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Jean-Paul Poletti

Dernière mise à jour : 26/02/2017

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Jean-Paul Poletti (en corse : Ghjuvan’Paulu Poletti) est né à Ajaccio en 1949 d'un père originaire de Venaco et d'une mère de Santa Maria Figaniella. Dès son plus jeune âge, il révèle sa vocation poétique et à dix ans, il écrit déjà des ritournelles qu'il chante en s'accompagnant à la guitare.

Deux maîtres l'initient ensuite à la composition musicale et le persuadent de partir en Italie pour se perfectionner. Jusqu'en 1970, il sera l'élève assidu des classes de contrepoint, d'harmonie et de direction chorale de la Schola Cantorum de Florence et de celle de Sienne.

De retour en Corse, Jean-Paul Poletti se mobilise contre la situation d'acculturation de la Corse et contre la perte d'identité créatrice de son île natale. S'attachant à ressusciter le très riche patrimoine polyphonique et musical de la Corse, Jean-Paul Poletti est d'abord l'un des créateurs en 1973, avec Petru Guelfucci et Minicale, du fameux groupe "Canta U Populu Corsu" qu'il quittera en 1981.

En 1986, Jean-Paul Poletti est à l'Olympia, puis Bourges l'année suivante. En 1987, il crée à Sartène une école de chant. Le plus important pour Jean-Paul Poletti est que le peuple Corse demeure l'acteur principal de son destin culturel. Dès le départ, le souci pédagogique de l'École de chant est double : préserver le patrimoine musical, mais aussi, s'ouvrir à tous les genres : populaire, classique, lyrique, religieux..
Cette école est devenue depuis Centre d'Art Polyphonique et Jean-Paul Poletti, son directeur, dirige deux chœurs : un chœur mixte de 40 personnes, Granitu Maggiore et le Chœur d'hommes de Sartène. Dans ce cadre, il anime des stages de polyphonie, tant en Corse que sur le continent et à l'étranger.
En 1988, Sergio Vartolo, Maître de Chapelle à Bologne, réactualise un Oratorio du XVIIe siècle et demande à Jean-Paul Poletti d'y intégrer une partition polyphonique : l’œuvre fera un triomphe à la Fenice de Venise. Cette même année, il écrit avec le compositeur Costa Papadoukas, un opéra, " Théodore de Neuhoff", l'histoire de celui qui fut roi de Corse pendant 9 mois..
En 1989, il crée le " Roi de Pierre" et en 1990, il reçoit une Victoire de la musique avec "Les nouvelles polyphonies Corses". En 1992, Jean-Paul Poletti et "Les nouvelles polyphonies Corses" ouvrent les Jeux Olympiques d'Albertville. 1993 voit la création, à Cannes, de la "Cantata Corsica" qui fera l'ouverture de la saison du théâtre du Châtelet en 1995. Pour cette "Cantata Corsica", Jean-Paul Poletti devient membre d'honneur du Royal Collège of Music de Londres.

En 1995, il se spécialise dans les chants sacrés franciscains avec son Chœur d'hommes de Sartène, composé de six hommes, et auquel ont participé, autour des frères Jacques et Jean-Claude Tramoni, Xavier Chaniot, Jean-Marc Jonca, Yvan Giovannangeli, Cyril Lovighi, Mathieu Maestrini, Mathieu Bègue-Tramoni, Jean-Louis Blaineau, Stéphane Paganelli et Marcu Valentini.

Avec ce Chœur il invente des espaces musicaux de forme classique, nourris par le passé, mais d'inspiration contemporaine. Le rêve d'inscrire la polyphonie méditerranéenne dans l'histoire de la musique classique n'est plus une utopie.

Le Chœur d'Hommes de Sartène puise ses racines dans une histoire millénaire, enrichie depuis le XIVe siècle par la présence franciscaine. C'est après le passage de l'ordre de Saint-François d'Assise en Corse, qu'une communauté de frères franciscains s'est installée à Sartène et y est demeurée, sans interruption jusqu'à maintenant, à travers deux couvents, l'ancien couvent Saint-François près de la place Porta, et le nouveau couvent Saint-Damien.

La population sartenaise ressent un profond attachement pour ses franciscains. Elle n'hésita pas à prendre les armes pour défendre au début du siècle la présence de la communauté, menacée lors de la séparation de l'Église et de l'État. On y vit la population y affronter la troupe qui voulait expulser les moines. Juste retour des choses, cette même communauté franciscaine hébergea à la fin des années cinquante le dernier bandit corse (Muzzarettu), le soustrayant à la loi tout en lui offrant le repos de l'âme puisquíil rendit son dernier souffle dans l'enceinte du couvent.

Jusqu'au XXe siècle, tous les membres de la communauté étaient issus de l'île. Mais l'absence de vocations a entraîné leur remplacement par des moines italiens, et, aujourd'hui, belges.
La marque franciscaine résonne dans le chant sartenais. On dirait que deux cultures se sont fondées en une seule. Les recherches de Jean-Paul Poletti l'ont conduit à réinventer une étonnante diversité de chants où s'unissent polyphonies corses et rigueur franciscaine, à trois et quatre voix. On croyait ces chants définitivement perdus, ils revivent aujourd'hui.

Dans ses albums "Polyphonies corses" (1996), " Polyphonies franciscaines" (1997), " Fiori di memoria" (1999), " Messa Sulenna" (1999), " Cantu di a Terra" (2004) et " Terra Mea" (2005), il refait vivre notamment les créations de Pietro-Battista Farinella da Falconara (Transitus de St François d'Assise, Missa pro defunctis), des extraits de la Divine Comédie de Dante transmis oralement par les bergers.

En mars 2002, l’Opéra de Lyon crée sa Messa Sulenna (composée en 1998) en regroupant, pour l'exécution, son chœur d’hommes de Sartène, le chœur lyrique de Florence et l’Orchestre philharmonique national de Roumanie.

Jean-Paul Poletti a composé 158 chants et 9 œuvres classiques. Il dirige le Centre d'art polyphonique de Sartène, ouvert en 2011 et le Chœur d’Hommes de Sartène.

Ci-dessous une fort intéressante interview pour « La Nef » :

La Nef – Pourriez-vous d’abord rapidement présenter votre parcours ?

Jean-Paul Poletti – Je suis né en 1949 à Ajaccio. À 9 ans, j’ai eu comme professeur Vincent Orsini qui a certainement fait naître ma vocation par sa pédagogie et sa rigueur. Après le baccalauréat, j’ai poursuivi mes études musicales à Florence puis à Sienne (guitare classique, direction de chœur et composition musicale). De retour en Corse, j’ai enseigné à la Maison de la Culture, à l’École Saint-Vincent, puis au Conservatoire National de Région. Depuis 1988 je vis à Sartène. En 1975, j’ai créé Canta u populu corsu qui m’occupa six bonnes années pendant ce qu’on a appelé le Riacquistu, la Renaissance du mouvement culturel corse. Parallèlement à mon travail en solo, je passe à l’Olympia en 1986 et 1988 et je collabore avec Sergio Vartolo à un oratorio. En 1993, Philippe Bender, Costa Papadoukas et moi créons la Cantata corsica. À Sartène, je travaille sur les manuscrits franciscains à l’église Saints Côme et Damien en même temps que je dirige le chœur Granito maggiore qui préfigure la re-création du Chœur de Sartène. De 1996 à 2005, j’ai enchaîné les créations et les enregistrements. Actuellement, je prépare un Stabat Mater et une anthologie du chant corse.

Vous-même composez de la musique : pourriez-vous nous en dire un mot, de votre inspiration en particulier ?

Dans ma composition musicale, j’essaie de m’inspirer des premières formes modales de notre musique tout en essayant de les mêler autant que faire se peut aux influences baroques et classiques dans lesquelles la Corse a baigné. Dans tout ce que je peux faire, j’aime à ce que mon monde apparaisse. Ma terre avec ses sons et ses lumières, ses visages et les ombres gigantesques de notre passé.
Puis il y a les Franciscains qui sont les grands témoins de ma foi. Ils ont toujours été l’alpha et l’omega de notre être profond. Un vieux prêtre corse, Mgr Giudicelli, qui était dans les années 1975 vicaire général du diocèse et à qui j’étais très lié, m’avait dit un jour où je lui chantais un aria à peine composé : « Tu sais, Jean-Paul, je comprends pourquoi tu te révoltes avec d’autres jeunes Corses. Un grand écrivain français a dit que la culture est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié. Pour nous autres Corses, c’est ce qui manquera quand nous aurons tout compris. » À partir de là s’est bâti mon engagement corse et universel, avec le sens de ma composition.

Vous travaillez à ressusciter le patrimoine du chant polyphonique corse : d’où vient ce patrimoine, quelle est sa spécificité et comment a-t-il traversé les âges ?

Mon travail sur la polyphonie corse a commencé en 1973, le 17 juillet. C’était lors de la fête de saint Alexis à Sermano, temple du chant traditionnel s’il en est, au centre de la Corse. J’y ai fait une rencontre déterminante avec Petru Guelfucci. Nous avons créé Canta u populu corsu dont les Corses ont fait une espèce de mythe, à tort à mon avis. Mais là n’est pas le propos du débat. On sillonnait la Corse avec une vieille 203 qui roulait sur trois cylindres pour faire le tour des familles dans les montagnes afin de recueillir des souffles de musique, des souffles de vie : la tradition. Généralement le scepticisme nous ouvrait les portes : « Il ne faut pas chanter cela, cela ne se fait plus ». On avait l’impression de voir un peuple avoir honte de lui-même. Et puis, tout doucement les gens nous écoutaient et nous restituaient le passé, ce qui revenait à faire de nous à la fois des héritiers et des dépositaires. Puis nous sommes passés de la petite flamme à l’embrasement car, dès lors, énormément de chanteurs nous rejoignaient. C’était extraordinaire de voir un pays revivre.
Le chant des Corses, c’est avant toutes choses l’affaire de la famille et de l’Église. C’est une affaire transgénérationnelle. On se passe oralement la monodie comme la polyphonie. Il y a certes l’exception sartenaise où la polyphonie sacrée est écrite.

Les Corses avaient-ils gardé ces traditions et comment accueillent-ils votre travail ?

À travers le chœur de Sartène et le public qu’il draine, je pense que mon travail est bien accueilli. Maintenant, comment faire pour que la Tradition se nourrisse, s’enrichisse ? Ce qui était moderne aux xviie et xviiie siècles est devenu la tradition d’aujourd’hui. Il ne faut pas craindre d’affronter le tamis populaire. Le tout est de ne rien dénaturer. Je pense que les Corses comprennent parfaitement la démarche du chœur : rigueur et travail vont de pair avec la fidélité aux grands principes qui ont fait de tout temps la réputation de l’École sartenaise au cours des siècles. Une autre donne est venue se greffer à cette démarche qui est, elle, plus économique. La polyphonie est devenue la grande image de la Corse. Qui dit image dit tourisme. La culture des Corses est aujourd’hui un des grands vecteurs de l’avenir. Quelque part cela contraste avec l’image que l’on a voulu donner de nous. On s’évertue à concevoir des Corses, non pas tels qu’ils sont, mais tels qu’on voudrait qu’ils soient. Or, Mérimée est mort depuis longtemps et les Corses ont eu une histoire avant le mériméïsme que l’on nous a quasiment imposé, qui mériterait d’être mieux connue et comprise. Cela aurait d’ailleurs évité bien des drames.

Quel lien faites-vous entre le chant et l’enracinement dans une terre ancestrale, et entre le chant liturgique et la foi ? L’exemple corse est-il « exportable » ?

Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Tout simplement parce que la religion des Corses ne relève pas du concept mais du vécu. Le chant chez nous a toujours eu une fonction sociale essentielle. Des matines aux complies, le chant est toujours présent. Or, le catholicisme fait partie de nos racines. Il en est même la plus grande, lui-même s’étant nourri de beaucoup d’us et coutumes anciens où il a dû s’intégrer.

Gamin, j’ai été amené à la rencontre des grands livres par le latin, derrière l’autel, dans la petite sacristie de mon village. Introibo ad altare Dei et la magie commençait. Avec l’Introït et le chant que soutenait l’harmonium, j’avais à la fois la terre et le ciel en moi. C’était un peu comme l’arbre de lumière de Saint-Exupéry dans les maisons de bois illuminées. D’ailleurs l’hymne des Corses est un hymne marial : Dio vi salvi Regina. Ce chant à lui seul peut répondre à la question.
En effet, il est arrivé en Corse au xiie siècle avec les missionnaires franciscains de Naples. Le dernier couplet commençait par : « Voi dai nerici vostri a noi date vittoria : Donnez-nous la victoire contre vos ennemis. » En 1769, au moment de l’indépendance, la Corse fut placée officiellement sous protection de la Vierge et l’on transforma « légèrement » le début du couplet. Les Corses se dirent : « La Vierge ne peut pas avoir d’ennemis. Par contre nous… ». Et cela donna : « Voi dai nerici nostri a noi date vittoria. ». « Donnez-nous la victoire contre nos ennemis. » Cela répond largement à toutes les questions.

La liturgie est-elle un vecteur pour la conservation et la transmission de ce patrimoine ? Jugez-vous qu’il soit possible de réinstaurer dans les messes de tels chants polyphoniques en Corse ?

À quoi servirait le livre s’il ne transmettait pas ? Or le verbe est la première musique. Avant le plain-chant, la structure grégorienne s’appuyait sur la cadence et la longueur des mots, j’entends par là celle que je connais : la liturgie latine. Imaginerait-on une seule seconde la tradition polyphonique ou monastique des Corses sans le latin ? C’est quasiment l’essentiel de l’expression des Corses.

D’une façon générale, comment analysez-vous la situation du chant sacré aujourd’hui ?

Quand je suis à Sartène ou dans un autre lieu de tradition vivante, je me dis qu’il y a une continuité des siècles qui ne saurait s’altérer mais quand il m’arrive d’assister à une messe ailleurs, souvent je me demande où je suis. Pas de cérémonial, à peine un chant et encore. Ma foi est là mais peut-être pas la ferveur. Or, chanter c’est prier deux fois, comme disait saint Augustin. Le chant, c’est la communion de sons et de sens à la fois. Peut-on imaginer l’Église sans le grégorien ? Aurait-elle pu durer et tracer son message sans cela ? Je ne le crois pas. Près de nous, il y aura toujours le passé, le présent et le futur. Le plus dur pour le passé c’est de ne pas l’oublier, pour le présent de ne pas le vivre et pour le futur de ne pas l’imaginer. Faisons vivre le chant pour mettre en accord notre foi et notre vie.

N’est-il pas regrettable que ce chant sacré soit principalement devenu une affaire de spécialistes et n’ait plus guère de place dans notre liturgie pour laquelle il a été conçu ?

Ce n’est pas la faute des « spécialistes » si le chant s’est déconnecté de l’Église, mais la faute de nos évêques. En se déconnectant du chant, l’Église se déconnecte de son peuple. On a fait dire à Vatican II ce qu’il n’a jamais dit. En supprimant le latin, on a certainement fait plaisir aux ministres du culte mais on a aussi fermé les portes à l’universalité de l’Église. Désormais, à part dans quelques îlots de résistance, le latin n’a plus droit de cité et c’est bien dommage. Je n’ai rien d’un affreux réactionnaire, cependant je reste persuadé que ce ciment commun aux chrétiens reste indispensable. J’ai été surpris cet été par le fait que Benoît XVI souhaite que la polyphonie romaine revienne dans la liturgie. « Elle est la liturgie », disait-il. Il serait bien temps.

Quel était le statut du chant sacré polyphonique à côté du chant grégorien ?

Il n’y avait pas statut propre à l’un ou à l’autre chant. Les connivences sont innombrables. Quel est le premier qui a influencé l’autre ? Chi lo sa ? Toujours est-il que le chemin est commun. On pourrait plaisanter. Ambroise connaissait-il la polyphonie corse ? Restons sérieux. Le mieux est de souhaiter que les précieux trésors antiques soient fidèlement transmis aux talents d’aujourd’hui pour endiguer le présent. Pour cela il nous faudra être exempt de préjugés, avoir du goût, du savoir et surtout la ferveur et la foi.

Propos recueillis par Christophe Geffroy
2057.Source : La Nef n°179 de Février

poletti

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Dans ses albums "Polyphonies corses" (1996), " Polyphonies franciscaines" (1997), " Fiori di memoria" (1999), " Messa Sulenna" (1999), " Cantu di a Terra" (2004) et " Terra Mea" (2005), il refait vivre notamment les créations de Pietro-Battista Farinella da Falconara (Transitus de St François d'Assise, Missa pro defunctis), des extraits de la Divine Comédie de Dante transmis oralement par les bergers.

Ci-dessous une fort intéressante interview pour « La Nef » :

La Nef – Pourriez-vous d’abord rapidement présenter votre parcours ?

Jean-Paul Poletti – Je suis né en 1949 à Ajaccio. À 9 ans, j’ai eu comme professeur Vincent Orsini qui a certainement fait naître ma vocation par sa pédagogie et sa rigueur. Après le baccalauréat, j’ai poursuivi mes études musicales à Florence puis à Sienne (guitare classique, direction de chœur et composition musicale). De retour en Corse, j’ai enseigné à la Maison de la Culture, à l’École Saint-Vincent, puis au Conservatoire National de Région. Depuis 1988 je vis à Sartène. En 1975, j’ai créé Cnsta u populu corsu qui m’occupa six bonnes années pendant ce qu’on a appelé le Riacquistu, la Renaissance du mouvement culturel corse. Parallèlement à mon travail en solo, je passe à l’Olympia en 1986 et 1988 et je collabore avec Sergio Vartolo à un oratorio. En 1993, Philippe Bender, Costa Papadoukas et moi créons la Cantata corsica. À Sartène, je travaille sur les manuscrits franciscains à l’église Saints Côme et Damien en même temps que je dirige le chœur Granito maggiore qui préfigure la re-création du Chœur de Sartène. De 1996 à 2005, j’ai enchaîné les créations et les enregistrements. Actuellement, je prépare un Stabat Mater et une anthologie du chant corse.

Vous-même composez de la musique : pourriez-vous nous en dire un mot, de votre inspiration en particulier ?

Dans ma composition musicale, j’essaie de m’inspirer des premières formes modales de notre musique tout en essayant de les mêler autant que faire se peut aux influences baroques et classiques dans lesquelles la Corse a baigné. Dans tout ce que je peux faire, j’aime à ce que mon monde apparaisse. Ma terre avec ses sons et ses lumières, ses visages et les ombres gigantesques de notre passé.
Puis il y a les Franciscains qui sont les grands témoins de ma foi. Ils ont toujours été l’alpha et l’omega de notre être profond. Un vieux prêtre corse, Mgr Giudicelli, qui était dans les années 1975 vicaire général du diocèse et à qui j’étais très lié, m’avait dit un jour où je lui chantais un aria à peine composé : « Tu sais, Jean-Paul, je comprends pourquoi tu te révoltes avec d’autres jeunes Corses. Un grand écrivain français a dit que la culture est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié. Pour nous autres Corses, c’est ce qui manquera quand nous aurons tout compris. » À partir de là s’est bâti mon engagement corse et universel, avec le sens de ma composition.

Vous travaillez à ressusciter le patrimoine du chant polyphonique corse : d’où vient ce patrimoine, quelle est sa spécificité et comment a-t-il traversé les âges ?

Mon travail sur la polyphonie corse a commencé en 1973, le 17 juillet. C’était lors de la fête de saint Alexis à Sermano, temple du chant traditionnel s’il en est, au centre de la Corse. J’y ai fait une rencontre déterminante avec Petru Guelfucci. Nous avons créé Canta u populu corsu dont les Corses ont fait une espèce de mythe, à tort à mon avis. Mais là n’est pas le propos du débat. On sillonnait la Corse avec une vieille 203 qui roulait sur trois cylindres pour faire le tour des familles dans les montagnes afin de recueillir des souffles de musique, des souffles de vie : la tradition. Généralement le scepticisme nous ouvrait les portes : « Il ne faut pas chanter cela, cela ne se fait plus ». On avait l’impression de voir un peuple avoir honte de lui-même. Et puis, tout doucement les gens nous écoutaient et nous restituaient le passé, ce qui revenait à faire de nous à la fois des héritiers et des dépositaires. Puis nous sommes passés de la petite flamme à l’embrasement car, dès lors, énormément de chanteurs nous rejoignaient. C’était extraordinaire de voir un pays revivre.
Le chant des Corses, c’est avant toutes choses l’affaire de la famille et de l’Église. C’est une affaire transgénérationnelle. On se passe oralement la monodie comme la polyphonie. Il y a certes l’exception sartenaise où la polyphonie sacrée est écrite.

Les Corses avaient-ils gardé ces traditions et comment accueillent-ils votre travail ?

À travers le chœur de Sartène et le public qu’il draine, je pense que mon travail est bien accueilli. Maintenant, comment faire pour que la Tradition se nourrisse, s’enrichisse ? Ce qui était moderne aux xviie et xviiie siècles est devenu la tradition d’aujourd’hui. Il ne faut pas craindre d’affronter le tamis populaire. Le tout est de ne rien dénaturer. Je pense que les Corses comprennent parfaitement la démarche du chœur : rigueur et travail vont de pair avec la fidélité aux grands principes qui ont fait de tout temps la réputation de l’École sartenaise au cours des siècles. Une autre donne est venue se greffer à cette démarche qui est, elle, plus économique. La polyphonie est devenue la grande image de la Corse. Qui dit image dit tourisme. La culture des Corses est aujourd’hui un des grands vecteurs de l’avenir. Quelque part cela contraste avec l’image que l’on a voulu donner de nous. On s’évertue à concevoir des Corses, non pas tels qu’ils sont, mais tels qu’on voudrait qu’ils soient. Or, Mérimée est mort depuis longtemps et les Corses ont eu une histoire avant le mériméïsme que l’on nous a quasiment imposé, qui mériterait d’être mieux connue et comprise. Cela aurait d’ailleurs évité bien des drames.

Quel lien faites-vous entre le chant et l’enracinement dans une terre ancestrale, et entre le chant liturgique et la foi ? L’exemple corse est-il « exportable » ?

Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Tout simplement parce que la religion des Corses ne relève pas du concept mais du vécu. Le chant chez nous a toujours eu une fonction sociale essentielle. Des matines aux complies, le chant est toujours présent. Or, le catholicisme fait partie de nos racines. Il en est même la plus grande, lui-même s’étant nourri de beaucoup d’us et coutumes anciens où il a dû s’intégrer.

Gamin, j’ai été amené à la rencontre des grands livres par le latin, derrière l’autel, dans la petite sacristie de mon village. Introibo ad altare Dei et la magie commençait. Avec l’Introït et le chant que soutenait l’harmonium, j’avais à la fois la terre et le ciel en moi. C’était un peu comme l’arbre de lumière de Saint-Exupéry dans les maisons de bois illuminées. D’ailleurs l’hymne des Corses est un hymne marial : Dio vi salvi Regina. Ce chant à lui seul peut répondre à la question.
En effet, il est arrivé en Corse au xiie siècle avec les missionnaires franciscains de Naples. Le dernier couplet commençait par : « Voi dai nerici vostri a noi date vittoria : Donnez-nous la victoire contre vos ennemis. » En 1769, au moment de l’indépendance, la Corse fut placée officiellement sous protection de la Vierge et l’on transforma « légèrement » le début du couplet. Les Corses se dirent : « La Vierge ne peut pas avoir d’ennemis. Par contre nous… ». Et cela donna : « Voi dai nerici nostri a noi date vittoria. ». « Donnez-nous la victoire contre nos ennemis. » Cela répond largement à toutes les questions.

La liturgie est-elle un vecteur pour la conservation et la transmission de ce patrimoine ? Jugez-vous qu’il soit possible de réinstaurer dans les messes de tels chants polyphoniques en Corse ?

À quoi servirait le livre s’il ne transmettait pas ? Or le verbe est la première musique. Avant le plain-chant, la structure grégorienne s’appuyait sur la cadence et la longueur des mots, j’entends par là celle que je connais : la liturgie latine. Imaginerait-on une seule seconde la tradition polyphonique ou monastique des Corses sans le latin ? C’est quasiment l’essentiel de l’expression des Corses.

D’une façon générale, comment analysez-vous la situation du chant sacré aujourd’hui ?

Quand je suis à Sartène ou dans un autre lieu de tradition vivante, je me dis qu’il y a une continuité des siècles qui ne saurait s’altérer mais quand il m’arrive d’assister à une messe ailleurs, souvent je me demande où je suis. Pas de cérémonial, à peine un chant et encore. Ma foi est là mais peut-être pas la ferveur. Or, chanter c’est prier deux fois, comme disait saint Augustin. Le chant, c’est la communion de sons et de sens à la fois. Peut-on imaginer l’Église sans le grégorien ? Aurait-elle pu durer et tracer son message sans cela ? Je ne le crois pas. Près de nous, il y aura toujours le passé, le présent et le futur. Le plus dur pour le passé c’est de ne pas l’oublier, pour le présent de ne pas le vivre et pour le futur de ne pas l’imaginer. Faisons vivre le chant pour mettre en accord notre foi et notre vie.

N’est-il pas regrettable que ce chant sacré soit principalement devenu une affaire de spécialistes et n’ait plus guère de place dans notre liturgie pour laquelle il a été conçu ?

Ce n’est pas la faute des « spécialistes » si le chant s’est déconnecté de l’Église, mais la faute de nos évêques. En se déconnectant du chant, l’Église se déconnecte de son peuple. On a fait dire à Vatican II ce qu’il n’a jamais dit. En supprimant le latin, on a certainement fait plaisir aux ministres du culte mais on a aussi fermé les portes à l’universalité de l’Église. Désormais, à part dans quelques îlots de résistance, le latin n’a plus droit de cité et c’est bien dommage. Je n’ai rien d’un affreux réactionnaire, cependant je reste persuadé que ce ciment commun aux chrétiens reste indispensable. J’ai été surpris cet été par le fait que Benoît XVI souhaite que la polyphonie romaine revienne dans la liturgie. « Elle est la liturgie », disait-il. Il serait bien temps.

Quel était le statut du chant sacré polyphonique à côté du chant grégorien ?

Il n’y avait pas statut propre à l’un ou à l’autre chant. Les connivences sont innombrables. Quel est le premier qui a influencé l’autre ? Chi lo sa ? Toujours est-il que le chemin est commun. On pourrait plaisanter. Ambroise connaissait-il la polyphonie corse ? Restons sérieux. Le mieux est de souhaiter que les précieux trésors antiques soient fidèlement transmis aux talents d’aujourd’hui pour endiguer le présent. Pour cela il nous faudra être exempt de préjugés, avoir du goût, du savoir et surtout la ferveur et la foi.

Propos recueillis par Christophe Geffroy
2057.Source : La Nef n°179 de Février

choeur

hommes

Octobre 2016

Sortie du DVD " VIAGHJU IN PULIFUNIA " du Chœur de Sartène.

dvd

"U lamentu di Ghjesù" extrait de ce DVD (fort difficile à trouver malheureusement !)

Janvier 2017

georgie

 

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