A lingua corsa
Eléments de langue corse

4 - Statut actuel et perspectives du corse

Dernière mise à jour : 01/02/2017

Vous êtes ici : Corse/Langue/Statut

Le discours sur la langue corse est resté longtemps - et est encore quelque peu - biaisé par des présupposés idéologiques ou politiques. Pour les Italiens, surtout pendant l'entre-deux-guerres, le corse est un dialecte italien comme les autres.

En réaction contre les visées irrédentistes mussoliniennes, les Français - dont de nombreux Corses - ont alors eu tendance à exagérer outre mesure les différences avec l'italien. Pourtant tous les spécialistes, italiens ou non, considèrent que le corse se rattache aux langues italiques.

La politique française a consisté de tous temps à imposer le français sur tout le territoire national :

Par l'Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), François Ier interdit le latin, le breton et l'occitan pour les actes officiels et impose le francien.

Dès 1768 Louis XV tente d'imposer le français en Corse. Après la Révolution, on cherche à faire disparaître l'italien de l'usage écrit et officiel. La Convention avec l'abbé Grégoire réprime les "patois" en 1793-94. Cependant, jusqu'au milieu du XIXe siècle, le français, bien que langue officielle, est supplanté par le corse pour la conversation et par l'italien pour la culture écrite et les jeunes Corses ont longtemps continué à aller en Italie poursuivre leurs études.

A partir du Second Empire, l'italien s'efface : interdit en 1852 dans les actes d'état civil, il disparaît peu à peu dans la pratique des notaires, des avocats, des prêtres. En 1938, les autorités religieuses rendent obligatoire le prêche en français.

Se trouvent bientôt seuls en présence le corse, langue parlée, et le français, langue officielle. Les deux idiomes appartenant à deux aires linguistiques différentes, ils ne peuvent être complémentaires comme l'étaient le corse et l'italien.

La substitution brutale du français à l'italien a transformé la situation de complémentarité corse/italien en une situation de diglossie/concurrence entre deux langues dont l'une ne pouvait plus être le dialecte de l'autre.

Il ne restait donc plus au corse qu'à disparaître ou à devenir lui-même une langue écrite.

On ne peut actuellement parler de bilinguisme (deux langues officielles ou de statut équivalent).

Au contact du français pendant deux siècles, le corse a survécu, mais a subi une francisation du lexique pour les objets postérieurs au XVIIIe siècle, alors que dans le même temps les Italiens forgeaient des néologismes.

Et peu à peu, on assiste à une francisation se traduisant par la substitution d'un gallicisme au mot corse ("lunetti" au lieu de "spichjali", "una buata d'allumetti" pour "una scatola di fulminenti").

Parallèlement, les formes grammati­cales ont également subi l'influence du français et généré des barbarismes, par exemple : "vene di sorte" décalqué de "il vient de sortir".

La question est de savoir si l'on veut sauvegarder le corse. Dans l'affirmative, laisser faire l'évolution "naturelle" ne peut qu'aboutir à l'extinction totale de la langue corse, par suite de la diminution fatale du nombre de locuteurs par décès des anciens, perte de l'usage de la langue par les jeunes générations dont une partie quitte la Corse, abâtardissement de la langue sous l'influence du français (gallicismes), qui fait irruption dans chaque foyer par les media.

Par conséquent, une démarche volontariste est nécessaire. Dans les années 70, une large prise de conscience s'est produite, se traduisant par l'affirmation de la personnalité et de l'identité culturelles corses et la volonté de sauvegarder le patrimoine culturel, notamment dans la poésie ou le chant.

Cette prise de conscience a - enfin - abouti en 1974 à la reconnaissance officielle du corse comme langue régionale.

En effet, la loi Deixonne, votée en 1951, qui autorisait l'enseignement facultatif du basque, du breton, du catalan et de l'occitan, ne s'est pas appliquée au corse, qui n'était pas considéré comme une langue ré­gionale, mais comme une langue allogène, de même que l'alsacien.

Cette première étape ne suffira pas à sauver la langue : il faudra pour cela que les Corses aient la capacité de créer des oeuvres modernes en corse et qu'ils aient la volonté d'utiliser le corse quotidiennement dans la vie courante et dans les media, en faisant vivre la langue. En effet, bien souvent, les locuteurs butent sur un mot n'existant pas en corse traditionnel et n'ont pas forcément l'idée de puiser dans le fonds lexical : Ainsi, on peut entendre : "cordes à sauter, ùn ci n'hè più ?" ou lire : "So Corsu, aghju l'autocollant" !!! Cela n'est pas très grave, il vaut mieux faire des "fautes" plutôt que s'abstenir de parler.

On ne défend une langue qu'en la pratiquant. Contre la disparition du corse, on ne peut que dresser l'énergie de la volonté.

La survie du corse ne se fera pas contre quelqu'un mais par les corses eux-mêmes. Il ne s'agit pas d'opposer le corse au français, mais de permettre une coexistence harmonieuse des deux langues. Il faut accepter une identité multiple.

D'aucuns jugeront cette démarche inutile. Quel intérêt y aurait-il, à notre époque de mondialisation, à tirer du quasi oubli une langue ne concernant pas plus de 200 000 personnes ?

Le premier intérêt, c'est que, comme dans toute langue, il y a dans la langue corse des expressions admirables.

D'autre part, sait-on que l'irlandais, langue officielle de l'Irlande, n'est parlé que par 3% de la population ? Que tout jeune luxembourgeois apprend le luxembourgeois, le français et l'allemand ?

En outre, dans le monde méditerranéen actuel, la possession d'une langue de filiation latine peut être une chance, et non un handicap. Le développement de l'enseignement du corse ne saurait être considéré comme un luxe inutile ou comme une manifestation d'indépendantisme, mais peut, s'il est fait de façon intelligente, être un enrichissement et une ouverture sur l'ensemble des pays du bassin méditerranéen.

Enfin, notre époque se caractérise à la fois par une mondialisation des échanges et de la culture et par une volonté de conservation des racines.

Il y a d'ailleurs contradiction entre les prises de position françaises de défense du plurilinguisme en Europe ou dans le monde (cf. le Québec ou l'ONU) et le peu d'empressement mis à appliquer ce principe aux langues régionales en France. On peut dire que la politique linguistique de la France a une cohérence téléologique profonde, la défense du français, qui la mène à des stratégies variées et en fin de compte à une incohérence théorique non moins profonde. La seule cohérence, non assumée officiellement, est que la France ne défend pas partout les mêmes principes, parce qu'elle veut défendre la langue française, et non des principes universels comme le respect de toutes les cultures ...

Sur les débats autour des "langues minoritaires", voir la page dédiée.


separateur

Haut de page   Accueil     Page précédente  En savoir plus   Mentions légales

Corsicamania, l'annuaire des sites corses

Valid XHTML 1.0 Strict