A lingua corsa
Eléments de langue corse

3 - Les problèmes de l'écriture du corse.

Dernière mise à jour : 01/02/2017

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Aperçu historique

Ce n'est qu'en présence de la situation créée par la substitution progressive du français à l'italien comme langue écrite que l'on a ressenti le besoin d'écrire la langue populaire.

On trouve quelques textes anciens écrits en corse, mais l'on n'a réellement commencé à écrire le corse qu'à la fin du XIXe siècle, donc après la fixation définitive de l'orthographe italienne, ce qui n'est pas indifférent.

L'orthographe corse résulte d'un lent effort entrepris depuis Falcucci (1835-1902). Elle est très voisine de l'écriture italienne, mais s'en écarte parfois et a été adaptée de façon à noter des sons inconnus de l'italien officiel et à rendre compte des variétés dialectales.

Autant il paraît souhaitable que la langue garde sa diversité, autant il apparaît indispensable d'utiliser une graphie normalisée unique.

Problématique

Quelle forme choisir pour la langue " standard " ?

On peut sélectionner l'une des formes en présence : c'est la solution qui a prévalu en France.

On peut également forger une forme nouvelle : dans ce cas une description précise de variations dialectales est nécessaire pour forger une forme moyenne. Au niveau de la graphie, comment transcrire un mot prononcé de différentes manières sur le territoire, afin que tout le monde le reconnaisse ?

Au niveau du lexique, quelle variante conserver lorsque le même objet ou la même notion ne sont pas nommées de la même façon dans les différentes formes dialectales ?

Au niveau de la syntaxe, comment choisir la norme ?

Dans les grandes lignes, le corse s'écrit comme l'italien. Cependant, certains particularités sautent aux yeux : la graphie "GHJ" et "CHJ", ainsi que les "J" en fin de mot.

Cette dernière graphie est la semi-voyelle J, variante calligraphique du I à l'origine, disparue de l'italien au XIXe siècle. Elle traduit certains pluriels en -ii. On y trouve l'origine des noms propres Valery, Landry, Mary, Ottavi primitivement Valerj, Landrj, Marj, Ottavj.

Ce J semi-voyelle existait en toscan.

Les graphies CHJ et GHJ sont une réponse à la nécessité de transcrire les phonèmes inconnus en italien : les affriquées palatales.

On écrit ainsi "chjaru" pour l'italien "chiaro" et "ghjornu" pour "giorno".

(On trouve dans d'anciens textes l'opposition cchi/chi : specchiu, struchiu, achiu, ghiornu).

Notons que "ochju" vient du latin "oculus" à travers "oclu" et que "vechju" vient de "vetulus" par "vetlu" puis "veclu".

Cette graphie a été longtemps critiquée, notamment dans le Sud de la Corse où l'on a tendance à utiliser le J ; elle fait à présent quasiment l'unanimité.

 

Une transcription "à l'italienne" aurait eu pour inconvénient de faire écrire de la même façon des sons différents comme dans "schiattà" et "schjavu", "chi" et "chjave", "secchi" et "vecchj" ...

L'utilisation du J pour rendre les phonèmes [y] et [dy] peut-elle être envisagée ?

Si on la réserve à la position faible (solution de P.M. de la Foata), un même mot aurait eu des orthographes différentes selon la construction de la phrase :

             un giornu/u jornu.

Si on l'utilise dans tous les cas, on ne rend pas compte du son "dy" et l'on s'éloignerait parfois de l'étymologie :

            ghjaddu < gallus
            ghjenaru < gener
            mughjà < mugire
            ghjirà < gyrare
            ghjelu < gelu.

Cependant, dans de nombreux cas, cette orthographe se rapproche de l'étymologie latine :

            jacca < jacere
            jubila < jubilare
            juncu < juncus
            majali < majalis

On pourrait aussi envisager d'écrire les affriquées palatales "gi", mais on écrirait alors "gi" le son en position faible, qui se prononce "y".

            un giornu [djornu] /u giornu [yornu]

Ce n'est pas très satisfaisant.

La solution retenue, si elle peut surprendre un francophone par son aspect compliqué, a l'immense mérite de permettre une écriture unifiée rendant compte de la mutation consonantique CHJ/GHJ analogue à celle du C et du G.

L'opposition Nord-Sud dans la graphie

Sauf intention particulière de rendre les différences dialectales, on s'oriente vers une écriture standard tenant compte au maximum de l'étymologie  pour transcrire les consonnes mutantes b-w, c-g, f-v, p-b, qu-gu, s-z, t-d, v-w.

On utilisera les signes graphiques correspondant aux prononciations sourdes, quitte à les prononcer sonores pour ceux qui opèrent la sonorisation après une voyelle atone.

On écrit donc "focu", qui sera prononcé "focu" par ceux qui ne sonorisent pas. Les autres (ceux du Nord) appliqueront la règle générale qui veut que "C précédé d'une voyelle atone se prononce G".

A contrario, la graphie "fogu" excluerait les Corses du Sud qui ne sonorisent pas.

De même, on écrira "cità" plutôt que "città", afin que les gens du Nord puissent prononcer la sonore "d" ("cidà"), et que ceux du Sud prononcent t tendu : "città".

Pour les sonores qui ne s'affaiblissent nulle part en Corse (b et d), il suffit de les doubler : rubbà, sabbatu, addiu.

Ainsi, chaque locuteur, selon son origine, pourra interpréter de lui-même : au Nord, le "P" entre deux voyelles se prononcera toujours [b], F se prononcera toujours [v]. Au Sud, "LL" se prononcera toujours [dd], etc.

Dans certains cas cependant, la synthèse est difficile à opérer :

Dans le Nord, le redoublement du C sert à conserver le son [TCH] qui se prononcerait [DJ] avec un seul C :
faccia, leccia, accia ...

Cette solution s'écarte parfois de l'étymologie :

            accentu, mais minacia ou minaccia ?

            accidenti, mais lècia ou leccia ?

            bracciu, mais facenda ou faccenda ?

La graphie C pour conserver la valeur [g] après voyelle, cohérente dans le Sartenais, est discutable pour le Nord, même si elle permet dans de nombreux cas de conserver le C étymologique. Doit-on écrire "aricusta" (de locusta), "biddicu" (umbilicus), "fècatu" (ficatum), "làcrima", "pricà" ou bien "aligosta", "billicu", "fégatu", "làgrima", "pregà" ?

Il faut en l'espèce tenir compte des régions de Corse où le g intervocalique est amui : figatellu [fi'atellu], ligà [li'à], etc et du fait que le C, toujours adouci entre deux voyelles dans le Sud, reste, dans le Nord, dur après l'accent tonique.

Deux particularités de l'orthographe communément utilisée nous paraissent discutables : le h ajouté aux auxiliaires dans hè et hà, et l'écriture "è" de la conjonction de coordination. Ce choix paraît relever d'une volonté de se démarquer de l'italien ... Pourquoi n'être pas allé au bout de l'étymologie en orthographiant "havè" plutôt que "avè" ?

  *            *            *


La grande majorité de ceux qui écrivent aujourd'hui en corse s'accorde sur la même pratique orthographique.

Cette orthographe n'est pas plus compliquée ou artificielle que l'orthographe française. En effet, personne n'est surpris de devoir écrire trois voyelles successives pour figurer le son d'une quatrième dans "eau", ni de prononcer [segon] ce qui s'écrit "second", ni du fait que le mot "oiseau" ne comporte dans sa forme orale ni O, ni I, ni S, ni E, ni A, ni U !

Rappelons la proposition de George Bernard Shaw d'écrire "ghoti" le mot fish (gh=f comme dans enough, o=i comme dans women et ti=sh comme dans nation !)

Le système adopté a l'immense avantage de permettre de prendre en compte les variantes de prononciation locales.

Les noms de lieux

On relève des origines pré-latines liées à une particularité du relief (Calacuccia, Avapessa, Carbini, Alzi) ou au type de culture : (Olmetu, Frassetu, Carpinetu, Salicetu). A leur arrivée, les Français ont repris la transcription italienne des noms propres, à quelques exceptions près (l'Ile-Rousse et les noms de saints : Saint-Florent, Ste Lucie de Tallano, St Pierre de Venaco, etc).

La récente initiative de généralisation du bilinguisme sur les panneaux routiers, à l'instar de ce qui se pratique depuis longtemps en Provence ou en Bretagne, officialise les orthographes (et permet également aux panneaux de rester intacts ...).

On trouve ainsi Belvédère/Belvidè, Argiusta-Moricco/Arghjusta Muricciu, Moca-Croce/Macà Croci, Olivese/Livesi, Aullène/Auddè ...

On pourra certes discuter à l'infini de la légitimité de corsiser des noms qui n'ont jamais été orthographiés autrement qu'en toscan.

Est-il légitime de faire "cadrer" l'orthographe avec la prononciation ? En particulier se pose le problème des noms de lieux aux finales "tronquées" :

Sartè, Altaghjè, Auddè, Belvidè, Bisè, Bucugnà, Casaglió, Cuzzà, Fuzzà, Tizzà, Bicchisgià, Surbuddà...

On peut penser que, comme tous les mots portant l'accent tonique sur la dernière syllabe, ils comportaient à l'origine une finale tronquée par l'usage, à moins que ce soit le nom des habitants qui ait donné la consonne finale : Sartinesi -> Sartène -> Sartè ?

Rappelons que les syllabes atones ont chuté du latin dès l'origine : ainsi òculus a donné "ochju", auriculam "arechja", civitàtem "cità", habère "avè"



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