’aise…
A part les
chaussures marron !
Les chaussures marron à Nanterre ! (rires)
Parlons un peu de la genèse du groupe. Quelles sont les
racines musicales de
chacun ? Est-ce que dans vos familles il y avait une tradition
du chant, une
tradition musicale ? Ou est-ce que vous êtes venus au chant
plus tard, par
l’école ou en intégrant le groupe ?
C’est très différent selon les individus. Il y en a qui sont issus de
familles ayant des traditions de chant : Jean-Luc a son père
qui est berger
dans le Marzulinu et qui chante très bien, il a une voix naturelle
comme lui, tout
petit il est là dedans.
Vincent Zanetti
Enfin, une interview réalisée par Vincent Zanetti le 15 septembre 2006
à l'occasion de la 18e édition des Rencontres chants polyphoniques de
Calvi.
De Sénèque à A
Filetta...
Vincent Zanetti : En 1995, le metteur en scène breton
Jean-Yves Lazennec
demande au groupe polyphonique corse a Filetta de créer la musique des
chœurs de Médée, la tragédie dédiée par
l’auteur latin Sénèque au personnage de Jason, symbole par excellence
de la découverte de l’autre, avec tous les ravissements et tous les
troubles
que cela implique.
Un peu plus de 10 ans plus tard, A Filetta publie aujourd'hui
sur disque la
dernière version de ces quatre chœurs. Et de la même façon qu’après le voyage de Jason,
l’ailleurs n’est plus vraiment ailleurs, on peut dire sans se tromper
qu’après le Médée d’A Filetta, le chant polyphonique
corse ne sera jamais plus le même. Rencontre avec l’auteur de cette musique inspirée, celui qui a
même
été jusqu’à traduire en langue corse le texte latin de
Sénèque pour pouvoir le chanter dans une langue vivante et si
évidemment prédestinée au mariage de la polyphonie et de la
tragédie antique. Cet aède corse, c’est Jean-Claude Acquaviva.
Jean-Claude Acquaviva, dans vos spectacles, et
notamment dans la
présentation de Médée, pièce qui date tout de même de
1997 et qui sort maintenant en 2006, donc 9 ans plus tard en disque,
mais que vous avez
chanté ici à Calvi dans les Rencontres polyphoniques, vous avez cette
phrase dans la présentation qui résume presque tout :
« L’ailleurs n’est plus ailleurs », directement
citée du texte de Sénèque que vous avez traduit du latin en langue
corse. C’est largement autobiographique, Médée ?
Jean-Claude Acquaviva : Oui, je pense que c’est
autobiographique, je crois que
pour nous A Filetta, Médée correspond vraiment à un moment
fondamental dans notre trajectoire. Nous avons toujours dit que c’était
un
moment extrêmement important : d’abord c’est le moment où
sans doute par hasard, par nécessité aussi, on se met à penser les
choses dans des formats qui ne sont pas les formats
traditionnels ;
Et aussi, on revient à l’importance du texte, du verbe, de la parole,
jusqu’ici notre tradition orale est faite de chants qui sont souvent
très
courts, de vers souvent octosyllabiques, de poèmes très courts, de
strophes
qui sont reprises, etc. Et là, lorsque le metteur en scène nous demande
de
produire une musique pour ce chœur, on est face à un texte dont la
métrique n’est absolument pas régulière, on se trouve face
à un texte qui est très long, à partir duquel on ne peut pas
créer un e musique comme on l’aurait fait dans la tradition, en
disant : « on met en musique les 4 premiers vers, et
puis après on
répète ».
Cette difficulté par rapport au texte nous amène à essayer de
concevoir une musique qui nous dépasse nous-mêmes, qui dépasse notre
propre tradition.
Et en même temps, Médée arrive effectivement à un moment
où nous avons déjà pratiquement 10 ans de rencontres de chants
polyphoniques, où nous sommes en plein échange avec les chants
géorgiens, le Caucase, où nous sommes en plein développement par
rapport au théâtre, à la musique de théâtre, en tout cas
aux Passions qu’on joue à Calvi…
Donc Médée, c’est la musique qui arrive et qui fait qu’A
Filetta devient A Filetta, je crois que c’est clair.
Jusque là, on n’aurait pas forcément pu nous distinguer des autres
groupes polyphoniques, on chantait une tradition orale comme
d’autres :
Tavagna, nous, les Chjami Aghjalesi, Canta U Populu Corsu, tous les
groupes de Corse
travaillaient sur le même répertoire polyphonique, on avait à peu
près tous les mêmes repères, les mêmes répertoires
polyphoniques. Médée arrive à un moment qui est tel qu’on a un
bagage qui est ce qu’il est, qui fait qu’on a une idée de notre
musique qui a beaucoup évolué depuis 1987, et ça produit une musique
qui ensuite va nous permettre justement, à mon avis, d’aller plus loin
encore, d’aller sur des choses plus osées, plus contemporaines, plus
modernes, notamment sur le plan des harmonies, avec le Requiem, les
Chemins de Croix ici.
Nous avons produit des choses qui du coup s‘éloignent encore plus de la
tradition, sans doute, mais qui proposent des pistes de
prolongement.
Pour nous, Médée est un tournant. En fait, si vous voulez, avant
Médée, il y avait un travail qui n’était qu’oral. Avec
Médée, il y a quelque chose qui n’est pas écrit, puisque la
partition proprement dite n’a jamais été fixée, n’est
pas écrite, mais qui devient quand même plus fixé, plus écrit.
On a travaillé sur des mélodies harmonisées. Elles étaient,
comme dans la tradition orale, relativement libres : on savait
qu’il y avait
telle ligne mélodique, relativement libre et qu’autour de ça il y
avait des blocs harmoniques ; on savait qu’à tel moment on
était
sur tel accord, on allait vers tel autre, etc. C’est fixé en quelque
sorte,
mais ce n’est pas écrit. Et après Médée, on a
continué à faire des choses comme on faisait Médée, on a
continué à faire des choses comme on faisait avant Médée,
c’est-à-dire complètement orales, et on a fait aussi des choses
complètement écrites.
Donc Médée est une charnière, une pierre angulaire.
Et pour la petite anecdote, on a fixé Médée par
l’écrit. Maintenant, si vous l’entendez, vous ne reconnaissez
absolument pas Médée. On n’a pas la capacité de le fixer tel
qu’on le chante. Simplement, pour prendre des repères, pour s’assurer
malgré tout qu’on est dans le respect de certaines modulations, de la
tonalité, on a plus ou moins, de façon très simplifiée, on a
écrit les grandes lignes de Médée avec les harmonies. Mais si vous
le faites jouer par un outil informatique, oui, vous avez les harmonies
qui vont revenir,
mais vous ne reconnaissez pas, parce que ce qu’on fait sur scène, on le
fixe
difficilement.
Pour répondre à votre question, comment
a-t-on travaillé ?
On a travaillé sur une série de mélodies. D’ailleurs, ce qui a
été pour moi le plus passionnant dans ce travail, c’est d’avoir
pour les quatre chœurs des climats qui, évidemment, sont fonction de la
dramaturgie, de ce que dit le texte et de ce qu’il annonce.
Mais ce qui est intéressant, c’est que le premier chœur est
probablement celui qui est resté le plus proche du chant
traditionnel ; le
deuxième, qui au niveau de l’idée même du texte de
Sénèque, est celui qui est à mon avis le texte le plus moderne,
c’est justement celui là qui dit « désormais
l’ailleurs n’est plus ailleurs », c’est celui qui est le
plus en rupture avec tous les autres ; pour le troisième, on
revient à
quelque chose qui est en partie traditionnel, mais qui par contre, dans
certains
développements, est beaucoup plus moderne que le second ; et
le
quatrième, c’est un chœur beaucoup plus ramassé, c’est le
seul chœur rythmique, le seul qui est mesuré en quelque sorte, et
c’est celui qui voulait donner le sentiment qu’on arrivait à quelque
chose qui paradoxalement, alors que ça devient mesuré, est en train de
s’affoler, de se déformer, c’est le moment de la fureur de
Médée, et c’est là où les voix deviennent sans doute
les plus folles.
Et ce qui a vraiment été passionnant, ça a été de
travailler sur certains thèmes qui existent dans le premier chœur, qui
passent dans le troisième, et qui passent dans le quatrième, des
thèmes qui à chaque fois sont harmonisés de façon
différente et qui justement se déforment, et arrivent à la fin avec
ce qu’on a voulu être le chœur sans doute le plus fou, le plus
déstructuré, même si, encore une fois, sur le plan de
l’organisation rythmique c’est le seul qui est rythmé, qui est
rythmique, qui est mesuré.
Alors, comment s’est passé le travail avec les autres ? Dès
lors
qu’il y avait ces choses là qui étaient établies,
fixées, il y a eu tout un travail de mémorisation, de maillage, pour
faire
en sorte qu’on passe d’une harmonie à l’autre, chacun tenant
compte de la façon dont les autres développent.
C’est pour ça que Médée a mis beaucoup de temps à
mûrir. C’est pour ça que, quand on écoute nous les premiers
enregistrements de Médée, aujourd’hui ils sont extrêmement
différents parce qu’il y a plein de choses qui ont évolué et
notamment il a fallu attendre d’avoir une respiration commune dans le
texte, dans
le verbe, et cela a pris beaucoup de temps.
Alors aujourd’hui les gens qui nous entendent chanter viennent nous
voir en
disant : « mais comment faites-vous, vous n’avez
aucun
repère rythmique, vous êtes ensemble sur le plan harmonique, avec des
frottements, avec des choses qui modulent, comment faites-vous sans
repères ? » Eh bien, c’est la mémoire,
c’est dix ans de pratique commune qui font qu’on arrive à
mémoriser les choses de cette façon là.
On l’a dit, Médée c’est un peu une pierre angulaire dans
l’existence d’A Filetta. Pour vous compositeur, bien sûr vous avez
continué à composer, vous avez composé avant, vous avez
composé après, mais tout de même, la barre est montée
très haut, comment vivez-vous l’après Médée ?
Parce que, encore une fois, l’ailleurs n’est plus ailleurs. Maintenant,
où allez vous chercher l’ailleurs, parce que vous avez cette soif
là ?
Vous savez, ce qui est délicat pour nous, c’est que Médée,
comme vous le disiez, est une pierre angulaire, une sorte de passage.
Et c’est vrai
qu’on a été à l’aise dans le passage, et ce qui nous
fait un peu peur pour l’après, d’ailleurs ça s’est
vérifié, puisque on a beaucoup travaillé après, on a
composé plein de choses, mais on a fait des choses qui sont devenues
sans doute,
pour l’instant, pour ce qui a été produit, des choses qui seraient
plus proches d’une forme de musique classique contemporaine que
véritablement de ce qu’on a produit avec Médée.
Bruno Coulais disait de Médée : « c’est un
OVNI », c’est quelque chose d’assez inclassable, parce que
ça module beaucoup plus que la musique traditionnelle, mais en même
temps,
c’est sur des fonctionnements de la musique traditionnelle. Ce sont des
harmonies
plus modernes, mais on y retrouve quand même les éléments essentiels
de la musique traditionnelle. Médée est une musique qui est vraiment
celle
qui nous permet de sortir de la tradition, mais qui reste quand même
enracinée, amarrée en quelque sorte à la tradition, même si on
s’en éloigne, même si on y a intégré des choses
nouvelles, il y a toujours un contact.
Ce que l’on a fait par la suite, on a fait des choses qui, à mon sens,
sortent beaucoup plus des sentiers de la tradition. Alors, ce n’est pas
qu’on
le regrette, car quand on compose, on n’a pas à se poser le problème
de savoir où on va et si on est dans des routes jalonnées, mais en
même temps, on peut très bien accéder à un type de musique
dans lequel on peut ne pas être du tout reconnu.
Parce qu’on n’est pas des classiques, on n’est pas des chanteurs de
musique contemporaine, on n’en a pas la formation, les qualités, par
contre
je pense qu’on peut dire des choses dans un langage qui s’éloigne de
celui de la tradition, on peut faire valoir des choses au niveau
notamment de la
façon de vivre le chant ensemble, de continuer à le tisser ensemble,
ça, ça me semble important.
Je crois que la différence fondamentale entre un groupe comme nous et
un
chœur classique quel qu’il soit , c’est que le chœur classique
fonctionne par rapport à quelque chose d’écrit : il y a des
pupitres, c’est réglé très souvent par quelqu’un
d’extérieur, etc. Nous, on ne peut pas fonctionner comme ça, nous, on
est obligés d’être les uns dans les autres, de s’abandonner les
uns aux autres, ça, ça ne pourra pas changer.
Par contre, on sera amenés, et on a été amenés, à
faire des choses plus mesurées, qui s’approchent plus d’une certaine
forme de musique contemporaine. Alors, est ce que les gens vont
comprendre ? Nous
mêmes, on est toujours dans l’interrogation, évidemment, quand on fait
quelque chose : quand on faisait Médée, on se
disait :
« est-ce qu’on ne s’éloigne pas trop ? Est ce
qu’on a le droit de digresser ainsi ? Est-ce qu’il ne faut pas
revenir
à des choses plus simples, faire des choses plus
accessibles ? »
et puis finalement, on est sortis de Médée avec la satisfaction
d’avoir fait quelque chose qui correspond à notre personnalité,
à notre façon de voir la musique et son évolution en Corse et
ailleurs.
Pour en revenir à votre question, c’est un peu notre interrogation.
Après, il y a aussi le fait qu’on avance dans l’âge, on avance
dans la musique, on avance dans le contact ; on a beaucoup
travaillé avec
Bruno Coulais, c’est évident qu’ensuite il y a des influences, la
musique écrite beaucoup plus, est ce qu’on sera capables à
l’avenir de continuer à produire une musique qui soit autant un OVNI
que
Médée ? Je n’ai pas la réponse.
RFI
Musique : Ce
nouvel album s’intitule Bracanà.
Quel est le sens de ce mot corse ? Jean-Claude Acquaviva : Il
a deux significations : "bariolé" et "changer de couleur à
l’approche
de la maturité". "Bariolé" correspond bien à ce nouvel album, à ces 14
chants métissés. "Bracanà", on le dit du pelage d’un animal. Cet albumest
tout sauf uniforme. On y retrouve des chants liturgiques chrétiens, des
chants géorgiens, des monodies traditionnelles, des créations dont une,
Liberata, à la mémoire de Pierre Griffi, un héros de
la
Résistance en Corse. Ce morceau sert de générique à un téléfilm sur la
Resistance sur l’île durant la Seconde Guerre mondiale. Treblinka
parle d’espoir, du souffle de vie au cœur de l’horreur, 1901
de l’exil à travers les destins de frères géorgiens. L’Invitu
est extrait de notre création autour du Médée
de Sénèque. C’est un disque ouvert, en fait. Mais "bracanà" se dit
aussi d’un fruit qui change de couleur en mûrissant. C’est aussi ça un
peu le reflet de notre parcours sur ces 10 dernières années durant
lesquelles nous avons beaucoup tourné et provoqué beaucoup de
rencontres. Ce parcours atypique nous a conduits vers d’autres
traditions polyphoniques tout autour de la Méditerranée, mais aussi
plus largement dans le monde, en Asie, en Afrique. On ne sort pas
indemne de tout ça. Forcément notre répertoire évolue. Chaque album est
différent. Heureusement d’ailleurs, en 30 ans de carrière, ça serait
vite ennuyeux pour nous, comme pour le public.
Que
regard portez-vous sur ces 30 ans d’activité ? Tout
d’abord, j’ai vraiment la sensation que ces 30 années sont passées en
quelques heures seulement… Il n’y a ni frustration, ni amertume. Aucune
routine ne s’est installée. Nous n’avons jamais raisonné en termes de
développement de carrière. Nous avons plutôt évolué au gré de
rencontres, de nos rêves et de nos surprises. C’est probablement ce qui
explique notre longévité. Pour nous, l’important est d’avancer, et
d’avancer ensemble. Nous avons la même façon de voir la vie. On adhère
à la même démarche. Ça passe par une grande rigueur dans le travail,
rigueur qui ne nie pas pour autant la personnalité de chacun. C’est ce
qui nous permet de nous renouveler, en invitant par exemple des plus
jeunes à nous rejoindre.
Quelques
souvenirs
forts au fil de ces 30
ans ? Beaucoup
de tournées nous ont marqués par la qualité des échanges. Dans le
Caucase par exemple ou dans la Géorgie de l’après-guerre civile. En
Afrique, nous avons été impressionnés par ce que nous avons vu et par
l’accueil du public, pas forcément celui des organisateurs. Les
Rencontres Polyphoniques que nous co-organisons à Calvi, depuis 20 ans
sont aussi des moments forts.
Quelques mauvais souvenirs, aussi ? Pas
tant que ça. Bien sûr quelques galères souvent liées à de mauvaises
conditions scéniques ou lorsque nous avons inauguré un festival en
Hollande et que nous avons joué devant un parterre vide, ou dans des
villages qui semblaient désertés. Aujourd’hui, on en rigole. Les vrais
coups durs sont liés à la disparition de proches.
Quelles
perspectives
pour le chant
corse ? Il
y a 30 ans quand on a commencé, c’était assez exotique. Même en Corse.
En fait, il a des vagues. L’intérêt pour notre travail et pour les
musiques que nos défendons en général croît ou décroît en fonction de
raisons qui nous sont parfois totalement étrangères. Le boum des Voix
Bulgares a provoqué un temps un regain d’intérêt pour les traditions
vocales. Forcément les difficultés que traverse l’industrie du disque
ne sont pas sans conséquence sur notre développement. Il y a quelques
années, nous étions plus souvent conviés sur des plateaux télés.
Maintenant moins. Notre musique n’a pas fondamentalement changé. La
télé, si.
Comment
imaginez-vous votre avenir
musical ? On
ne se projette pas … Impossible de dire ce qu'il en sera dans 5 ou 10
ans. Je sais juste que l’on continuera à faire entendre notre voix,
parce qu’on a des choses à dire, parce que notre volonté est intacte,
notre enthousiasme et nos rêves aussi. Nous continuerons à produire
tant qu’il y aura de l’envie, du souffle et de l’entrain. Quant à la
musique, elle continuera ! C’est comme la vie, on ne se pose
pas la
question de pourquoi on vit. On vit, point barre !
A plus court terme, quels sont vos projets ? Des
projets de rencontres évidemment. En septembre, lors des prochaines
Rencontres Polyphoniques, nous allons travailler avec Danyel Waro. Nous
donnerons un concert dans la foulée et nous nous retrouverons pour
Africolor en décembre. C’est un extraordinaire personnage, un militant
de l’humanité et de la "batarcité". Sinon, nous travaillons avec des
musiciens de jazz tel le trompettiste Paolo Fresu ou le bandonéoniste
Daniel di Bonaventura. Nous avons aussi collaboré avec le guitariste
portugais Jorge Fernando et avec Yves Duteil sur son dernier album.
Des envies de collaborations autres ? On
aimerait bien travailler avec Gabriel Yacoub ou Gianmaria Testa. Ce qui
nous intéresse dans ces rencontres et dans la musique de manière
générale, ce n’est pas l’idée du but à atteindre mais plutôt celle de
l’épanouissement au quotidien. Il est clair qu’avec l’arrivée de la world,
nombreux sont ceux qui ont cru aux vertus du métissage. Mais le
métissage pour qu’il soit réussi doit être l’aboutissement naturel
d’une rencontre.
Vous avez travaillé pour le monde de
l’image, le théâtre, l’opéra ou la danse… est-ce aussi une façon de
contourner la crise du disque ? Dans les faits, c’est
peut-être ça… Mais nous, on n’a sollicité personne. Ce sont plutôt
Bruno Coulais ou Sidi Larbi Cherkaoui (le chorégraphe : ndlr) qui sont
venus à nous. Il n’y avait rien de calculé, pas de volonté de dire : "on
va faire ça pour contourner la crise du disque…". Il est
indéniable que ces collaborations nous ont ouvert de nouveaux publics.
Les
mots de Jean-Claude
Acquaviva
U
lamentu di Ghjesù
Photo : Françoise
COULOMB - 7 septembre 2005, Calvi
La
tradition
Dès lors que l'on a des racines, on n'a pas besoin de prouver qu'on y
est
fidèle.Toutes les traditions n'ont de sens que dans la mesure où elles
évoluent. Elles évoluent naturellement depuis toujours, ne serait-ce
que
par la communication, par les civilisations qui se succèdent, se
croisent
où s'entrechoquent et quelque fois se déchirent. De là naît
une culture. Si l'on doit faire une analyse du chant polyphonique
traditionnel on ferait
le constat qu'il est endémique, c'est un chant qui manifestement a des
origines
ailleurs où il a été influencé. Il faut replacer ce chant
dans une perspective d'ouverture sur le monde, il ne faut pas faire du
suivisme et se
mettre dans les pas d'une musique dominante. Si notre musique est
ouverte, tant mieux !
Elle doit le demeurer pour continuer à être le reflet d'une
communauté qui vit, avance et évolue.
Quand on est issu de la tradition orale, avoir des racines, c'est en
même temps
extraordinaire et terriblement handicapant, parce que dès que l'on sort
du chemin,
de la tradition, on se pose sans cesse la question : "ai-je le droit de
sortir du chemin
?" Nous avons pris ce droit il y a plus de 20 ans, et ce qui nous
rassure et nous comble,
c'est que le public nous accepte tels que nous sommes et qu'il comprend
bien notre
démarche.
La tradition n'a de sens que si elle continue d'être le reflet d'une
communauté qui avance.
La
langue
Se focaliser sur la défense de la langue, c'est se tromper de combat.
La langue,
si elle n'est pas celle du pain, du jour, du repas, du coucher, ce
n'est pas la peine de
se battre pour elle. Ce qui est important, c'est d'essayer de vivre par
la langue et non
pas de faire vivre la langue. Dans ce sens-là, on se considère toujours
comme des gens militants. Pas des militants qui se posent en défenseurs
d'un
sanctuaire. Un sanctuaire, ça sent déjà la mort. Notre musique,
c'est tout sauf quelque chose de proche de la mort.
A Filetta
En octobre 1978, naissait le groupe A Filetta. A l'époque nous ne
savions pas et
d'ailleurs, nous ne savons toujours pas, s'il s'agissait du rêve d'une
esquisse ou
de l'esquisse d'un rêve. L'esquisse d'une demeure à jamais ouverte où
pourraient venir trouver refuge, les âmes entremêlées, qui dans leur
quête d'éternité, tissent et retissent les fils de ce vieux partage
qu'est le chant.Le rêve d'un navire sans pavillon, parti de nulle part
sillonner
l'ailleurs où des phares immémoriaux pourraient peut-être un jour lui
dire : " c'est là, parmi vous, dans l'éphémère partagé
que sont les étendues éternellement heureuses. "
Vingt ans aux côtés de tous ceux qui ont la conviction que la vie est
de ces
batailles à mener dont il ne faille sortir ni vainqueur ni vaincu, mais
grandi.
Et, s'il fallait, au terme de ces quelques années que subsiste une
empreinte et
une seule, nous souhaiterions vraiment que ce soit celle de voyageurs
dont la seule
préoccupation serait de ne rien vouloir altérer.Il faut être ce que
nous sommes et l'être pleinement et ne pas chercher ni à plaire, ni à
complaire; il ne faut pas tricher avec cela.
Nous sommes un vieux groupe de jeunes chanteurs.
"A Filetta a constitué un cocon où l'on s'épanouit quelquefois
à l'abri des vicissitudes d'un quotidien agité par les soubresauts de
nos
sociétés du tout-marchand où seule compte la capacité
à être plus fort que l'autre pour mieux l'écraser. Enfin, A Filetta a
également été une vraie école du partage, du travail et de
l'exigence envers soi-même." (source : A Pian' d'Avretu")
Chanter
Chanter c'est, aussi et peut-être surtout, dire tendrement
des choses
puissantes et puissamment des choses tendres.Notre chant est de pierre
et d'eau. Dans ses
plis et replis, dans ses arcanes, il épouse les contours de l'âme de ce
rocher tumultueux qui nous a engendrés.
Notre chant est un chant qui consacre la mémoire, il est aussi un chant
qui
prône l’ouverture, l’accès à l’autre. Surtout, il
traduit le besoin profond de n’être que ce que nous sommes, mais à
l’être pleinement, sans complexes, en authenticité et
généreusement. Pas en essayant d’en faire un sanctuaire. Le
sanctuaire, cela sent déjà la mort.
La
polyphonie
La pratique de la polyphonie est absolument liée à
l'établissement d'un lien social. C'est peut-être ce qui explique sa
force
et le fait qu'elle ait trouvé une nouvelle raison d'exister. Pratiquer
cette
musique, tenter de lui donner un prolongement, c'est pour nous caresser
l'espoir de
rapporter les clameurs nées du campement de quelques nomades dans ce
désert
qu'est le temps.Au-delà de l’aspect technique, la polyphonie est une
musique
de partage, qui ne se conçoit que dans la complicité. Il faut bien se
connaître, beaucoup d’échanges sur le plan humain pour que cela
fonctionne. Pour qu’il y ait une cohésion entre plusieurs voix, il faut
qu’il y ait du sens à travers ce qui est chanté. C’est une
musique qui contribue à créer des rêves collectifs.
La Corse
Je considère que le problème corse est spécifique, comme le
problème de n’importe quelle micro-région l’est. Parce
qu’il y a des raisons, une histoire, une géographie, propre. Mais,
j’ai toujours pensé qu’il n’est qu’une toute petite partie
d’un grand problème universel qui tient à la répartition des
richesses, à la justice, à l’équité, au respect. Du
plus petit de la chaîne au plus haut, respectons la vie dans ce qu’elle
a de
sacré, donnons à chacun les moyens de vivre dignement. Il faudra bien
trouver un jour ou l’autre les solutions du développement.
La vraie Corse est pour moi la Corse avec toutes ses composantes. Les
meurtres, les
attentats, les rivalités font aussi partie de la Corse et il ne faut
pas
évacuer cela. Mais, tout à côté il y a des gens qui
progressent, qui produisent, qui travaillent, qui essaient que cette
terre aille de
l’avant. De cela on ne parle pas, ou très peu.
Le problème corse n’est pas un problème local, il est mondial. Comme
beaucoup d’autres territoires dans le monde, face à la mondialisation,
la
Corse doit garder sa spécificité et sa culture. Le vrai enjeu est
là.
Un Continental qui change de département n’a pas le sentiment de partir
de
chez lui. Un Corse qui part de Corse s’arrache. Cela a eu une influence
très
forte sur cette volonté de maintenir, de cultiver.
Sur une île on peut avoir l’impression que tout s’arrête :
même la terre ferme !
La violence
La France a eu en Corse une politique violente, elle a essayé
d’éradiquer tout ce qui faisait la spécificité des Corses au
niveau de la langue, de la littérature. La France, par des lois
douanières
assassines, a essayé de mettre complètement par terre
l’économie corse. Cela fait aussi partie de l’histoire de France.
Aujourd’hui, cela se traduit par une violence qui a été en partie
légitime et une violence qui, en grande partie, a dérivé pour des
tas de raisons, pour des choix qui ont été faits ou pas. Parce que la
clandestinité a pris le pas sur le reste et l’on sait qu’une violence
clandestine est incontrôlable. Sous couvert d’une violence clandestine,
des
bandes armées se constituent, elles se partagent des secteurs. On est
donc
arrivé à des dérives avec, malheureusement, des gens sincères
qui se sont faits flinguer sur le terrain et des gens douteux qui ont
fait leurs
affaires. Aujourd’hui, on en est là.
J'ai toujours considéré que la violence clandestine était une erreur
originelle. Non seulement elle permet toutes les dérives, mais elle
entame notre
capacité citoyenne à prendre en charge nos responsabilités et donc
notre devenir. Enfin, elle porte en elle les germes de l'arbitraire.
L'engagement
Le chant a été pendant longtemps, dès la fin des
années 60 et depuis le phénomène revendicatif très fort, une
parole militante. Il a été le moyen de faire passer des idées. Le
mouvement autonomiste s’est beaucoup appuyé sur les chanteurs.
Aujourd’hui, nous sommes capables de dire avec notre langage et notre
musique ce
que les peuples de la terre disent avec leur langue et leur musique. Je
ne pense pas que
si on en était resté à quatre paroles chantées de
façon militaire, on aurait fait progresser notre terre comme elle a
progressé. Car, quoi qu’on en dise, durant les trente dernières
années, on a fait un sacré bond en avant, même si nous qui vivons la
Corse au quotidien, nous avons toujours le sentiment que les choses
n’avancent pas.
Les premières années ont été militantes jusqu’aux
années 80, puis tout cela est devenu plus universel. On a donné à
l’universel nos couleurs spécifiques. Le terme militant renvoie à une
idée de combat pour... Je préfère l'appeler associatif,
bénévole, naturel.Toute harmonie est inaccessible dès lors que l'on
ignore l'Autre dans sa spécificité, dans son tempérament, dans son
essence, mais aussi dans ses failles, ses insuffisances, ses
souffrances. Le monde
Nous considérons que nous vivons dans un monde qui ne peut qu’aller
dans le
mur. Quand 10 % des gens de la planète se répartissent 98 % des
richesses,
cela ne peut pas tenir. C’est non seulement injuste, mais invivable.
Le racisme
Il me semble aussi dangereux de montrer la Corse
du doigt (comme étant raciste) que d'affirmer la main sur le coeur que
les Corses
ne sont absolument pas racistes.
L'identité
L’identité ne se
décrète pas, elle ne se projette pas, elle se dévide dans le souffle
des hommes, et la sauvegarde de l’identité passe par l’identité
plus que par la sauvegarde.
Chanteur et leader du groupe de polyphonie corse ‘A filetta’,
Jean-Claude
Acquaviva, 41 ans, disserte sur son dernier album, les femmes de l’île
de
Beauté et la France jacobine. Le charisme de mon invité transparaît
dans ses yeux gris acier qui m'accueillent au matin d’une limpide
matinée
d’automne parisienne. Mais c’est avec sa voix, grave et hiératique,
que Jean-Claude Acquaviva a su mener son groupe, ‘A filetta’ aux
sommets de
l'art de la polyphonie corse. Un timbre a cappella qui, mêlé à celui
des six autres membres du groupe, a conquis le public de l'auditorium
de l'Institut du
Monde Arabe, le soir avant que je le rencontre.
N'oublie jamais la fougère
La salle parisienne n'était pourtant pas à la hauteur des performances
acoustiques de la petite église de village où j'ai entendu pour la
première fois chanter ‘A filetta’. « C'est vrai », admet
Jean-Claude Acquaviva « des concerts comme celui de Rogliano [au Cap
corse] nous
permettent de conserver un lien avec notre terre. » L’homme parle
corse, une
langue largement compréhensible pour moi qui suis Italien.
’A Filetta’ cherche à préserver la simplicité qui
existait lors de la formation du groupe en 1978 par " des amateurs."
Parmi les membres de
la première heure, des "instituteurs ou des bergers" et Jean-Claude
Acquaviva, 13
ans à l’époque. "Nous avons payé de notre poche notre premier
voyage à l'étranger, dans la Sardaigne voisine", se souvient-il en
souriant. "On ne demandait rien de plus".
En 1994, l’heure du choix sonne. "Nous étions face à une
alternative," explique Acquaviva : "Continuer à nous amuser ou prendre
les choses
au sérieux. Nous avons pris la voie professionnelle, portés par l'envie
de
nous réaliser, avec l'aide du compositeur Bruno Coulais et du metteur
en
scène Jean-Yves Lazennec".
A une condition : rester fidèle à leur nom. En corse, "filetta"
signifie
"fougère", une plante très répandue sur l’île de
Beauté et "difficile à arracher car dotée de racines qui se
développent à l'horizontale", souligne Acquaviva, joignant le geste
à la parole. "D’ailleurs quand un corse quitte l'île et oublie ses
racines, on dit : ‘s'è scordatu di a filetta’ [il a oublié la
fougère]".
De l'innovation mais pas
de pop
Pour Jean-Claude Acquaviva, la musique corse doit être à l'avant-garde.
"Nous voulons être aussi populaires que les autres genres musicaux,
sinon autant
nous mettre au musée. Nos collègues qui s'opposent aux innovations me
rappellent les damnés de ‘l'Enfer’ de Dante qui furent
condamnés à marcher la tête à l'envers et à pleurer par
derrière. Pour autant, il ne faut pas perdre l'authenticité de la
musique
corse", martèle t-il. Référence implicite à ‘I
Muvrini’, autre groupe de polyphonie corse très connu, qui a
mélangé les chants traditionnels avec des sonorités pop et des fonds
sonores instrumentaux.
Le discours d’Acquaviva vaut aussi pour la politique. "On nous accuse
d'avoir
oublié notre engagement des premières années en faveur de
l'indépendance de la Corse", explique Acquaviva avant d’enfoncer le
clou.
"En réalité, nous sommes encore plus militants qu'avant."
Une Corse "annexée par la
France"
Mais quel rapport entre la question corse et le dernier album d' ‘A
filetta’
intitulé Médée
?
"Le thème des femmes, " explique Acquaviva, qui cite même le poète
Sénèque en introduction d'une de ses chanson : ‘Nulle force au monde,
ni ouragan, ni incendie ou machine de guerre n'a la violence d'une
femme
abandonnée, ni sa force ou sa haine’. "Je vois chez Médée la
même force que chez les femmes corses qui sont descendues dans la rue
dans les
années 90 pour protester contre la violence des indépendantistes."
Une violence avec laquelle Acquaviva confesse entretenir des liens
ambigus. "Nous
condamnons les crimes de sang commis par les ‘clandestins’. Mais on ne
peut
pas se contenter de condamner", glisse t-il avant de reprendre d'un ton
sérieux,
en français cette fois : "Qu'on le veuille ou non, la violence
clandestine
naît de l'injustice. Je ne suis pas pour l'indépendance, mais il ne
faut pas
oublier un fait historique irréfutable : la Corse a été
annexée par la France. Et c'est une terre beaucoup plus italienne que
française."
"Nous, par exemple, " poursuit-il - en s'adressant à moi en corse –
"nous
pouvons nous comprendre. Le problème est que notre île subit trop
d'injustices de la part de la France : les élections sont truquées, on
ne
vote pas librement. Et à chaque fois qu'on veut augmenter le niveau
d'autonomie se
déclenche une sorte de cordon immunitaire qui va préserver une
centralisation imposée par Paris."
Mais quel lien avec Médée ?
"Comme l'héroïne d'Euripide et de Sénèque, la Corse a subi une
injustice de la part de la France." Par amour pour Jason, Médée trahit
son
père et sa patrie puis se voit abandonnée par son amant dont elle se
venge
en tuant les deux fils qu'elle avait eu de lui. "Comme dans la tragédie
antique,
le pacte a été violé", lance Acquaviva avec une gestuelle toute
méditerranéenne.
Pour le chanteur compositeur, l’injustice pourrait être réparée
grâce à l'Europe. Acquaviva, sceptique sur la Constitution européenne
qu'il estime "trop libérale", considère que "la Corse a tout à
perdre si les Etats nations reprennent le dessus. Car l'Europe est
caractérisée par une notion que la France ne peut absolument pas
concevoir
: la décentralisation".
Pour 'A Filetta', l'Europe constitue surtout une occasion de dialogue
artistique. "Dans
le cadre du programme européen ‘Interreg’, [qui soutient des projets
entre régions européennes] nous avons essayé de confronter les
différents visages de Médée dans la tradition européenne. Le
spectacle a été mis en scène par le napolitain Orlando Furioso, avec
des actrices sardes, des musiciens du conservatoire de Livourne en
Toscane, et la
composition du Français Bruno Coulais."
En outre, « chaque année à Calvi, nous organisons une rencontre avec
des groupes polyphoniques du monde entier ».
Et de qui se sentent-ils les plus proches?
"Curieusement pas de nos voisins sardes, car leur chant est trop
aseptisé", dit-il
avec précaution. "J'adore les Géorgiens, qui nous ont enseigné
à chanter de façon puissante avec tendresse et de façon tendre avec
puissance", explique Acquaviva. Une énergie qui, dans les crescendos
d’’A Filetta’ rappelle ainsi le vacarme tendre et fracassant de la mer
de Corse.